de la revue 'l'Illustration' No. 3948, 2 novembre 1918
'les Belges Chez Eux'
par Gustave Babin

Notes d'un Témoin

 

- S'il vous plaît, monsieur le capitaine, un verre de vin de mûres, bien chaud et bien sucré! Si vous savez le prendre brûlant, c'est le meilleur contre la grippe.

Oh! les bonnes figures flamandes qui nous entourent et nous sourient! Ce vieux et cette vieille qui nous préparent le « vin de mûres » ont des visages blancs et lisses de donateurs du quatorzième siècle. Ces trois fillettes endimanchées et immobiles ont trois sourires identiques, les mêmes cheveux de cuivre éteint et les mêmes yeux de faïence bleue, des yeux tout neufs qui semblent sortis de chez le marchand de poupées. Auprès d'elles, un fantassin belge, en permission courte dans sa maison retrouvée, complète la famille. Hier soir, à la place du soldat, c'était un moine qui fumait sa pipe, en causant avec nous, autour du poêle long comme un piano sur lequel ronronne l'éternelle cafetière. Dès notre arrivée dans le village, on nous a accueillis sur le pas des portes et chacun veut nous gâter et nous soigner quoique, malgré la grosse fatigue, nous soyons en santé parfaite. On est déjà de vieux amis. On se connaît depuis près de cinq ans bien qu'on ne se soit vu que depuis deux jours. Mais on a tellement pensé les uns aux autres depuis cet automne tragique de 1914! « Pourquoi n'êtes-vous pas venus hier soir? On vous attendait », demandaient, avec une simplicité touchante, les habitants d'une commune voisine à un de nos régiments.

Nous avons tous fait ces réves pénibles où l'on souffre d'être immobilisé sur un chemin plein d'obstacles au bout duquel se trouvent le repos et le salut de quelque terre promise. Il a fallu quatre ans de cauchemar pour franchir les boues de l'Yser et la zone sans vie. A la dernière étape de ce no man's land, nous avons vu tout un attelage d'artillerie dans un cratère de mine, les chevaux éventrés maintenus en équilibre par des blocs de pierrailles. On avait jeté un pont de madrier sur cette boucherie, et d'autres chevaux se suivaient sans arrêt sur ce passage étayé par le quadrige mort. Des arbres encore verts, à peine ébranchés, des jardins, des cultures, des pâturages sans troupeaux, des villes blessées mais encore debout et qui guériront, des drapeaux neufs sur des ruines d'hier, la vie après la mort, telles nous sont apparues les Flandres libérées après les visions infernales du sol détruit. Entre Staden et Roulers, des petits enfants blonds, évadés de quelque ascension de Jordaens, contemplaient sans effroi les Allemands tués que l'on avait rangés en hâte dans les fossés pour débarrasser la route. Dans les églises de Roulers, les vitraux, tombés en mille éclats multicolores, semaient sur les dalles une poussière lumineuse. Les civils, en de pauvres habits de fête, saluaient joyeusement les troupes en marche vers l'Est et vers le Nord. Une jeune femme en grand deuil, les deux mains sur son cœur, s'inclinait dans une attitude de prière très émouvante. Maintenant, c'est partout, sur notre passage, l'éveil total et la vie revenue. Les moindres chapelles sont pleines d'actions de grâces et, à quelques kilomètres à peine, les heures de la délivrance sont sonnées par le carillon de Bruges qui n'est pas mort.

 

 

Les gens rentrent chez eux. On les voit sur toutes les routes poussant leurs bagages dans de petites voitures. Beaucoup trouvent une place sur les lorries qui les amènent à proximité de leurs villages. Ce matin, de bonnes religieuses regagnaient leur communauté avec un convoi de munitions, dispersées sur les sièges des poids lourds, à côté des chauffeurs respectueux qui n'osaient plus fumer leurs pipes. A Bruges, au lendemain de la retraite allemande, le roi Albert, la reine, le prince Léopold, sont arrivés, sans prévenir, en automobile, comme de simples bourgeois des Flandres qui viennent voir ce qui reste de leur maison. Les entrées solennelles se feront un peu plus tard et ce seront des fêtes merveilleuses. Le peuple belge est fier de son roi. Mais avec quelle émotion il sait vous parler de sa reine. « Ah! notre reine! me disait le permissionnaire qui boit avec nous ce soir le vin de mûres, comme elle a été bonne et comme elle a été brave! Nous autres, ses soldats, nous n'oublierons jamais. Il «faut la voir dans nos ambulances si simple et si bienfaisante! Elle s'occupe toujours des plus malades, des grands blessés, de ceux qui vont mourir. Elle les soigne, les console, les embrasse, comme s'ils étaient ses enfants. Il faut dire cela: elle a été vraiment notre reine et notre mère. »

