de la revue 'l'Illustration' No. 3859, 17 fevrier 1917
'La Garde de l'Yser'
par L. Dumont-Wllden

La Belgique et le Front de l'Yser

Un soldat qui veille, les pieds dans la boue, devant un mur de terre, tout seul, dans la paix apparente et sournoise de ces soirs désolés, dont aucun n'est sans menace... tout seul, - car il n'est que l'œil qui guette, la force qui menace et qui protège demeurant cachée: voilà la plus juste et la plus émouvante image par quoi l'on puisse symboliser cette guerre, telle qu'elle se poursuit depuis plus de deux ans sur le front occidental. De la mer du Nord aux Vosges, tout un peuple armé est là qui nous garde, en attendant son heure, dans l'ennui morne des hivers interminables, aussi héroïque peut-être, en sa patience, que ceux qui donnent leur vie dans l'exaltation de l'assaut. Partout l'aspect moral est le même, mais nulle part il n'apparaît sous une forme plus saisissante que sur le front de l'Yser, là-bas dans les brumes de Flandre, où, depuis deux ans, on dit qu'il ne se passe rien.

Aucun point du front ne paraît plus calme, et les communiqués belges qui nous renseignent sur ce qui s'y fait sont d'une désespérante monotonie: « Canonnade habituelle sur tout le front. » La formule est presque toujours la même, et pourtant le drame de la guerre est aussi poignant là qu'ailleurs, et peut-être y est-il plus morne.

Il y a deux ans qu'il ne se passe rien, dit-on, ou presque rien sur ce front de l'Yser - bien que la lutte d'artillerie y soit en certains points très vive et très meurtrière - mais, il y a deux ans, c'était le centre, c'était le cœur de la bataille.

Du 15 octobre 1914 au 15 novembre environ, l'invasion allemande, arrêtée une première fois sur la Marne et dont les forces disloquées par cette magnifique victoire de nos armes s'étaient ressaisies, subit, dans les plaines flamandes, un second échec, non moins sanglant, non moins décisif. Sur l'immense front qui s'étend de la chaîne des dunes à la Bassée, cinq corps d'armée alliés, un anglais, quatre français, unis à ce qui restait de l'armée belge, se maintinrent sur des positions improvisées, contre douze à quinze corps d'armée allemands sans cesse renouvelés. C'est ce que l'on appelle assez improprement la bataille de l'Yser.

Assez improprement: c'est plutôt la bataille des Flandres qu'il faudrait dire, le petit fleuve n'occupant qu'un, espace. restreint sur le vaste champ de bataille. La bataille de l'Yser proprement dite, dont les sanglantes péripéties se déroulent entre le 15 et le 31 octobre, c'est la victoire de l'armée belge et des fusiliers marins, car ces héroïques bataillons, 48.000 Belges et 6.000 fusiliers marins, soutinrent d'abord seuls l'effort de l'armée allemande, et ne furent secourus que le 24 par les premières divisions de l'armée d'Urbal, qui décida de la victoire.

J'avais visité ces champs de bataille en novembre 1914. J'avais parcouru dans toute leur horreur récente les ruines fumantes encore des villages; j'avais vu rougeoyer dans le soir tragique les pans de muraille des halles d'Ypres; j'avais regardé flotter les cadavres allemands sur les eaux bourbeuses de l'inondation; je viens, après deux ans, de repasser par ces mêmes lieux désolés: leur désolation est peut-être plus douloureuse encore, en ce sens qu'elle a pris quelque chose d'habituel. Ramseapelle, Pervyse, Lampernisse, Nieuwcapelle, Reninghe, Boesinghe, ces villages étaient, il y a deux ans, des tas de décombres sanglants, mais encore animés d'un bruit guerrier. Des tirailleurs algériens cantonnés dans la maison d'école de Reninghe, miraculeusement échappée au bombardement, l'emplissaient d'un bruit de volière. Des soldats belges, aux uniformes en lambeaux, croisaient, le long des routes détrempées, des relèves de territoriaux, de zouaves et de fusiliers marins. Les postes des différentes nations qui avaient pris part à la bataille voisinaient étroitement. A Furnes, à Loo, dans les villages et les petites villes situés immédiatement à l'arrière du front, c'était le pittoresque mélange de tous les uniformes des armées alliées, et l'immense plaine grise, sous le bombardement continu, semblait grouiller de troupes et de charroi. La bataille venait de finir, et peut-être elle allait recommencer...

