de la revue ‘ La Grande Guerre du XXieme Siecle’ no 6 de juillet 1915
'Les Barbares à Dinant'
de plusieures sources

La Bataille du 15 Aout 1914

deux cartes postales

 

23 août 1914

Les canons français, ayant repéré la position de l'ennemi, entraient en action et soutenaient l'infanterie. Leur tir était d'une merveilleuse précision. Ils utilisaient les abris naturels du terrain avec une grande habileté. Distinctement, grâce à nos lorgnettes, nous voyions les shrapnells, avec leurs nuages blancs de fumée, éclater au-dessus de larges masses sombres qui indiquaient la présence de l'ennemi. Sous la canonnade française, les Allemands essayaient cependant de forcer le passage de la Meuse, au pont de Houx cette fois. (L'attaque précédente avait été repoussée au pont de Bouvignes.) Une compagnie d'infanterie française, aidée d'une mitrailleuse, les a repoussés avec de grandes pertes, et ils ont pris la fuite.

Pour se protéger contre le feu meurtrier de l'artillerie française, un groupe d'artilleurs allemands s'empara de plusieurs habitants de Houx et les plaça devant lui. Plusieurs habitants ont été tués ainsi. Les Prussiens entrent dans les fermes et y tuent les gens. Quiconque refuse de jouer le rôle de « bouclier » est tué. A un moment, trois paysans s'élancèrent pour ramasser un de leurs camarades qui venait d'être frappé par une balle, mais un sous-officier allemand abattit aussitôt l'un d'entre eux avec son revolver.

Tandis qu'une partie des Allemands était repoussée à Houx et à Bouvignes, leur gros fît une brusque attaque sur Dinant. Ils prirent possession de la vieille citadelle et y hissèrent un énorme drapeau allemand, noir-blanc-rouge. Leurs obus continuaient à tomber, mais ils visaient très mal. Pendant ce temps, l'infanterie française avançait continuellement, avec de très faibles pertes, vers les collines qui dominent la ville. Les batteries françaises, qui étaient très habilement dissimulées, ne purent être repérées par l'ennemi, qui en conséquence fut incapable de répondre à leur feu. Nos alliés (c'est un Anglais qui parle) changèrent alors la position de leur artillerie et avancèrent.

Vers 5 heures de l'après-midi [le récit de la bataille commencé à 6 heures du matin], une violente canonnade éclata. Plusieurs batteries étaient en position de chaque côté, les nuages de fumée noirs et blancs se mêlaient et les projectiles se croisaient d'une rive à l'autre de la Meuse. Finalement on ne vit plus que la fumée blanche des obus français. Les canons allemands se taisaient, et l'armée allemande procédait à une retraite précipitée, sous le feu des alliés. A Houx et à Bouvignes, toute la fusillade avait cessé. Le combat ne continuait qu'à Dinant, mais les Français étaient maîtres de la ville.

Le sommet des collines, sur la rive gauche de la Meuse, était maintenant couvert de troupes françaises. C'étaient des troupes fraîches. Tous ceux qui étaient dans la ville les acclamaient frénétiquement. On entendait: « Vive la France! » dans toutes les directions. La canonnade sur les Allemands en retraite se poursuivait avec une extraordinaire violence. De vastes pans de mur tombaient, au milieu d'un nuage de fumée, des lourdes murailles de la vieille citadelle, et des obus éclataient même sur le sommet de la forteresse. Le drapeau allemand n'a pas été amené à la main, mais réduit en lambeaux par l'artillerie française. Ce furent d'abord les deux bandes inférieures, la blanche et la rouge, qui furent arrachées et lancées vers le ciel. Il ne restait que la bande noire — emblème des Prussiens, drapeau de pirates.....

[Western Mail de Cardiff, traduit par l'Echo de Paris.]

 

21 août 1914

Les Allemands sont entrés à Dinant samedi (15 août) avant le lever du jour par surprise. A 1h.1/4, les renforts français commencèrent à arriver. Les batteries françaises ouvrirent le feu sur les troupes allemandes qui se trouvaient de l'autre côté de la Meuse. Bouvignes fut ensuite occupée par un régiment français. Les Français mirent sept batteries en position et obligèrent les Allemands à se retirer et à abandonner Dinant proprement dit.