 

Les portraits des souverains et des petits princes sont, à la place d'honneur, dans la «alerie familiale de tous les foyers. On avait dû les cacher, pendant l'occupation allemande, ainsi que tous les souvenirs précieux. Partout, en ce moment, les paysans ou les habitants des villes piochent leur champ ou leur jardin pour en sortir le petit trésor de reliques qu'ils y avaient enterré: o Ils ne nous ont pas volé beaucoup, me disaient mes hôtes, mais tout le monde ici n'a pas été aussi heureux. » Vols, pillages, destructions! Y eût-il vraiment là un déchaînement d'appétits individuels, de fantaisies criminelles désordonnées? Non ou rarement. Tout fut organisé à l'allemande, avec discipline et méthode II y a peu de jours, j'ai visité dans une cave huit prisonniers, huit officiers accusés de spoliations arbitraires par une foule exaspérée. Il y a eu des enquêtes et des confrontations, par quoi il fut prouvé qu'il s'agissait de réquisitions très dures, exercées par ordre et poussées jusqu'à l'extrême limite des ressources de la population. On ne pouvait, en conséquence, prononcer des sanctions contre de simples exécutants, ceux qui avaient donné l'ordre général devant être considérés comme seuls responsables de son exécution. Il y a eu, il est vrai, des pillages individuels, surtout pendant les derniers jours qui ont précédé la retraite. Ceux-ci ont été, sont ou devront être punis. Mais il faut voir plus large et plus haut pour établir les véritables responsabilités de la ruine des pays reconquis.

Le commandement allemand, obéissant lui-même à des instructions supérieures, a dépouillé ou rendu inutilisables toutes les usines quf sont pour un pays, avec l'agriculture, la source de vie. En Belgique, on a laissé quelques outils agricoles, mais on a tenté d'enlever la totalité du bétail. Grâce à des ruses patientes, le paysan des Flandres est parvenu à conserver quelques animaux de culture. Il a enterré ses vaches laitières dans des espèces de silos camouflés où il descendait pour les nourrir et pour les traire. Nous avons vu ces bonnes bêtes délivrées et rendues à leurs prairies. Aux derniers jours, les réquisitionnaires étaient fébriles, incertains, dispersés, Les paysans, qui sentaient la délivrance prochaine, n'hésitaient plus à leur disputer leur bétail, et, en maints endroits, il fallut céder devant cette résistance. Aussi ce qui nous a frappés en pénétrant dans les Flandres maintenant libres, ce fut la reprise immédiate d'une activité agricole qui ne s'était que ralentie. A part cette zone morte où l'on s'était battu pendant quatre ans, il n'y avait pas là cet anéantissement haineux et systématique qui nous a si justement exaspérés quand nous avons repris possession de notre terre française, récoltes ypéri-tées, empoisonnées, arbres fruitiers sciés, outillage détruit ou relié à des explosifs destinés à broyer le paysan qui aurait tenté de réparer sa charrue ou sa faneuse.

Ici, une ère nouvelle s'ouvre dès maintenant dans un épanouissement de joie libre. Demain, on le construira sur les ruines. Et que dis-je demain? N'ai-je pas vu ce matin sur la route un très humble brave homme, un rapatrié symbolique qui, avec les vertiges de la déroute - les briques d'une construction allemande effondrée - commençait patiemment à rebâtir sa maison.

 

de la revue 'l'Illustration' No. 3948, 2 novembre 1918
'l'Epopée des Flandres'
la Première Étape de la Libération de la Belgique
 
de Notre Correspondant de Guerre Accrédité aux Armées
Gustave Babin

 

 

27 octobre

J'ai emprunté au général Dégoutte, chargé par le maréchal Foch de coordonner l'effort des armées alliées dans la magnifique bataille qui vient d'aboutir à la libération d'une partie de la Belgique, le titre de cet article: « Vous venez, me dit-il en m'accueillant étudier sur place l'épopée des Flandres! » Et c'est bien le mot juste, le seul qui convienne, une épopée invraisemblable, pour quiconque avait entrevu seulement ce terrain effroyable, ce morne paysage de fange et d'eau, marécages de l'Yser depuis de longs mois submergés, champs des batailles anciennes, criblés de trous d'obus devenus autant dé mares débordées, et confondant leurs ondes lumineuses, routes défoncées par le canon et le roulage, à ce point qu'au cours des récentes attaques, un de nos généraux faillit se noyer dans un entonnoir de marmite, et que, le porte-fanion d'un autre étant tombé dans l'un de ces cratères insondables, on eut mille peines à le sauver, et qu'il fallut y tuer son cheval enlisé. Seul, notre marais vendéen, le marais mouillé », avec ses haies, ses fossés, ses herbages aquatiques, peut donner une idée de cette contrée mélancolique. Les neiges de 1812, en Russie, n'étaient rien auprès de ce bourbier sinistre, devant lequel ie glus vigoureux sent son énergie défaillir, envahi soudain d'une amère résignation, d'un secret désir d'en finir tout de suite. La guerre dans les Flandres, c'est la chose la plus effroyable qui se puisse concevoir. Demandez à ceux de l'Yser.

