- extrait du livre 'L'Héroïsme des Jeunes'
- 'Gabrielle Petit'
- par Marcel Anciaux
Une Patriote Belge
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Gabrielle Petit sur les couvertures des publications d'après-guerre
Gabrielle Petit
Depuis la guerre, la Belgique compte des Jeanne d'Arc. A la tète de cette fière cohorte se détachent avec vigueur les admirables figures de la courageuse Mme Prudence Desmet, épouse Jacques Preney, fusillée à Gand; des deux vaillantes jeunes filles Emilie Schatteman et Léonie Rammebo, et de Elise Grandpry, cette noble et superbe martyre qui, en réponse à son geôlier, se réjouissant de voir si elle serait aussi hautaine devant le poteau où les soldats la coucheraient en joue, qu'il irait d'ailleurs s'en rendre compte, répliqua fixant sur lui ses yeux limpides: « Et bien, si vous y venez, vous verrez comment une femme belge sait mourir. » Au centre de ce groupe héroïque, la fière figure de Gabrielle Petit.
Ce nom a retenti dans le monde entier. Il est la synthèse de toutes les vertus qui animèrent nos femmes pendant la guerre, un symbole de l'honneur et du patriotisme.
Voici pour ceux de demain ce que tous ceux d'aujourd'hui connaissent déjà:
Gabrielle Petit était une modeste employée de vingt-deux ans, haute en courage autant qu'en simplicité, dont la jeunesse difficile et laborieuse avait forgé une âme d'élite.
La guerre déclarée, la petite Gaby - comme on l'appelait - s'enfuit en Angleterre, d'où elle revient avec une mission dangereuse. Elle fut espionne; lorsqu'on lui montre les dangers de pareil travail, avec simplicité, elle répond:
- Je sais, j'ai réfléchi, je persiste, car cette carrière signilie le dévouement total à la Patrie, le maximum de ce que peut faire pour son pays une femme et une fiancée de soldat.
Gabrielle était, en effet, la promise d'un petit soldat de l'Yser que, blessé à Liège, elle avait soigné pieusement, puis reconduit sous les drapeaux.
Elle opérait sur le front d'Ypres à Maubeuge. Toutes les ruses, elle les connut et les pratiqua. Tour à tour, elle se fit bonne d'enfant, pêcheuse à la ligne, voyageuse de commerce, colporteuse de journaux, réfugiée ou parente pauvre en villégiature, changeant d'attitude et de tenue, suivant l'heure, le danger, ou l'aventure. Ses adversaires les plus difficiles à dépister furent les détectives allemandes féminines qui sillonnaient sans relâche la contrée, photographiant toute figure suspecte et notant chaque allée et venue.
Si nous voulons connaître les principes d'action qui guident cette jeune patriote, les phrases suivantes nous les révèlent:
- Mon devoir de chrétienne est d'employer mon activité à la tâche patriotique la plus haute et la plus utile. Or, rien n'est plus utile que le service des renseignements: ainsi, je puis faire le plus de mal à l'ennemi, sauver le plus de soldats alliés, et peut- être contribuer à la Victoire qui doit venir... S'il me faut y perdre la vie, c'est que la Providence m'aura jugée digne de la mort la plus belle qui soit: la mort pour la Patrie et la Justice. Il n'y a pas plus magnifique emploi de vie, ni plus beau départ pour l'éternité.
Vers le mois de septembre 1915, tous ses chefs arrêtés par les Allemands, d'aucuns fusillés, Gabrielle Petit entreprend de réorganier le service; et tout aussitôt, elle lui donna une vie nouvelle, un essor plus audacieux, une ampleur plus farouche.
Chef de service, Gabrielle Petit, connue sous le nom de guerre de Mlle Legrand, trama contre l'Allemagne les plus noirs complots jusqu'au 20 janvier 1916. Elle tomba dans une souricière; on ne la relâcha plus.
Elle raconta plus tard à sa tante et marraine, Mlle H. Sigard, comment elle fut prise:
- Mon courrier ayant été arrêté, on m'envoya un Hollandais. Cet homme ne me revenait pas; c'est lui qui m'a vendue; il me dit que la veille, il avait été aux Folies- Bergère. « Oh! vous ne conviendrez pas, mes hommes sont des hommes sérieux et non de votre trempe ». Malheureusement, il avait le mot de passe; j'hésitai fort à lui remettre mes rapports. Le moment était solennel, je risquai; j'ai joué quitte ou double, marraine, et tu vois, c'était double; je suis ma foi en prison, et... au bout de ma course.
Le lendemain de la visite de ce Judas, on arrêtait Gaby à son domicile.
Dès lors commença le calvaire, qu'elle gravit le sourire aux lèvres, alerte et farouche. Les limiers espéraient un aveu sur l'organisation de son service. Héroïne, elle emporta son secret dans la tombe.
Devant le Conseil de guerre Gabrielle fut sublime.
On lui offre un avocat allemand.