Vers 11 heures les troupes allemandes remontèrent le fleuve vers Givet et construisirent un pont de bateaux sur la Meuse; mais leurs troupes commençaient à peine à traverser que les batteries françaises ouvrirent le feu et démolirent le pont. Un grand nombre d'Allemands se noyèrent. Ceux qui réussirent à franchir le pont furent faits prisonniers. Le combat s'arrêta pendant quelque temps; à 1 heure, les Allemands reprirent l'offensive; mais les Français les repoussèrent au moyen de leurs canons à tir rapide.

Les Allemands s'avancèrent ensuite sur la route conduisant à Seiz; les batteries françaisse en position à Sommières les prirent alors à revers et balayèrent la route.

Ne pouvant poursuivre leur route vers le Nord, les Allemands rebroussèrent chemin vers le Sud, mais les batteries françaises continuèrent à les inquiéter. L'artillerie française, par une série de manoeuvres habiles, réussit, à partir de 3 heures de l'après-midi, à se maintenir constamment à l'abri du feu des batteries allemandes.

Le 7e Corps allemand fut, au bout de quelque temps, coupe en deux, une partie se retirant au Nord vers Assesse, et l'autre vers Givet.

Dans leur marche sur Assesse, les Allemands essuyèrent le feu des forts de Namur.

[Daily Mail, traduit par le Temps.]

 

Le Sac de la Ville : (15-27 Aout 1914)

15 décembre 1914

Notre excellent confrère la Nation, de Buenos-Ayres, publie, dans un des derniers numéros que nous a apportés le courrier, une très longue correspondance de M. Roberto Payro sur les événements qui se sont déroulés à Dinant du 15 au 27 août, aux premiers jours de l'occupation allemande. M. Payro décrit minutieusement certains épisodes du bombardement de Dinant, qui visa spécialement l'hôpital, le collège de Belle-Vue et la gare; les incendies de la nuit du 21 au 22 août, le bombardement du 23, les fusillades en masse du même jour. M Roberto Payro écrit:

Ils — les Allemands — prenaient des vieillards et les promenaient par la ville, les bras levés, en tirant des coups de fusils pour les terroriser. Ils enfonçaient les portes des maisons, cassaient les carreaux à coups de crosses et jetaient à l'intérieur des grenades incendiaires. Tous ceux qui ouvraient les portes, se laissaient voir ou sortaient en fuyant l'incendie, étaient faits prisonniers et conduits à l'ancienne forge de Bouille. Là, il y avait des gens de tous âges, des vieillards des deux sexes, des enfants, des mères avec leurs nourrissons. Il est impossible de décrire avec quel raffinement ils martyrisaient ces malheureux!

Ils mitraillent en masse les citoyens.

Vers 6 heures du soir, ils les firent sortir tous; ils en fusillèrent quelques-uns au hasard, et les autres furent traînés par les soldats qui ne cessaient de tirer des coups de fusil en l'air; cela obligeait les prisonniers à se jeter par terre, les bras toujours levés. Puis ils séparèrent les hommes des femmes. Les hommes, qui étaient au nombre de cinquante, furent alignés contre un mur. Un peloton s'avança, chargea les fusils et visa les prisonniers. Mais à la voix du commandant les soldats se retirèrent, et l'on vit quelques mitrailleuses qui ouvrirent le feu immédiatement. Cette scène se développa en présence des femmes et des enfants, qui virent ainsi mitrailler leurs pères, leurs maris, leurs frères et leurs fils! Ceux qui échappèrent au feu des mitrailleuses furent tués par les soldats, qui s'amusaient à tirer sur les survivants. Parmi ces victimes, il faut citer le vice-consul argentin, M. Remy Himmer.

Comment fut Assassiné le Consul Argentin

M. Himmer, sa femme, ses enfants et de nombreuses familles ouvrières se trouvaient, le dimanche 23 août, réfugiés à l'usine — une fabrique de tissus dont M. Himmer était un des propriétaires, — lorsque, vers 5 heures du soir, ignorant encore le résultat de la bataille et des événements qui se déroulaient dans la ville, ils décidèrent de sortir avec un drapeau blanc pour demander autorisation de se réfugier dans leurs maisons. Ils furent immédiatement entourés par des soldats allemands et conduits devant un officier, lequel sépara du groupe M. Himmer et tous les hommes et adolescents âgés de plus de seize ans, qui, sous la menace des revolvers, durent marcher jusqu'à l'abbaye des Pères Prémontrés, devant laquelle se faisaient les exécutions.