Pourtant on s'est battus, on a vaincu. Cela tient du prodige. Le soir, regagnant le gîte d'étapes, après voir longuement causé avec les organisateurs de cette victoire, traversant ces marais qu'argentait un clair de lune voilé - et qui déjà commencent à se dessécher, se préparent à revivre, les écluses étant à présent fermées - et repensant à tous les exploits dont je renais d'entendre le récit, il me semblait rêver.

La victoire qui a libéré la côte belge jusqu'à la frontière hollandaise est le résultat d'une bataille en deux temps.

Le stratège - le maréchal Foch, l'homme à la vision claire, aux larges idées - a décidé que, cependant qu'une attaque franco-américaine se déclancherait en Champagne et sur la Meuse, et que l'armée Debeney, en liaison avec l'armée britannique, continuerait à assaillir l'ennemi dans le Cambrésis, et qu'ainsi les forces ennemies seraient retenues sur ces deux théâtres, une manœuvre commencerait dans les Flandres. Il a choisi son heure.

L'armée des Flandres, sous le haut commandement de S. M. le roi Albert 1e, comprend l'année belge tout entière, la 2 armée britannique commandée par le général Plumer, et une force française importante: de l'artillerie - sous les ordres d'un chef de grand renom parmi ses pairs, et aussi habile, aussi expert qu'il est bienveillant - de l'infanterie et de la cavalerie. Le général Dégoutte, je l'ai indiqué plus haut, assume l'honneur de représenter auprès du roi des Belges le haut commandement allié et de coordonner l'effort.

L'opération a été préparée dans le pins grand mystère, avec un raffinement de.précautions qui atteint à l'élégance. Quand on pourra conter cela!...

Elle a été montée avec une rapidité prodigieuse. Il y eut là tout un travail d'état-major, fiévreux, obscur et hautement méritoire. L'ennemi fut absolument surpris, - premier et gros élément du succès.

Le premier temps de la bataille avait ponr but de faire franchir aux troupes, après qu'elles auraient brise la ligne de résistance ennemie, le champ d'entonnoirs et ses embûches, et de conquérir, au delà, sur la crête des Flandres, suite de faibles hauteurs, Kruiseik, Passchendaele, Clercken, une base de départ pour l'attaque ultérieure.

Celle-ci - le second temps - devait bousculer l'ennemi aussi rapidement que possible et le chasser do la partie du territoire belge compris entre la mer et la Lys, jusqu'à la frontière hollandaise. Tel est le plan, telles sont les prévisions du haut commandement.

Le 28 septembre, à 5 h. 30, après une brève préparation d'artillerie - trois heures seulement - l'armée belge et la 2e armée britannique se lançaient à l'assaut sur un front de 20 kilomètres, entre lé lac Blanckaert, à 4 kilomètres an Sud de Dixmude, et le Sud d'Y près. Les troupes françaises ne doivent pas donner dans cette première partie de la bataille. Elles demeurent groupées en arrière, prêtes à exploiter le succès, si l'on a besoin d'elles.

Il pleut. Et la pluie, sous ce ciel! L'ennemi se défend bien. Il occupe la forêt d'Houtbulst, admirable nid de résistance, hérissé de fortins blindés, de batteries, d'abris de mitrailleuses, d'engins de toutes sortes, et où s'enchevêtrent les réseaux barbelés les pins inextricables. Dans la matinée, là forêt est enlevée de haute lutte.

Le temps s'éelaircit un peu. Le second bond s'accomplit dans des conditions un peu meilleures. La deuxième position allemande de la crête des Flandres tombe en péTtie. A la fin de la journée, la ligne passe par Woumen, l'Ouest de Clercken, les lisières est de la forêt d'Houthulst, l'ouest de Vijfwegen, de Westroosebeke et de Passchendaele; elle continue pai Becelaere, Kruiseik, Hollebecke et Wytschaete. Un a fait 6.000 prisonniers, capturé de nombreux canons, dont une batterie de 105 et une de 150. Et la crête des Flandres, contre laquelle, l'an passé, s'était brisé l'élan des Britanniques, était entamée.