- Si vous ne me donnez pas un avocat belge, je refuse d'être défendue. Après tout, pourquoi un défenseur? Ma condamnation doit être écrite d'avance. Cessez cette parade de la justice.
- Pourquoi avez-vous agi?
- Par haine contre votre régime, et surtout par amour pour mon pays et mon Roi.
- Votre Roi! fait un des juges, c'est un roi de carton, une poupée.
- Mon Roi est dans les tranchées avec ses soldats, répond-t-elle farouchement; votre Kaiser est à l'arrière avec ses courtisans.
- Pourquoi nous voulez-vous du mal, à nous qui ne vous avions rien fait?
- Comment, vous ne m'avez rien fait? C'est un comble. Vous m'apparaissez comme le mal incarné. Vous avez pillé, ravagé, brûlé notre pays; vous avez massacré et torturé non seulement nos soldats, mais des civils innocents, des femmes et jusqu'à des petits enfants.
- On vous a fait accroire ces choses!
- Non, j'ai vu; j'ai vu de mes yeux vos incendies à Maubeuge; j'ai trouvé des mains coupées d'enfants, dans les sacs de vos soldats; je vous vois encore près de Charleroi lier atrocement de pauvres femmes et les jeter dans la Sambre, avec des huées féroces. Je vous ai vu tuer le mari innocent d'une femme qui le couvrait naïvement de sa jupe pour le soustraire aux coups de vos bourreaux: c'est moi qui ensevelis le cadavre. J'ai vu...
- Taisez-vous! D'ailleurs une femme ne doit pas s'occuper de politique.
- Une Allemande, peut-être! Mais les femmes belges sont citoyennes de leur pays. Je dois défendre ma Patrie opprimée, le mieux que je le puis.
- Savez-vous que votre métier d'espionne mérite la mort?
- Je ne.suis pas une espionne comme vos espions. Je vous ai espionné dans mon pays, pour mon gouvernement, pour ma Patrie, alors que vous êtes dans mon pays contre tout droit, après avoir violé vos serments et que la justice vous défend même de me condamner. Vous n'êtes que la force. Vous me tuerez. Faites vite.
- Si on vous graciait, que feriez-vous?
- Je recommencerais.
- Si vous étiez juge que feriez-vous?
- Je ferais de vous une sentinelle et je vous apprendrais le métier.
- Vous commandiez à des centaines d'hommes; faites-nous connaître vos agents!
- Ne m'insultez pas. Vous savez bien que je suis incapable d'une infamie. Vous ne connaîtrez rien.
- Vous êtes cause de la mort de plusieurs milliers de soldats allemands.
- Vous me rendez bien heureuse. Vous êtes des lâches, oui, des lâches; je ne vous crains pas; tuez-moi; je suis remplacée; tout le service continue; c'est ce qui me fait plaisii.
- Vous aurez la vie sauve, si vous consentez à donner seulement quelques indications sur votre organisation.
- Non, non et non, répliqua-t-elle énergiquement.
Elle fut condamnée à mort. Seule devant ses juges, loin de tout regard ami, elle révéla une grandeur d'âme merveilleuse, sans pouvoir espérer l'admiration de ses compatriotes.
Afin d'augmenter encore son supplice, on la fit passer un mois durant par des alternatives de vie et de mort. On ne la tua que le 1er avril.
Le 8 mars, sa marraine obtint l'autorisation de la voir. Joyeuse et gamine, Gabrielle reçut sa tante sans émotion apparente, lui conta par le menu détail les péripéties de son arrestation, de l'instruction, du jugement, et de sa vie en prison:
- Je suis chez moi, ici, marraine; je suis gaie, je chante la Brabançonne; j'habite la cellule 37; j'amuse mes voisines; tous les jours, nous faisons une demi-heure de préau, les femmes d'abord, à trois mètres l'une de l'autre; une de mes compagnes avait de très sales bottines; je lui glissai: tu auras de quoi les frotter. Le lendemain, je lui jette un petit paquet. Vite, le gardien accourt, requis par les deux autres, ils visent le paquet, se noircissent les mains; c'était... Polish. J'ai été privée de deux jours de préau: le troisième, on me dit: « Chortez. » - Non, il y a deux jours que vous me privez, aujourd'hui je ne sors pas, cela ne me convient pas.» Encore on me dit: « Si vous êtes sage dimanche vous irez à la messe. » - « On ne m'a jamais posé de conditions, j'irai à la messe, parce que je suis catholique... »
Je suis ici devant l'ennemi; et c'est à l'ennemi que j'ai affaire. Mon droit et mon devoir est de lui donner du fil à retordre...