M. Himmer revendiqua inutilement son titre de consul de la République Argentine. Sans interrogatoire, sans jugement, il fut fusillé avec ses employés, ses contremaîtres et ses ouvriers. De la sortie de t'usine au moment de l'exécution, il ne se passa pas dix minutes.

Dès le début des hostilités, M. Himmer avait fait hisser un drapeau argentin au- dessus de l'écusson du consulat. Celui-ci resta intact, mais le drapeau fut arraché et détruit; la maison fut saccagée. M. Himmer avait placé les archives de son consulat dans son bureau de l'usine, croyant qu'elles y seraient plus en sûreté; mais, peu de temps après, l'usine et tout ce qu'elle contenait fut incendié.

« Je dois ajouter, me dit un témoin, que rien ne justifiait de telles représailles. Deux uhlans seulement avaient été tués, quelques jours avant, par des soldats français sur un chemin qui mène à notre faubourg de Leffe. »

Exécutions et Incendies

Dans le quartier de la Roche-Bayard, après avoir construit un pont de barques, les Allemands obligèrent les voisins à le passer et les tuèrent en leur tirant des coups de fusil dans le dos. D'une famille composée du père, de la mère, de deux garçons de douze et quinze ans et d'une fillette de dix, il ne reste que cette dernière. Ceux qui étaient depuis le matin enfermés dans la prison de Dinant souffrirent beaucoup. On faisait sortir les hommes dans la cour et on envoyait aux caves les femmes et les enfants. Les soldats tiraient des coups de fusil sur la prison et faisaient fonctionner les mitrailleuses pour s'amuser de la terreur des malheureux. Et cela dura des heures entières.

Dans d'autres quartiers de la ville, à Leffe et à Saint-Pierre, on fusilla les gens dans leurs propres maisons. De nombreux habitants de Leffe furent exécutés au sortir de la première messe de l'église des Prémontrés. Dans l'usine de Leffe on tua le directeur, un vieillard qui s'était enveloppé dans un drapeau blanc, et un grand nombre de ses ouvriers qui s'étaient réfugiés dans les ateliers.

Raffinement de Cruauté

Je signalerai des cas plus terribles encore. Dans un appartement d'un premier étage, les Allemands enfermèrent quatre jeunes gens en leur disant d'avance qu'ils allaient incendier la maison et en les menaçant de faire feu sur le premier qui se pencherait à la fenêtre, qu'ils avaient laissée expressément ouverte. On peut supposer ce que ces jeunes gens souffrirent. L'un d'eux, à moitié asphyxié, tomba sur le rebord de la fenêtre: les balles allemandes lui broyèrent le bras. Un père de famille qui sortait de chez lui avec un enfant de trois mois dans ses bras fut fusillé au seuil même de sa porte. Une pauvre vieille femme, qui avait cependant soin de lever les bras, fut aussi froidement fusillée.

L'auteur du récit, M. Roberto Payro, est non seulement un des journalistes les plus distingués de l'Argentine, mais aussi un homme qui s'est fait estimer toujours par la droiture de son caractère. C'est en raison de son prestige de journaliste que les étudiants argentins ont fait imprimer la lettre de M. Payro et l'ont affichée dans les rues de Buenos-Ayres.

Il est bon de remarquer que l'Amérique latine, que tous les procédés allemands ont indignée, a entrepris une vive campagne antigermanique, en faisant des publications pour réfuter la propagande allemande. Des voix s'élèvent dans la presse, dans les cercles intellectuels, aux Parlements même, dans le même objet, ce qui fait grand honneur aux sentiments et à la culture de ma grande patrie et témoigne en même temps de son amour pour la France.

Eugekio Gauzon [Figaro]

 

Un autre récit a été donné, dans le Telegraaf d'Amsterdam,
par M. H.-O.-P. Staller

Ce témoignage d'un neutre est accablant.