On peut avouer, après ce magnifique succès, qu'à la veille de l'attaque il régnait quelque appréhension sur le rendement dont était capable l'armée belge. Elle tenait depuis des années un secteur.purement défensif. Nous avons, nous-mêmes, fait l'expérience des conséquences qui entraîne, pour les troupes, en émoussant lentement leur esprit offensif, un séjour prolongé dans là tranchée. « Les Belges furent parfaits, nous disait l'un des principaux collaborateurs du général Dégoutte. Ils nous montrèrent, états-majors et soldats, qu'ils savaient travailler. Leur artillerie se déplaça alertement selon les meilleures règles, leur infanterie fut pleine d'allant. »

Le 29 septembre, l'armée britannique et l'armée belge - dans laquelle était venue s'incorporer une division d'infanterie française - reprennent leur poussée en avant, déblaient toute la crête des Flandres, chassent l'ennemi de la position Messioes- Wytschaete, Dixmude - ce qui en demeure - est occupée. On a maintenant 9.000 prisonniers, pins de 200 canons, parmi los-quels des pièces de 240 et de 280, un matériel considérable, preuve de la hâte avec laquelle s'est retiré l'Allemand.

Le 30, l'attaque progresse, bien que le temps se soit franchement gâté. Les Belges occupent Zarrën, au Sud-Est de Dixmùde, et les Anglais, brisant de puissantes contre-attaques ennemies, arrivent devant Menin et bordent la Lys sur la ligne Warneton, Comines, Wervicq.

Cependant il est visible que l'ennemi se ressaisit; sa résistance se fait plus âpre. Des arrière-gardes, armées de mitrailleuses, protègent sa retraite qui devient plus ordonnée. L'effet de surprise est passé.

Ce jour-là, un groupement français, de trois divisions, prend part à la bataille, au centre de l'année belge, et non plus incorporé à elle.

Une attaque se déclanche du côté de Niéuport, simple démonstration, feinte pour donner à l'ennemi l'impression que nous allons marcher également sur le front de l'Yser. Et la flotte britannique qui, depuis le premier jour, prend part à la bataille et tonne de tous ses canons, et l'artillerie lourde du secteur, engagée aussi, activent leurs feux.

Le désarroi de l'ennemi, à ce moment, est tel qu'il abandonne Ostende. Il s'y réinstallera, pour quelques brefs jours, dès qu'il s'apercevra que nous stoppons.

Car la journée du 1e octobre donne au commandement l'impression nette que, s'il veut poursuivre ses avantages, il lui faut souffler un moment et remonter une nouvelle affaire d'ensemble.

II est d'abord extrêmement difficile de ravitailler le front. Les routés, défoncées, dans l'état lamentable que j'ai dit, sont embouteillées, par surcroît, en maints points. Il a fallu, pour nourrir les troupes en ligne, recourir à des avions, qui sont allés jeter à l'avant quelque 40.000 rations. Si cet ingénieux expédient est suffisant pour apporter des vivres, il ne saurait être envisagé pour le ravitaillement des bouches à feu. Les canaux, leurs berges éboulées par la canonnade, leurs écluses détruites, sont inutilisables. Il faut; de toute nécessité, assurer les transports. On s'arrête donc. On prépare la nouvelle offensive. Elle est prête pour le 14 octobre.

La trêve, d'ailleurs, dans cet intervalle de temps, n'a pas été complète. Les troupes avaient l'ordre de chercher, par des attaques partielles, à gagner le terrain qu'elles pourraient, de surveiller avec vigilance l'ennemi, de profiter de ses défaillances. C'est ainsi qu'on avait réalisé des progrès locaux dans la direction de Handzaeme, de Hooglede, do Roulers, et que les Britanniques avaient pris Ledeghem, sur la voie ferrée de Roulers à Menin, et franchi la Lys entre Wervicq et Comines. En résumé, au moment où va s'engager la deuxième phase de la bataille, le front s'est avancé de 15 kilomètres sur 40 de longeur. Ypres et Dixmude sont dégagés. Nous tenons le cours de la Lys depuis Armentières jusqu'à Wervicq. Enfin, conséquence heureuse, et prévue, de ces premiers succès, l'ennemi, menacé, dans le secteur de Lille, par notre avance en Flandre, a entamé un large mouvement de repli.

 

La Deuxiême Phase: 14-19 Octobre

L'ennemi avait été surpris par notre attaque du 28 septembre. Il ne le fut pas par celle du 14 octobre. Il était visiblement nerveux, même dans la période de calme relatif où nous l'avions laissé. Des tirs quotidiens de contre-préparation prouvaient son agitation. Il se préparait à la résistance: cinq divisions, à peine sorties de la bataille de Cambrai, arrivaient sur le front de Belgique. Il s'organisait fiévreusement sur le plàtéau de Hoogledé, sa droite appuyée au canal de Handzaeme, sa gauche au canal de Roulers à la Lys.