Aujourd'hui, le canon tonne encore, par rafales interrompues, mais c'est sur un désert. L'armée belge occupe seule le front de l'Yser, mais, selon les nécessités de la guerre de tranchées, elle se cache. Elle est partout, on ne la voit nulle part. Pendant des kilomètres, l'auto parcourt des rues désertes. Elle traverse d'anciens villages dont les ruines, en deux ans, se sont couvertes de ronces et d'herbes folles. Si elle s'arrête un instant, on voit sortir des décombres un officier, un soldat, qui quitte son abri, sa tranchée, son poste de veille, pour voir ce qui peut bien venir distraire un instant l'ennui mortel de sa garde héroïque et morne. On échange quelques paroles, puis l'auto repart vers d'autres ruines et tout retombe dans le silence... Dans le silence! Car le bruit sourd et lointain du canon devient si habituel qu'on ne l'entend plus.

Tout autour de nous, c'est un immense horizon désolé sous le ciel bas; de tous côtés le regard se perd dans les brumes; çà et là au loin quelques arbres dénudés, quelques fermes sans toit arrêtent seuls le regard...

J'ai connu jadis ce pays au temps heureux de la paix. L'effort patient des générations avait transformé l'ancien polder conquis sur la mer et le marais en un verdoyant jardin, où les prairies grasses alternaient avec les champs les mieux cultivés du monde. D'aimables villages massaient leurs maisons blanches à toit rouge autour de leurs églises de briques. Des jardinets pleins de lis et de rosés trémières donnaient aux moindres fermes un air de richesse et de gaieté, et l'on sentait que la vie s'y écoulait douce et tranquille, sans heurt et sans aventure. Mais elle est venue tout soudain, l'aventure, la grande et terrible aventure de la guerre, elle a fondu comme un ouragan dévastateur sur la vieille terre de Flandre qui avait oublié toutes les guerres. Les villages, les beaux villages sont tombés en poussière sous les rafales d'artillerie, et pour repousser l'envahisseur il a fallu faire appel à l'élément sournois qu'un long effort avait éliminé, il a fallu rendre le pays à l'eau des lagunes et de la mer d'où on l'avait tiré il y a des siècles: le beau jardin de Flandre est aujourd'hui pareil aux marais qui arrêtèrent les légions de César...

Et l'auto roule dans ce paysage, où rien ne change, où rien ne bouge. Enfin voici qu'elle s'arrête à nouveau. Impossible d'aller plus avant, on s'approche des lignes, et sur cette plaine plate et nue, où l'hiver a supprimé les rideaux d'arbres protecteurs, le moindre mouvement peut être aperçu de l'ennemi. On met pied à terre, et dans les champs détrempés on suit une piste en lattis - un fond de bain, comme disent les soldats - qui mène à la tranchée. La tranchée! Ici le mot est inexact, car, dans ce sol détrempé, qui se trouve souvent au-dessous du niveau de la mer, il était impossible de creuser; à cinquante centimètres de profondeur, l'eau remplit les sillons. On s'est donc trouvé dans la nécessité de construire les retranchements en relief, au moyen de sacs de terre. Car il a fallu transformer cette plaine de Flandre, la façonner aux nécessités de la guerre moderne, tout en lui conservant son caractère et sa physionomie, afin que les observateurs ennemis ne soupçonnent point l'effort et que les obus allemands ne le puissent rendre vain. Il a fallu l'aménager, l'organiser, la peupler de soldats, sans lui enlever cet aspect désertique qu'elle a pris depuis 1914, et qui déconcerte l'adversaire. Telle est l'œuvre de l'armée belge, œuvre modeste, œuvre utile, œuvre héroïque aussi, car ce travail continu consistant à faire tous les jours, sous la rafale des obus, des abris et des retranchements qui, sans cesse, fondent dans l'eau, demande une patience, une conscience et une ingéniosité qui commandent l'admiration.

L'effort militaire de la Belgique, depuis les heures héroïques et douloureuses de Liège et d'Anvers, ou, plus exactement, depuis la bataille de l'Yser, est généralement assez peu connu. Dans les pays étrangers, sinon en France, on a cru longtemps qu'après les durs combats d'octobre 1914 elle avait été définitivement mise hors de cause. Il n'en était rien. Jamais les régiments belges n'ont quitté le front, et, derrière ce rideau de troupes, le gouvernement du roi Albert, à peine installé sur le sol français, « en terre d'asile », consacra toute son activité, toute son énergie, à réorganiser, à reformer son armée de façon à lui permettre de jouer dans la guerre un rôle effectif. Après une retraite difficile, après une bataille si dure que le quart de l'effectif avait disparu, le désarroi, cela se conçoit, était inexprimable. L'artillerie était en grande partie hors d'usage; les-munitions étaient épuisées; les soldats n'avaient plus ni souliers, ni uniforme; le service de santé avait été désorganisé par la retraite; l'intendance n'arrivait à pourvoir aux besoins les plus élémentaires de la troupe qu'au prix d'efforts inouïs. Grâce à l'assistance franco-anglaise, on put pourvoir au plus pressé. Mais le gouvernement belge ne voulait pas rester éternellement dans la dépendance de ses alliés; campé dans des villas, dans des chambres d'hôtel, ses bureaux disséminés à la Panne, à Saint-Pierre-broucq, à Gravelines, à Calais, à Sainte-Adresse, il entreprit un travail de réorganisation qui étonnera les historiens. Il fallait d'abord reformer des effectifs.