Décembre 1914

Je puis dire, déclare-t-il, que j'ai eu un avant-goût de la fin du monde. Cela commença le 15 août; après avoir rencontré peu de résistance, les Allemands qui venaient de Namur avaient hissé le drapeau sur la citadelle; le 15 août, donc, une division française fit son apparition sur la rive opposée. Ils passèrent le pont sans se soucier du feu des Allemands, et ils commencèrent immédiatement l'assaut de la citadelle. Vous savez que celle-ci est située sur une colline qui se dresse comme un mur au-dessus de la rivière, et à laquelle on accède par des sentiers très étroits, raides comme une échelle et tracés en zig-zag. Les Français entreprirent l'ascension sous une grêle de balles lancées par les mitrailleuses; deux cent cinquante grimpèrent jusqu'à la citadelle; ils n'étaient plus que vingt-cinq au retour, mais les couleurs allemandes étaient enlevées et le drapeau belge flottait de nouveau. Toute la nuit la Marseillaise retentit dans les rues, et nous croyions vraiment que le jour de gloire était arrivé. Je m'étais engagé dans un corps d'ambulance; le lendemain, je me décidai avec quelques-uns de mes collègues à aller chercher les blessés et les morts; mais avant d'atteindre le sommet de la colline, nous fûmes accueillis par le feu d'un ennemi invisible, qui nous obligea à rebrousser ehemin. Toute la semaine suivante, Dinant se trouva au centre du feu des Français, qui continuaient à occuper la rive gauche de la rivière, et de celui des Allemands qui s'avançaient du nord de la rive opposée. Les ponts étaient minés, et avant d'abandonner leurs positions, les Français les firent sauter.

Le vendredi 21 août, une douzaine d'Allemands se hasardèrent jusqu'au milieu de la ville dans une énorme auto blindée, véritable forteresse roulante. Ils avaient avec eux des mitrailleuses, et, pendant que l'auto roulait, ils tiraient à droite et à gauche sur les maisons, en visant principalement, je l'affirme, les étages supérieurs.

Il était déjà très tard, et la plupart des habitants s'étaient couchés, donc beaucoup d'entre eux furent tués ou blessés dans leur lit.

Que s'est-il passé cette nuit-là? Y eut-il quelques civils qui répondirent à cette attaque lâche et imprévue par des coups de revolver? Je ne le crois pas, car quelques jours auparavant, sur l'ordre du bourgmestre, ils avaient tous rendu leurs armes. Les Allemands étaient-ils ivres — ainsi que leurs camarades me l'ont dit plus tard — et ont-ils eu une querelle entre eux? Ce qui est certain, c'est qu'on trouva le lendemain trois soldats morts dans les rues; je les ai vus.

Les Allemands ont saisi ce motif pour bombarder la ville. Ils n'avaient pas besoin de faire cela pour en chasser les Français, car ils savaient très bien que leurs adversaires n'avaient pas franchi la rivière. Non seulement on tira des coups de canon, mais des aviateurs s'en mêlèrent aussi, et ils lancèrent des bombes dans la ville. Toute la population se cacha dans les caves; moi-même, avec ma femme et mon enfant de huit mois, nous cherchâmes un abri dans le Palais de Justice, qui nous servit de refuge pendant quelques jours, avec une cinquantaine de personnes. Le lundi matin, les Allemands entrèrent dans la ville. Leur premier geste fut d'arrêter 153 civils, de les mener sur la petite place, en face de la prison, et de les fusiller. Mais ils n'en restèrent pas là. Dans ces jours terribles, tant à Dinant que dans les villages environnants, comme Anseremme, Leffe et Neffe, plus de 800 personnes furent tuées, parmi lesquelles il y avait beaucoup de femmes et d'enfants. Tout cela, pour trois soldats allemands? Non. Les Allemands prétendaient qu'après le bombardement, au moment de leur assaut sur la ville, les habitants avaient tiré de leurs maisons. Qu'était-il arrivé? Je le sais très bien, et les Allemands ne pouvaient l'ignorer. La grande rue de Dinant, parallèle à la Meuse, est réunie à cette rivière par une série de petites ruelles; les Français postés sur l'autre rive tuèrent, à travers ces ruelles, une masse d'Allemands, et le commandant prétendit que les bourgeois avaient tiré. On commença donc par en fusiller 153, puis 500 furent arrêtés et transportés à Cassel. Quant à nous, on nous transporta à l'abbaye des Prémontrés; pendant trois jours, les femmes et les enfants furent enfermés dans de petites pièces, n'ayant pas même un siège, et les malheureuses passèrent trois journées sur un pavé de pierre et presque sans nourriture; quatre d'entre elles accouchèrent dans ces terribles conditions. Quelques officiers prirent un infernal plaisir à nous faire subir à tout instant les angoisses de la mort; ils nous annonçaient que nous allions tous être fusillés; on nous faisait aligner, et les soldats faisaient mine de charger leurs armes, puis les officiers riaient et disaient que l'exécution était remise au lendemain. Je suis certain que plusieurs des détenus sont devenus fous.

