de la Revue 'l'Illustration' no. 3771 de 12 juin 1915
'Les Dessins d'un Neutre'
par Ch. Snabilié

Louis Raemaekers

 

Nous avons demandé à notre très distingué confrère hollandais, M. Ch. Snabilié, critique d'art réfuté et correspondant parisien de Het Vaderland, de la Haye, de présenter à nos lecteurs son compatriote, le puissant artiste Louis Raemaekers, qui a bien voulu autoriser L'Illustration à reproduire quelques-uns de ses dessins.

 

S'il est un pays neutre sur lequel la guerre pèse d'un poids extrêmement lourd, c'est bien les Pays-Bas.

La situation géographique de ce pays, serré, pour ainsi dire, entre les belligérants; les conditions économiques dans lesquelles vit sa population mi-commerciale, mi-industrielle; ses obligations internationales d'une nature toute spéciale par le fait que les grandes routes fluviales, mettant la mer du Nord en communication directe avec l'Europe centrale, traversent son territoire, paraissent bien les principales des causes multiples, tant matérielles que morales, du mal très grand dont souffre ce royaume.

Ce mal, cependant, ne se manifeste pas seulement par un état économique lamentable, entraînant un chômage tellement étendu que des mesures extiaordinaires ont dû être prises. Aggravé par des causes secondaires, telles que des relations financières, des considérations de parenté, des traditions conventionnelles et encore d'autres de moindre importance, il a alourdi considérablement la tâche très délicate que le gouvernement des Pays-Bas avait assumée dès la première menace de guerre, celle d'observer une neutralité scrupuleuse. Au ministère actuel restera l'impérissable honneur d'avoir fait tout le possible — qui paraissait quelquefois impossible — pour empêcher que les Pays- Bas soient entraînés à prendre part au conflit européen, et, en même temps, d'avoir pu garder intacts l'honneur et la dignité de la nation. Des renseignements erronés ont quelquefois pu faire suspecter la sincérité du gouvernement néerlandais et ses nobles efforts en ce sens: il n'a jamais été bien difficile à ses représentants à l'étranger de prouver que ces suspicions furent dépourvues de toute raison valable.

L'observance de cette neutralité, rendue difficile d'un côté par les influences d'une immigration très considérable d'origine allemande, de l'autre côté par des sympathies opposées bien marquées de la très grande majorité de la nation même, a amené le gouvernement néerlandais à exiger des organes de l'opinion publique une abstention de toutes opinions pouvant froisser la susceptibilité des parties belligérantes.

Ces exigences avaient certainement la louable intention d'écarter du pays la menace de la guerre, ce qui est souvent le premier devoir de tout gouvernement: elles ont en réalité eu le déplorable résultat de créer un état de choses pire que la plus sévère censure.

Celle-ci aurait été franchement despotique, et muselante; l'« invitation» du gouvernement néerlandais aux journaux a fait naître un esprit hésitant et craintif, ne s'accordant nullement avec cette belle liberté, avec cette fière indépendance, qui, longtemps ont été l'apanage de la presse de mon pays.

 

Pourtant, cette abdication n'a pas été générale. Dès que les armées allemandes eurent violé la neutralité belge et commencé la triste série de leurs crimes, en assassinant d'innocents habitants de Visé, quelques-uns élevèrent la voix pour protester. Ils ne se sont pas contentés d'exprimer très clairement une opinion généralement répandue, dans un langage énergique et franc, comme celui qui était de tradition dans les pays bataves; ils ont encore fait appel à des artistes, pour montrer, en des images inspirées par les consciences outragées, que l'horreur de la guerre et le désir d'en épargner la patrie ne doivent pas empêcher l'indignation, la colère, le mépris de s'exprimer librement. Et c'est ainsi que nous avons vu apparaître une petite phalange de dessinateurs qui s'est sentie bien loin, bien au-dessus de cette peur et de ces hésitations dont autre part on donnait l'exemple quotidiennement. Parmi ces courageux, ces indépendants, dont plus d'un a vu reproduire ses œuvres en France, un se distingue particulièrement. C'est l'artiste dont le nom sera bientôt célèbre dans le monde entier, Louis Rae-maekers, qui, journellement, met sa verve et son imagination au service de la justice et de la miséricorde.