C'est à ces positions nouvelles que nous allions donner l'assaut. « On n'entra pas comme druis du beurre », selon l'expression d'un colonel de l'état-major Dogoutte.

Les forces françaises qui, au début, au fur et à mesure de leur arrivée s'étaient amalgamées à l'armée du roi Albert, forment maintenant, au centre du front d'attaque en première ligne, nn groupe de quatre dirigions, si bien que le frout est ainsi constitué, à partir do la mer: groupo Nord belge, armée française de Belgique, groupe Sud belge, enfin armée Plumer.

L'armée française attaquo entre Roulers et Lichtervelde; les trois divisions belges à sa gaucho marchent sur Thourout; les trois à sa droite en direction de la Lys. Une division de cavalerie belgo et le corps de cavalerie français sont derrière les unités de première Iigno, prêts à profiter de la première rupture du front, tandis que d'autres divisions françaises aux ordres directs du roi des Belges pourront exploiter le succès.

Un brouillard dense, qu'épaississent encore les fumées de nos obus spéciaux, couvre la terre quand se déclanche l'attaque, à 5 h. 30. Les chars d'assaut sont, cette fois, de la partie. L'artillerie ennemie ne réagit fortement qu'au centre, où elle couvre nos premières lignes d'un barrage copieux. N'empêche qu'à 8 heures lé premier objectif, jalonné par Hooglede, le fort de Roulers, l'Est de Wervicq, est atteint. La progression se poursuit, toujours plus aisée aux ailes qu'au centra Cortemarck, Boulers sont pris. Au èoir, l'année britannique . atteint les faubourgs de Menin; l'armée belge est aux portes de Thourout; l'armée française s'est donné de l'air autour de Roulers. Nous avons 10.000 prisonniers environ.

Le 15 au matin, on repart à l'attaque. La résistance est très vive. C'est pied à pied que les Belges enlèvent Lendelede, débordent Thourout, pénètrent dans le bois de Wijnendaele; que nous-mêmes arrivons aux abords de Lichtervelde et dépassons le chemin de fer au Sud de cette ville; que les Britanniques prennent Menin et Coortrai, où ils passent la Lys.

Le 10, une tempête effroyable se déchaîne. L'ennemi semble épuisé. Il recule sur tout le front. Thourout, Lichtervelde, Ardoye tombent. L'Yser est franchi en aval de Dixmude. La 2e armée britannique progresse au Sud de la Lys en direction de Lille.

La victoire se précipite. La chute d'Ostende, celle d'Ingelmulster marquent la journée du 17. La cavalerie est aux portes de Bruges. Les Français débordent Thielt; les Britanniques sont devant Tourcoing.

Le 18, pourtant, l'ennemi fait tête. Il cherche à nous arrêter sur le front Bruges-Thielt- Oostesebeke. Le 19, son effort mollit: cette journée couronne le succès des Alliés. Menacée d'être coupés entre la mer et la frontière hollandaise, les Allemands n'ont que le temps d'évacuer en hâte la côte: l'armée belge occupe Zeebrupge, le nid sinistre des pirates, le petit fort de Heyst, plus au Nord; Bruges est libérée, la dolente Bruges. Nous mêmes enlevons Thielt; nos cavaliers atteignent la Lys. L'armée britannique a complètement dégagé Courtrai; elle dépasse Roubaix et Tourcoing; elle va tomber l'Escaut, en dépit des mines, dos routes coupées. Toute la Flandre occidentale est libérée.

La lutte se poursuit, et les communiqués de ces derniers jours vous en ont annoncé les résultats: c'est la Lys franchie par nous, malgré les efforts opiniâtres de l'ennemi pour la défendre; deux têtes de pont conquises, an Sud de la Pegorge et à Vive-Saint-Eloi, et Weereghem enlevé; c'est uno avance nouvelle des Britanniques entre la Lys et l'Escaut; le passage par eux de ce fleuve à l'Est de Pecq, et une tête de pont établie sur la rive droite; leur progression continue vers Tournai, vers Valenciennes.

Et les prisonniers s'ajoutent aux prisonniers; et le butin s'accumule. On en découvre chaque jour, d'abandonné, d'intact. C'est ainsi que nos amis belges ont découvert le fameux gros canon qui bombardait Dunkerque, un 380 que l'ennemi, dans sa débâcle rapide, n'a pas eu le temps de détériorer.