Et quel martyre ont enduré les femmes et les enfants qui virent fusiller leurs pères, maris ou frères! Cela se passa avec une rapidité foudroyante; en un clin d'œil, malgré les cris déchirants, les femmes et les enfants furent séparés des hommes et rangés à l'autre côté de la petite place, puis, entre les deux groupes, se placèrent les pelotons d'exécution; 153 malheureux tombèrent sanglants; six d'entre eux, dont deux n'avaient pas été touchés par les balles, et dont quatre n'étaient que légèrement blessés, firent les morts; mais l'officier ordonna à deux qui pouvaient encore se tenir debout de se dresser, car on ne tirait plus, et lorsque les six survivants eurent obéi, il commanda: « Abattez-les aussi! » Ensuite, il fit tirer à coups de mitrailleuses sur les monceaux de corps. Il est impossible de décrire la douleur et les cris des femmes et des enfants; mais le monstre qui avait ordonné cette boucherie restait calme.

— Mesdames, dit-il avec un fort accent tudesque, j'ai fait mon devoir!

Puis il partit avec ses hommes. Les cadavres devaient être étendus sur la place pendant trois jours, sans qu'on pût y toucher; après ce laps de temps, on les enterra sur le lieu même de leur supplice. J'ai assisté à cette funèbre opération.

Entre temps, on avait commencé le pillage de la ville. Des quantités fantastiques de vin furent emportées, les Allemands firent main basse sur l'argent et les bijoux, on pilla toutes les boutiques et les maisons avec une préférence marquée pour les coffres-forts. Savez-vous que les armées allemandes sont pourvues d'un outillage perfectionné pour les ouvrir? Nos ennemis avaient tout le matériel nécessaire. Dans la banque Henri, ils eurent une déception, car ils ne purent trouver la cachette du coffre-fort, mais ils arrêtèrent le directeur et son fils au moment où ils allaient se sauver à bicyclette; ils refusèrent de dévoiler leur secret, et on les tua à coups de revolver.

A la Banque Populaire, les Allemands trouvèrent bien le coffre-fort, mais la plus grande partie de l'argent qu'il contenait avait déjà été transporté en lieu sûr. Le brigandage fut effrayant, et il faut remonter dans l'histoire de la plus noire barbarie pour en trouver un semblable exemple; on faisait sortir les gens de leurs abris pour les voler, on fouillait les autres dans la rue, et ils devaient tout donner, argent et objets de valeur.

M. Poncelet, un des marchands les plus estimés de Dinant, avait réussi à s'enfuir de la ville avec sa femme et ses six enfants. On le rattrapa et il dut s'aligner avec ses enfants et sa femme de l'autre côté, puis un officier ordonna de le tuer; les soldats ayant eu un moment d'hésitation, leur chef tira son revolver et brûla la cervelle à M. Poncelet. M. Himers fut tué à Neffe à peu près dans les mêmes circonstances; il était propriétaire d'une fabrique et consul de la République Argentine; lui aussi on le fusilla sous les yeux de sa femme. A Anseremme, 18 femmes et 2 enfants étaient cachés sous un pont; des soldats les aperçurent et tirèrent avec une mitrailleuse jusqu'à ce qu'il n'y ait plus signe de vie; le lendemain, ils brûlèrent les cadavres, probablement pour ne pas être accusés plus tard d'être des tueurs de personnes sans défense. J'ai vu les horribles restes du feu. Je préfère ne taire que la bestiale conduite des soldats avec les jeunes filles.

Après quelques semaines, nos premiers envahisseurs durent partir (Dieu veuille qu'aucun d'eux ne soit encore en vie!) et ils furent remplacés par le premier bataillon d'infanterie de landsturm de Dresde. Nous eûmes alors une tranquillité relative, mais une épouvantable misère régnait, et beaucoup souffrirent de la faim.