Louis Raemaekers, dont les merveilleux dessins paraissent régulièrement dans le journal De Telegraaf, d'Amsterdam, s'avoue et se montre avant tout franchement anti-allemand, ce qui lui a fait encourir plusieurs fois déjà les colères des neutralistes fanatiques, les haines des quelques germanophiles qui restent encore dans le pays et même des commencements de poursuites judiciaires, intentées par les représentants des gouvernements austro-allemands. Dans un accord parfait avec le journal indépendant que je viens de nommer et qui, ai s si bien avant que pendant la guerre, a manifesté ses opinions francophiles, Raemaekers, méprisant menaces et attaques, a fait son œuvre d'artiste et de justicier. C'est ainsi qu'il a réussi à faire comprendre à ses compatriotes qu'on peut très bien rester neutre, même honnêtement pacifiste, sans pour cela imposer un silence déshonorant à sa conscience, comme le font tant d'autres autour de lui. Afin de pouvoir arriver à cela, il a dû faire claquer le fouet de son ironie satirique, — et je pense ici à un de ses dessins qui, journellement, est la joie de mes yeux. Ce dessin représente le type du bourgeois joufflu, pansu, satisfait, donc honorable, coiffé du haut de forme, la canne à la main, le regard tourné vers le ciel dont il attend encore quelque bonne chose. Derrière cet homme, qui s'appelle Monsieur Pieterse, on voit l'apache, tenant à la main un couteau d'où dégoutte le sang; ce sang est celui d'une femme couche par terre et qu'on suppose morte et nue. Sous cette sanglante satire, on lit la pensée de M. Pieterse, ainsi conçue: « Ce voyou n'a fait qu'assassiner et voler sa voisine. Vais-je lui dire qu'il est un bandit? Je le saluerai poliment... C'est plus neutre! » Raemaekers, en secouant ainsi les peureux et les égoïstes, a rendu un grand service moral à sa patrie, car il a contribué puissamment à purifier l'atmosphèie nationale et ramené à la juste compréhension de ce qui est humain les consciences timorées, faibles, égarées.

 

Mais bien plus large et haute encore a été la noble œuvre de cet artiste de grand cœur, qui souvent évoque Daumier. N'a-t-il pas constitué le plus formidable, le plus éloquent acte d'accusation contre le militarisme barbare de ceux qui ont violé la neutralité de la Belgique, tout en restant un ardent apôtre de l'amour universel et de la paix magnifique et féconde qui devront faire oublier les malheurs que la guerre a répandus sur les peuples de la terre? Car cet implacable justicier de la férocité et de la cruauté, qui resteront une honte éternelle pour la « kultur » allemande, est un tendre plein de compassion et de pitié devant les misères et les douleurs des faibles et des petits.

Il suffit de regarder et apprécier les dessins reproduits sur ces pages, pour reconnaître l'esprit de justice et la sensibilité d'âme de ce grand artiste. Ses images peuvent se passer de commentaires, elles parlent par elles-mêmes. Elles vaudront une réputation universelle, bien gagnée, à l'artiste probe et laborieux qui, avant la guerre, n'était connu et ne trouvait des admirateurs que dans son pays. Là, depuis bientôt dix années, il collabore comme illustrateur politique, traitant des sujets aussi bien purement néerlandais qu'internationaux, à des journaux d'Amsterdam. Toujours ses dessins ont montré une tendance anti-allemande, cherchant à convaincre ses compatriotes du danger qui peut résulter pour les Pays-Bas d'une plus grande Allemagne, et combattant les influences du militarisme allemand qui s'étaient infiltrées dans le pays.

Si Raemaekers acquit une popularité de bon aloi par ses dessins publiés d'abord dans le journal Het Handelsblad, ce fut surtout par une série de portraits parlementaires néerlandais, illustrant des articles de l'éminent publiciste, M. Elout, qu'il arriva à sa réputation. Tout en continuant ces portraits, il collabore depuis sept ans au journal De Telegraaf, et cela exclusivement par des dessins politiques.

Les meilleurs de ses admirables dessins, parus dans ce journal, sont réunis en plusieurs albums dont l'édition sera complétée au fur et à mesure. D'autre part, une petite sélection en a été faite par lui, qu'il a éditée sous forme de cartes postales vendues au bénéfice de la Croix-Rouge française, preuve évidente des sentiments, généreusement inclinés vers la France, de ce grand et courageux artiste, à qui j'exprime ici mes hommages et mon admiration.

Ch. Snabilié
Paris, le 3 juin 1915

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