Enfin, voici délivrée une bonne partie de la Belgique; voici reconquis un terrain qui, avec ses inondations tendues, l'inextricable dédale de ses canaux, avec les ravages qn'y avait exercés la guerre, et qui en avaient augmenté les difficultés, semblait à jamais imprenable. C'est l'une dos belles victoires de cette guerre, et des plus heureuses; c'est l'une de celles aussi dont les Ailiés aient le droit de se montrer le pins fiers. Aussi bien, avec une galanterie touchante, s'en reportent-ils l'un à l'autre l'honneur. Je vous ai rapporté tout à l'heure l'opinion d'un des meilleurs collaborateurs du général Dégoutte sur l'armée belge. Or, les premiers soldats belges qui arrivèrent dans Bruges affranchie disaient très haut à leurs compatriotes émerveillés: « C'est aux Français que vous devez votre bonheur. Ce sont les premiers soldats du monde, »

 

 

Dans Bruges

Et de cette opinion autorisée de nos frères d'armes nous avons recueilli l'écho enthousiaste dès nos premiers pas dans la ville en liesse.

« Bruges la Morte! » Jadis, il se peut bien. Mais par ce clair dimanche, elle déborde de vie, d'allégresse. An sortir de cette zone effroyable d'inondations, de palus fétides, de destructions sauvages qu'il nous a fallu traverser pour l'atteindre, la. jolie ceinture que lui font ces bois frissonnants, que l'automne a parés d'or vert, d'or blond, d'or fauve, ces prairies virides et fraîches, donne la sensation d'une oasis délicieuse, au milieu du désert hostile.

La foule endimanchée emplit les rues. Elle attend le Roi, qui, l'avant-veille, a survolé en avion la ville encore aux mains de l'abject oppresseur, mais que ses devoirs ce jour-là retiennent au loin. Elle sort d'un Te Deum, - hymne oubliée. Des drapeaux noir-jaune- rouge, des drapeaux énormes, retombent en plis lourds devant les faça.des souriantes. D'où tout cela sort-il? C'est la question que nous nous posons invariablement dans chaque ville où nous faisons une joyeuse entrée. Ici, pourtant, les Allemands avaient été, plus que partout, sévères; ils avaient recensé, confisqué tous les étendards nationaux. L'ingéniosité des femmes patriotes avait réparé ce grand dommage, et, en cachette, leurs doigts patients avaient cousu d'autres drapeaux, plus grands, plus somptueux, ceux-là mêmes qui parent aujourd'hui la ville entière, des fossés où l'eau court plus vive, au cœur même de la cité, à la Grand'Place. Et le beffroi, chanté par l'Américain Longfellow, dans un poème illustre, soutient, mât démesuré pour une si légère parure, un double pavois de pavillons de marine, de flammes, de signaux versicolores, un pavois dramatique, et devant lesquels les yeux devaient se mouiller, car il est fait de trophées recueillis par les sous-marins ennemis, par les odieux pirates, à bord des na.vires torpillés par eux. Ils avaient collectionné, avec leur tranquille insouciance, ces dépouilles lamentables, de même qu'un Luxembourg, autrefois, moissonnait sur de nobles champs de bataille les enseignes ennemies. Dans leur fuite, ils les ont oubliées, au fond de quelque placard, d'où l'on vient de les tirer pour les remettre au grand soleil, à la brise purificatrice.

Mais que vous dire sur cette pauvre ville qui a connu quatre ans, elle aussi - 14 octobre 1914-19 octobre 1918 - l'affreux servage? Des impressions rapides, superficielles, hélas! Car comment expliquer, avec des mots, l'état de ces âmes affranchies, après tant et de si longues douleurs?

Une de ces impressions, la première, les domine toutes: nous arrivions ici, l'avouerai-je un peu confus, presque craintifs. Ce noble pays, en, somme, s'est dressé pour la cause du droit, pour nous, les plus directement menacés, pour nous, que le Barbare voulait anéantir. Il s'est sacrifié pour notre querelle, comme s'exprime le grand tragicrae. Pour elle il a souffert; pour elle il a été immolé d'une mort lente. Et nous étions tout prêts, je le proclame, à lui en demander pardon. Mais non. A peine nous avait-on reconnus, à la porte Maréchale - que l'on ne franchit plus, le pont, naturellement, ayant sauté - que des vivats de toutes parts vibraient dans l'air: « Vive la France! Vivent les Français! » et que des mains se tendaient vers nos mains, et des fronts blonds et de jolies joues rosés d'enfants à nos baisers. Comment, encore une fois, exprimer ces choses indicibles? Nous pleurions, et c'est tout. Ce sont des coups délicieux qu'il est impossible de supporter sans tressaillir jusqu'au plus profond de ses moelles, des émotions qu'il est impossible de traduire. Et ce qui nous valait cet accueil affectueux, fraternel, c'étaient, je le répète, les propos d'une poignée de soldats belges, arrivés de la veille, et qui s'étaient battus près des nôtres.

