de la revue 'Les Annales' No. 1790, 14 octobre 1917
'l'Ambulance de la Reine'
par Roland de Marès

Belgique - 1915

la reine Elisabeth

 

Une Visite à l'Ambulance Belge de « l'Océan »
Fondée sur L'initiative de la Reine Elisabeth

Aucune partie du vaste front qui s'étend de Nieuport à Belfort n'est plus émouvante d'aspect et d'atmosphère que celle tenue en Flandre par les troupes du roi Albert. On a ici le sentiment profond que ces soldats, s'acharnant depuis plus de trois années dans les plus durs combats, défendent de toute leur énergie le dernier lambeau de territoire de la Belgique indépendante, que le plus humble d'entre eux a conscience que c'est par son geste de vaillance que la patrie survit quand même et malgré tout à l'épreuve tragique du joug prussien qui pèse plus lourdement chaque jour sur la nation du devoir et de l'honneur- Et le miracle, car c'en est un, c'est que sur ce pauvre coin de province inviolé, soustrait aux Barbares par le sacrifice de tant de sang généreux, les Belges s'affirment dans la plénitude des qualités de leur race, se révèlent créateurs et réalisateurs, tel qu'on les connaissait dans cette Belgique heureuse qu'on considérait, avec raison, comme la bonne terre d'expérience de l'Europe.

Pour s'en convaincre, il suffit de visiter l'ambulance de « L'Océan » à La Panne, qui compte certainement parmi les oeuvres les plus intéressantes que la guerre a fait surgir immédiatement en arrière de la ligne de feu.

A une dizaine de kilomètres des tranchées de l'Yser, on a non seulement édifié une ambulance modèle, mais encore un centre scientifique dont le rayonnement est considérable. C'est la reine Elisabeth - la reine vivant aux côtés du roi-héros, au milieu de l'armée, partageant ses souffrances et sa gloire, et qui symbolise vraiment tout le coeur de la nation héroïque - qui eut l'initiative de cette création, dont l'éminent chirurgien A. Depage fut le réalisateur. C'est vers le milieu d'octobre 1914 que s'accomplit la-retraite d'Anvers, et, jusqu'au 1er novembre, les troupes belges, appuyées par quelques milliers de fusiliers marins, sou tinrent les terribles combats sur l'Yser, par lesquels la ruée allemande vers Calais fut définitivement brisée. On peut s'imaginer avec quelles difficultés le service des secours aux blessés était aux prises au lendemain de la retraite. La reine eut alors l'idée de la fondation d'une grande ambulance, sous les auspices de la Croix-Rouge, sur territoire belge. à proximité du front, et efle mit à la disposition du docteur Depage le vaste hôtel de «L'Océan», à La Panne, au bord la mer. Dès la fin de décembre 1914, cette ambulance put recevoir ses premiers blessés. Ce que la générosité et le dévouement de la reine Elisabeth ont permis au docteur Depage de réaliser à La Panne tient du prodige. Autour de l'ancien hôtel de « L'Océan », des pavillons en grand nombre ont été édifiés, groupant pratiquement les services, réunissant les conditions les plus modernes pour ce genre d'établissement.

L'ambulance de « L'Océan », c'est une petite ville qui se suffit à elle-même, capable d'assurer par ses propres moyens l'existence de 1,200 blessés. Elle possède ses magasins de ravitaillement, des ateliers où s'exercent les métiers les plus divers; elle, a sa boucherie, sa boulangerie, ses fermes lui assurant la fourniture régulière de lait et d'oeufs. On y trouve un atelier de fabrication des membres artificiels - fabrication conçue dans un esprit rigoureusement scientifique et absolument nouveau - et jusqu'à un atelier de fabrication des instruments de chirurgie. Le principe est que l'ambulance ne doit dépendre que dans la moindre mesure de l'arrière et que sa vie doit être absolument autonome.

II va de soi que les services médicaux et chirurgicaux sont des plus complets que l'on puisse concevoir. Entouré de professeurs des Universités belges, de savants spécialisés dans des domaines bien déterminés, le docteur A. Depage a pu créer un hôpital modèle sous tous les rapports. Les salles d'opérations sont admirablement outillées; les salles de blessés sont spacieuses, claires, bien aérées; les services de neurologie et de radiographie ont tout le caractère des services permanents les plus modernes que l'on puisse rencontrer dans les hôpitaux les plus réputés d'Europe.