« Comme confort, ce n'est pas l'idéal, mais je ne me plains pas. Il faut savoir souffrir pour la Patrie. Nos soldats de l'Yser, dans leurs tranchées de boue, ont la vie plus dure. Sans doute, il y a le supplice des interrogatoires et les tentatives de corruption. Mais bah! demande-leur comme je les arrange. Sais-tu que pour leur montrer mon dédain, je me présente toujours les cheveux en désordre? Ah! que je m'amuse de leurs froissements d'amour-propre et des atteintes à leur dignité. »
Pendant tout le mois, qui précéda sa mort, elle étonne ses bourreaux par sa sérénité et son courage.
Sur son crucifix elle écrivit:
« Je refuse de faire mon recours en grâce dans le but de montrer à l'ennemi que je me fiche de lui. »
Sur le mur de sa cellule elle griffonne avec une épingle à cheveux:
« C'est avec les humbles qu'on fait les héros obscurs. » .
Vers la fin de l'après-midi du 31 mars 1915, elle reçut la visite de l'auditeur militaire et de son secrétaire et de l'aumônier qui lui annoncèrent l'exécution de la sentence pour le lendemain matin.
Calme, elle répondit:
- Fort bien! J'ai le temps de prendre mes dernières dispositions.
A six heures elle reçut sa tante. En l'embrassant affectueusement elle lui dit:
- Ma carrière est terminée, marraine, je le savais. Tantôt en venant me chercher, Monsieur m'a dit: On ne rit pas aujourd'hui. - Oh! on ne rit pas? dis-je.- J'avais compris. La visite de ces messieurs ne m'a donc pas surprise. Je serai forte; mes nerfs me soutiendront jusqu'à demain. Tout eût été inutile, j'aurais fait ce que j'ai fait, je ne le regrette pas; ne te fais pas de chagrin, marraine. Ils m'ont encore offert ma grâce si je dénonçais les vaillants qui travaillaient avec moi; cela, jamais! J'ai bien fait, dis? Marraine.
Bon courage; ne te fais pas de chagrin, je pars sans regret. Je t'écrirai cette nuit et terminerai l'ouvrage que j'ai commencé pour toi... C'est un beau jour pour mourir, le dernier du mois de saint Joseph... J'ai tâché de remplir de mon mieux la plus belle mission qui soit. J'ai fait mon devoir. Si je dois mourir demain, je mourrai contente et en brave... Mes meilleures pensées à mon cher fiancé... Sois bien tranquille sur mon attiude à la minute suprême: je saurai mourir en Belge et en chrétienne. »
Lorsqu'elles se séparèrent, Gaby ne pleurait pas; elle souriait dans les baisers qu'elle envoyait à pleine main. Au moment où la porte se refermait, elle cria:
- Adieu, marraine! Courage, comme j'en ai; et pas de bandeau, tu sais.
La nuit elle acheva son ouvrage de broderie; puis s'endormit. A cinq heures on la réveilla. Elle écrivit trois lettres, dans la dernière, sa confession; les deux autres pour sa sur et pour sa tante et marraine, Mlle H. Segard.
- « Chère Marraine,
- « Un dernier mot, ce n'est pas bien long; il est « 5 h. 1/4 (belge); dans une ou deux heures, je vous enverrai mon adieu de loin.
- « J'ai brodé une bande pour toi, cette nuit, et j'ai coupé les cheveux que tu aimais.
- « Veux-tu bien remettre mon adieu à Hélène et à Maurice; que ma sur suive tes bons conseils; je lui souhaite heureuse vie. Mon adieu au frère de ma mère, oncle Eugène, s'il vous plait.
- « J'ai communié.
- « J'ai ton St-Joseph, le scapulaire du Sacré-Cur, et ton beau chapelet, chère marraine. Adieu. A vous trois, par le cur. Bon courage, bons baisers.
- « A toi par le cur et l'âme.
- Gabrielle Petit.
- « Pas de bandeau.
- « Beau jour pour mourir, le dernier jour du mois de saint Joseph. »
Peu de temps après, l'aumônier se présente pour la confesser; elle lui dit:
- Monsieur, si vous êtes un honnête homme, vous remettrez cette lettre à un prêtre belge pour qu'il m'absolve. En attendant, je me confesse à Dieu; j'ai, je crois, la contrition parfaite, car j'aime Dieu de toute mon âme, pour lui-même. Dans ces conditions, pouvez-vous me donner la Sainte Hostie?
La Sainte Communion reçue, courageuse, elle descendit de la prison et monta dans l'automobile avec l'aumônier. Pendant tout le trajet, elle récita le chapelet, insistant sur la finale: maintenant et à l'heure de notre mort...
Quand elle arriva au Tir National, belle et alerte, elle bondit devant les fusils. L'officier présente un bandeau pour voiler ses yeux; elle le refuse; on insiste:
- Respectez au moins la dernière volonté d'une femme qui va mourir.
Lecture du verdict est faite; et tout aussitôt elle se redresse farouchement, montre son cur et s'écrie:
- Vive le Roi! Vive la...
Elle n'acheva pas. Douze balles la couchèrent sur la pelouse; et tandis que l'aube versait ses urnes blanches, elle reçut l'ardent baiser de l'Immortalité...
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