Quatre ans durant, ce fut l'amiral von Schroder qui exerça ici la dictature, au nom de son impérial maître. Et c'est ici que repose, dans un coin obscur du cimetière, sous une croix sans épitaphe, le capitaine Fryatt, de la marine marchande britannique, assassiné, parce qu'on avait trouvé sur lui une montre, don du roi George V, attestant qu'il avait vaincu en un combat inégal, et coulé un sous-marin allemand: c'est dire sous quelle tyrannie d'airain vécut Bruges, et quelle fut la détresse des Brugeois.

Depuis quelques mois, ils sentaient, eux aussi, venir la fin de leur martyre, à mesure que s'en allaient en loques les uniformes de leurs trois à quatre cents gar-nisaires, des marins du « Groupe Nord ». Deux ou trois jours avant la libération, ils virent accrocher aux murs des pancartes portant simplement, sur le fond du bois, un gros disque rouge, pareil au soleil levant du pavillon japonais; et les malins observèrent que ces signes mystérieux jalonnaient la route de Gand.

Préalablement, les Allemands avaient, bien entendu, déménagé tout ce qu'ils avaient pu emmener, et cherché à « réaliser »; c'est-à-dire qu'ils avaient voulu vendre les quelques navires de prise qu 'ils avaient amenés là. Il leur fallait de l'argent. Ils encaissèrent: péniblement un million de marks.

Le dernier jour de leur domination, on entendit des explosions: les ponts sautaient, jusques et y compris ce ponceau rustique jeté entre le béguinage - toujours quiet, sous la pluie d'or des feuilles de peupliers - et le calme lac d'Amour, où toujours errent des cygnes familiers; les ponts, et aussi tout le port. Le samedi, à 8 heures, on vit apparaître les premiers soldats belges, - des hommes du pays, accourus en fugue pour embrasser les leurs. Les poitrines se dilatèrent.

Enfin!...

La ville, à part les traditionnelles « réquisitions », a peu souffert. Le quartier maritime, seul, a reçu un certain nombre de bombes d'avions. C'est là que se trouvaient les « Ateliers impériaux ». Et l'on y avait effectué des travaux formidables. « Nous ferons de votre ville le premier port du monde », se plaisaient-ils à répéter, avec leur coutumière jactance, aux jours où la, « question de Belgique,», non plus que celle d'Alsace- Lorraine, me se posaient et où ils se croyaient bien installés là, en conquérants immuables, en maîtres définitifs.

Ils ont saccagé, anéanti à fond leur œuvre. C'est de la belle destruction, méthodique, savante, où le matériel appartenant à la, direction du port, à l'Etat belge, a subi le sort de leur propre matériel, docks flottants, bateaux, dragues, appareils de levage, - un spectacle qui, lui aussi, défie la description. Des coques coulées obstruent les passes. Ils ont sabordé, avec son dock, un de leurs contre-torpilleurs qui était en réparations. Il ne reste sur les quais que des matériaux neufs, des blocs de béton armé, des poutres de fer, des amoncellements de ces fameux graviers de Hollande dont on se rappelle l'histoire, - au total, de quoi réparer quelques dommages, déjà.

Mais peu de maisons ont perdu leurs vitres. Mais les chefs-d'œuvre qui faisaient l'orgueil de Bruges, les deux Van Eyck, les Memling - la Châsse de sainte Ursule, l'Adoration des Mages, le Mariage mystique de sainte Catherine - sont toujours là, en sûreté, bien emballés, bien protégés, dans des caves, et ne sortirent de leurs cachettes que pour la délectation de quelques yeux augustes, à deux ou trois reprises. Et le carillon chante dans l'air laiteux, ayant été sauvé de la fonte, dit-on, par une mystérieuse et toute-puissante intervention.

Si bien que les Brugeois, à part l'épouvantable supplice moral qu'ils ont subi pendant ces quarante-huit mois, isolés du monde, condamnés même à ignorer" ce qui se passait à Zeebrugge, si près d'eux, ignorent à peu près tout des horreurs de la guerre à l'allemande, les rapts, les incendies, les infamies de tout genre auxquelles nous sommes presque accoutumés. Quelle deviendra leur indignation, leur haine déjà farouche, quand ils auront eontemplé, de leurs yeux, le désert désolé qu'il faut traverser pour venir jusqu'à eux?

 

A Zeebrugge

Bruges était l'arsenal bien gardé où les précaires conquérants réparaient, montaient, construisaient, peut-être, leurs monstrueux engins de destruction. Tout semble y avoir été installé en vue de permettre en sécurité un travail intense, depuis les abris casemates où vivaient les ouvriers jusqu'aux docks où se réfugiaient, sous des toits de ciment, les sous-marins au repos, entre deux raids. Seuls Ie3 avions troublaient quelquefois la tranquillité des occupants.