Et ce qui fait de l'ambulance de « L'Océan » un véritable centre scientifique, ce sont les laboratoires .où se poursuivent patiemment les travaux les plus délicats, les recherches les plus ardues dégageant de la grande épreuve de la guerre, le clair enseignement qu'elle comporte pour le meilleur soulagement des souffrances humaines. Des praticiens comme les docteurs Henrard, Debaisieux, Janssen, Dustin, Weeckers, Vandevelde, Zunz, Rubbrecht, Martin, Lagasse, Anten, Delrez, Brohée, Gaudy et Maloens, des savants comme les professeurs Nolf et Levaditi - ceux que j'oublie m'excuseront, car j'ai vu tant d'admirables volontés à l'œuvre la-bas! - s'appliquent ici du meilleur de leur âme à servir la grande cause de la science et du progrès, qui demeure la cause suprême de Humanité.

A « l'Institut Marie Depage », annexé à l'ambulance, et qui fut érigé par les moyens d'une souscription américaine, avec le concours de la fondation Rockefeller, en souvenir de l'admirable femme qui succomba, victime des pirates allemands, dans la catastrophe du Luisitania, on assure la conservation et l'utilisation des innombrables documents scientifiques fournis par l'étude des blessés ou des malades soignés à l'ambulance. C'est par là que « L'Océan » prend un caractère durable, que son influence décentre d'études produira ses effets précieux bien au delà de la guerre. Le docteur Zunz m'a montré ici, soigneusement enfermé dans un flacon, un peu de ce liquide noirâtre qui, dans des conditions déterminées, fournit aux Allemands ce gaz nouveau couvrant le corps de nos soldats d'atroces brûlures, à travers l'épaisse étoffe des uniformes...

Une des créations les plus intéressantes de l'ambulance de «L'Océan», c'est le poste avancé pour laparotomies et opérations d'extrême urgence, don personnel de la reine Elisabeth à la Croix Rouge de Belgique, qui fut établi en face de Dixmude, à trois kilomètres des premières lignes. L'installation de ce poste comprend quatre voitures automobiles dispossés en deux groupes et servant de point d'appui à un système de ferme, soutenant une à double paroi. Des panneaux mobiles rapidement démontables unissent intérieurement les voitures entre elles et délimitent une grande salle parfaitement close, chauffée par des radiateurs électriques et pouvant contenir quatorze lits. Une voiture-remorque est aménagée en salle d'opérations. Ce poste est exclusivement affecté au traitement des plaies de l'abdomen et, un canal de dérivation passant dans le voisinage de la formation, les blessés y sont amenés en canot automobile. Les blessés ne restent dans ce poste avancé que quatre ou cinq jours et sont ensuite transportés à l'ambulance à La Panne. Le docteur A. Depage établit acte Wulveringhen une immense annexe de « L'Océan », pouvant recevoir des milliers de blessés, et qui fera face à toutes les nécessités urgentes du front belge. Cette création, unique dans son genre, est destinée à subsister après la guerre comme un hôpital militaire modèle et elle est conçue dans des conditions permettant de la transporter, au besoin, dans une autre région du pays. Ainsi l'ambulance de « L'Océan », due à la généreuse initiative de la reine des Belges, constitue un ensemble prodigieux, attestant dignement le meilleur effort de la science belge.

La reine Elisabeth est chez elle à « L'Océan ». C'est dans cette ambulance qu'elle vit ses plus belles heures de dévouement et de charité. Elle arrive le matin, vers neuf heures, et, jusqu'à midi, elle procède à des pansements, avec une rare délicatesse de main et d'un haut souci des méthodes scientifiques. S'intéressant à tout, s'inclinant sur toutes les plaies, prenant sa part de toutes les souffrances, trouvant le mot qui calme et le geste qui console, elle apparaît à « L'Océan » comme une des plus nobles figures de notre temps.

La Belgique meurtie jusqu'au calvaire, c'est bien souveraine s'avançant parmi blessés et les agonisants avec des yeux de clarté. Des daines de la haute bourgeoisie belge - cette bourgeoisie qui, fidèle à ses meilleures traditions, a fait son devoir avec une simplicité pleine de grandeur - secondent le docteur Depage depuis trois années avec un inlassable dévouement dans son ouvre humanitaire. A les voir se consacrer à leur tache de toutes leurs forces, de toute leur âme, alors que le canon gronde à l'horizon et que guerre si cruelle au pays Flandre s'affirme dans sa magnifique horreur, on comprend mieux l'ardent amour de la patrie qui se fait dresser farouchement contre juste et loyale qui ne veut pas mourir...

Roland de Marès

 

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