Après beaucoup d'efforts, le Dr Cousot, de Dinant, obtint l'autorisation d'exhumer les cadavres de nos concitoyens et de les faire transporter dans le cimetière municipal; on commença celte lugubre besogne le 23 septembre; l'identité de presque tous les morts a pu être établie; nous avons rédigé ainsi une liste comprenant plus de 300 noms!

Les habitants transportés à Cassel ont été emprisonnés et laissés à peu près sans nourriture; il paraît que quelques-uns d'entre eux vont être relâchés. Ils n'ont jamais reçu de vêtements de rechange et ne peuvent quitter qu'une fois par semaine leur cellule pour prendre l'air.

Pendant la dernière semaine de septembre, j'ai vu, devant l'hôtel Charlentier, un officier qui tenait le canon de son revolver dirigé sur la poitrine d'un soldat français, véritable squelette. Ce malheureux, resté en arrière, s'était caché dans la cave à charbon de l'hôtel; il avait mangé ses chaussures. Quand on le découvrit, il déclara qu'il serait plutôt mort de faim que de se rendre. J'ignore son nom.

Et quelle est maintenant la situation de Dinant? Des i 500 maisons, il en reste 300, les autres forment un amas de décombres.....

[Transmis par les Agences.]

 

La Calvaire de Deux Religieux Oblats de Marie

Un religieux lozérien, procureur des Oblats de Marie à Borne, écrit la lettre suivante à son oncle, M. B..., chanoine à Mende:

Après la bataille de Dinant, la situation de cette ville, que Belges et Français avaient défendue avec acharnement, se trouva tout à fait critique. Quatre de nos Pères avaient trouvé le moyen de fuir vers l'intérieur, et ils purent, par Lille et Tournai, entrer en France. Deux qui croyaient passer plus facilement par Givet (les PP. Devillc et Colas) se heurtèrent aux baïonnettes allemandes et durent rentrer à Dinant. Notre maison ne comptait plus alors que deux jeunes Pères, un Père aveugle octogénaire et trois Frères convers.

Quand les premiers otages furent fusillés, la population de Dinant, affolée, se réfugia dans les souterrains, qui sont nombreux à Dinant. Les PP. Deville et Colas, avec bon nombre d'habitants inoffensifs des deux sexes, passèrent dans l'un de ces abris la nuit du 22 au 23 août. Ils entendirent les confessions de ces malheureux, dirent la messe et distribuèrent la communion. Pensant que l'orage était passé, au cours de la matinée ils rentrèrent chez eux. Un de nos Frères convers, plus que sexagénaire, crut pouvoir sortir pour les provisions. Mal lui en prit. A cent mètres de notre maison, il reçut trois balles dans le ventre, et une quatrième lui brisa la main. Il mourut le lendemain.

Les Prussiens envahirent notre maison vers midi, y laissèrent le vieillard aveugle et les deux Frères convers, mais ils emmenèrent prisonniers les PP. Deville et Colas. Ils les conduisirent d'abord sur la grande place, où plusieurs centaines d'habitants? — rien que des hommes — étaient gardés à vue. Ces hommes, voyant les Pères, demandèrent aussitôt à se confesser, et quelques-uns le faisaient à haute voix. On leur avait annoncé, en effet, qu'ils allaient être fusillés.

Après plusieurs heures, les deux Pères furent repris, et on les mena un bon kilomètre plus loin, dans la maison des Prémontrés, et ils furent enfermés dans la chapelle avec d'autres prisonniers, mais surtout des femmes. On les y laissa trois jours. Pour toute nourriture, on leur jetait par terre un peu de riz froid, comme à des pourceaux. On leur disait, plusieurs fois par jour, que l'heure où ils allaient être fusillés approchait.