Zeebrugge, le port maritime de Bruges, réuni à elle par un canal de 12 kilomètres, était le repaire même des pirates. C'était de là que, Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, ils s'élançaient par les aubes les plus candides, par les couchants les plus sereins, Argonautes infernaux en quête de quelque sombre forfait à accomplir.

C 'est un lieu tragique, où il semble que le vent désormais doive gémir sans fin, la mer éternellement sangloter.

J'y arrivai comme le soir tombait, au terme d'une longue et dure randonnée. Vers le couchant, Uytkerke et Blankenberghe dressaient, dans une brume dorée, leurs silhouettes capricieuses, diaphanes, pareilles à de vains mirages. Mais l'ombre froide, déjà, enveloppait les vestiges de Zeebrugge, de hautes et massives constructions, des « palaces » de style teuton très pur - car, là aussi, l'envahissement avait commencé bien avant la guerre - de lourds édifices aux allures de forteresses, avec de faux mâchicoulis et de puérils créneaux, da.ns le goût des gares d'outre-Rhin. Tout cela était découronné de ses toitures, éventré par les explosifs, noirci par la fumée, patiné par la flamme des incendies allumés au moment du départ forcé. Le vent aigre du soir rallumait, au faîte d'un mur, des chevrons qui achevaient de se consumer, pa.ra.nt d'aigrettes d'or ces sombres briques, comme des ravenelles les pierres frustes d'un donjon. Et ces architectures qui, intactes, devaient être purement hideuses, prenaient, ainsi ruinées, quelque pittoresque, de la grandeur même.

La dune, au loin, semée à profusion d'appareils fumigènes, était en tous sens jonchée de ruines, eyclopéen-nes masses de béton où s'enchevêtraient des ferrailles, débris de blockhaus, de refuges à. l'usage des sinistrés forgerons qui œuvraient ici pour la mort: impérieusement s'évoquait l'image de quelque vallée de Thessalie, après la lutte des Géants. Quelle vision, celle de cette plaine sablonneuse, avec ces constructions bru- tales, rébarbatives, alors que, par les nuits de lune, le voile opaque des fumées se tendait, protecteur, sur le diabolique chantier!

Ces lieux sont aujourd'hui déserts, morts. L'imagination les peuple de spectres, - spectres des lamentables victimes, spectres des assassins, et ce n'est pas à la bise glaciale d'octobre que se hérisse la chair. Quels sombres conciliabules, quels conseils d'enfer se sont tenus dans ces salles aujourd'hui ouvertes à tous vents, dévastées, pillées, d'où, dans leur frénésie de. dévastation, ils ont enlevé parfois jusqu'aux chemi- nées? Quels rapports à glacer les moelles ces murs ont entendus, alors qu 'au retour de quelque expédition l'un des pirates rendait compte? Et quels rires démoniaques accueillant ces récits d'horreur!

Au fond, c'est peut-être ici que s'est décidé le sort du monde, en quelque sorte, puisque ici se préparaient les abominations qui ont révolté et soulevé, à la fin, la conscience de la noble Amérique et'l'ont précipitée dans la guerre.

A côté pourtant des amères, des douloureuses pensées qui vous oppressent, sur ce coin dolent de la terre flamande, qui semblent monter de ces sables arides, de cette mer brumeuse, et flotter éparses dans l'air du soir, on a la consolation de constater que l'œuvre néfaste qui s'accomplissait là était depuis longtemps compromise, condamnée: depuis l'audacieuse expédition de la flotte britannique contre Zeebrugge, en avril dernier. La brèche énorme ouverte dans la digue du large par les canons anglais, hâtivement et provisoirement réparée au moyen d'une estacade détruite à l'heure de la retraite ennemie; l'épave de la Thétis dans la darse, celles de l'Intrepid et de l'Iphigenia dans le canal. attestent le succès complet de l'opération. Le nid des pirates était bel et bien embouteillé, et pour longtemps. Leur fuite, conséquence heureuse des opérations militaires de ces dernières semaines, leur fuite éperdue, cette débâcle dans laquelle ils abandonnaient un matériel considérable, et tous les innombrables canons qui, tout le long du littoral, hérissaient la côte, à se toucher, ce ne fut qu'un dénouement, un dernier acte depuis longtemps prévu, inéluctable.

La terreur ne règne plus sur cette côte. La mer grise est libre et semble sourire de toutes ses vaguelettes blondies par les derniers rayons, respirer à l'aise, sous son léger voile de brume. Dans un champ voisin, un soc de charrue miroite d'un reflet de couchant. Une atmosphère de paix baigne désormais ce pays naguère accablé d'horreur.

Gustave Babin

 

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