Le soir du troisième jour, les deux Pères furent tirés de là et conduits à la caserne, distante de deux cents mètres. Là ils trouvèrent quatorze prêtres ou Frères des Ecoles chrétiennes, qui leur apprirent que leur exécution était fixée au lendemain matin. Ils passèrent la nuit à faire le chemin de la croix, à prier, à s'encourager; quand le soleil parut, ils se donnèrent mutuellement une absolution qu'ils croyaient être la dernière. Les Prussiens arrivèrent assez lard, les firent sortir quatre par quatre. Encadrés par un fort peloton, ils furent conduits hors de la ville; on les força à faire deux kilomètres au pas de course, tandis que des deux côtés les soldats riaient, les injuriaient, leur jetaient des trognons de choux. A la première halte, comme ils étaient harassés de fatigue et morts de faim, on leur laissa arracher quelques navets dans un champ voisin, qu'ils mangèrent crus; ce fut toute leur nourriture. On les mena ainsi jusqu'à la petite ville de Marches, où on les enferma, durant un mois, dans le couvent des Carmes. Enfin, au commencement d'octobre, un officier vint leur dire qu'ils étaient libres et pouvaient rentrer à Dinant, mais qu'ils disent bien aux Belges que c'est leur faute si des prêtres ont été si mal traités. On n'est pas plus hypocrites.....

E.B.

A. [Croix, 23 déc. 1914.]

 

l'Odyssée du Dr Albin Laurent

Décembre 1914

Ecoutez l'odyssée d'un médecin de Dinant, le Dr Albin Laurent. Les soldats allemands vinrent le faire lever à 5h.1/2 du matin.

— Il faut vous rendre sur la place.

Le médecin obtempéra à cet ordre, laissant à la maison sa femme, accouchée depuis deux jours, et son enfant nouveau-né.

Sur la place, les soldats ont placé les hommes par rangées de quatre pour les fusiller. Le Dr Laurent prend place à côté de trois de ses concitoyens. A peine est-il prêt qu'il voit paraître quatre soldats allemands portant un matelas, et sur le matelas sa femme et son enfant!

Le médecin supplie l'officier qui commande les exécutions de le laisser une dernière fois embrasser sa femme. Cela lui est accordé.

Pendant que le médecin s'est dirigé vers son épouse, lui fait ses adieux, une pétarade éclate. Le Dr Laurent se retourne: ses trois compagnons se sont affaissés, criblés de balles.

A nouveau il s'adresse à l'officier allemand et lui réclame la faveur de pouvoir accompagner sa femme jusqu'à la prison où on la conduit.

Il y est autorisé. Les soldats se remettent en marche, portant le matelas, la pauvre femme et son enfant. On rencontre une patrouille. Le Dr Laurent doit expliquer qu'il accompagne comme médecin une femme qui vient d'accoucher.

Le triste cortège arrive sur la place d'Armes, où se trouve l'entrée de la prison cellulaire. En ce moment on entend une vive fusillade de l'autre côté de la Meuse.

— Ce sont les Français! s'écrient les Allemands.

Et aussitôt ils lâchent le matelas, laissant sur la place, seuls, le médecin dinanlais, sa femme et son enfant. Les malheureux étaient sauvés!

Le Dr Laurent transporta sa femme et son enfant à l'abri des sauvages assassins, dans un aqueduc récemment créé au bord de la Meuse. Il vécut là-dedans pendant trois jours et trois nuits, étouffant les cris de son enfant de crainte qu'ils ne révèlent sa retraite, s'aventurant la nuit hors de son trou pour arracher des herbes qui leur servaient de nourriture, et puiser de l'eau de Meuse dans son chapeau pour étancher leur soif! Un martyre de trois jours et de trois nuits! Après quoi, se traînant lamentablement, les malheureux purent trouver un abri chez leurs parents.

[Indépendance Belge]

 

Un Dramatique « Faire-Part »

Décembre 1914

J'ai sous les yeux une lettre de faire part navrante. Trois petits enfants y annoncent la mort de leur père, de leur mère et de leur sœur. Voici les faits:

Quand les Allemands entrèrent à Dinant, ils firent prisonniers un certain nombre d'habitants et les menèrent, le lendemain, près de la Roche-à-Bayard, où ils les fusillèrent. Au nombre de ces malheureux se trouvait la famille Bunot, dont les deux enfants aînés étaient en pension et durent à cette circonstance d'échapper au massacre. Pour marcher au supplice, avec sa femme et ses trois autres enfants, M. Bunot avait pris dans ses bras sa cadette, âgée de moins de trois ans, et, quand la fusillade éclata, il la serra étroitement contre son cœur. La fillette tomba, sans aucune blessure, sur le cadavre de son père, et fut recueillie quelques heures plus tard.....

Dites-moi: qui est-ce qui jamais expiera de semblables forfaits?

 

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