On fit appel aux réfugiés et même aux jeunes gens de la Belgique occupée, qui, passant la frontière hollandaise au péril de leur vie, vinrent s'enrôler en foule. Puis, on recourut aux décrets-lois qui appellent sous les drapeaux tous les Belges de 18 à 40 ans, vivant en dehors du pays envahi. De cette façon, on put reconstituer l'armée à six divisions, effectif qui s'augmentera encore dans des proportions considérables, quand les nouvelles recrues seront instruites. Les cadres, déjà insuffisants lors de l'entrée en campagne, avaient été décimés; on créa des écoles d'officiers: écoles d'artillerie, de cavalerie, d'infanterie. De nombreux ingénieurs qui vinrent se mettre à la disposition du gouvernement, formèrent d'excellents officiers du génie. On commanda des canons en France, des munitions en France et en Angleterre. On recréa tous les services; bref, en quelques mois, on refit une armée moderne. .

Mais, en même temps que le gouvernement belge se livrait à cet immense travail de l'arrière, il fallait organiser le front: construire des retranchements, des abris, rendre habitable ce pays marécageux à quoi l'inondation avait rendu son aspect primitif, son aspect préhistorique. Œuvre prodigieuse, si l'on tient compte des difficultés du terrain, de la nécessité où l'on se trouvait d'être sans cesse aux aguets pour protéger les travailleurs contre un retour offensif de l'ennemi, et enfin de ce fait que le pays ne produisait rien, pas même les rondins indispensables à la construction des abris.

 

 

L'hiver 1914-1915 fut très dur. Il avait fallu d'abord donner tout son soin aux retranchements proprement dits, afin d'assurer la solidité du front. Quant aux abris, aux cantonnements, ils étaient rudimentaires. Il semblait impossible de les défendre contre l'eau et la boue. Les charrois s'enlizaient dans les routes détrempées et ce n'est qu'au prix des plus grands efforts qu'on arrivait à ravitailler les postes avancés. Mais peu à peu on s'organisa. On refit les routes, on profita des petits canaux d'irrigation qui, jadis, avant la guerre, avant l'inondation, assuraient au pays une relative sécheresse; on construisit des kilomètres et des kilomètres de ces pistes en « fond de bain » qui, serpentant au travers des prairies détrempées, conduisent aux boyaux, on aménagea les abris bétonnés et cimentés, on dressa, sous l'inévitable revêtement de rondins et de sacs de terre, de vastes logements en tôle ondulée où dix ou vingt hommes peuvent se réunir et passer la nuit au chaud et au sec, bref on refit une Flandre habitable au soldat, dans les ruines de la Flandre saccagée et submergée.

Ces travaux de défense et d'aménagement font le grand intérêt du front belge, intérêt militaire: sans eux il eût été impossible de tenir cette ligne de défense de l'Yser, barrière de la route de Calais, pivot solide de toute offensive future du côté du Nord. Je les ai visités en détail. Visite passionnante, car, si, dans son ensemble, l'aspect général de ce morne paysage de guerre est toujours le même, les conditions de la défense varient singulièrement de secteur à secteur. J'ai commencé par Nieuport. La petite ville, qui, naguère, s'endormait paresseusement à l'embouchure de l'Yser, derrière son joli petit port ensablé, n'est plus qu'un amas de décombres. Rasé, le clocher bulbeux de son église; rasé, le joli beffroi de ses halles, et aussi cette massive tour des Templiers qui semblait faite pour défier le temps. Tout autour, des tranchées, des batteries d'artillerie française, - car c'est une division française qui tient ce point extrême du front; les secteurs belges commencent au canal de Nieuport à Furnes. Ici, c'est ce que les soldats appellent le secteur aquatique. Le terme est parfaitement juste. De Nieuport à Dixmude s'étend la nappe uniforme de la grande inondation. A l'heure tragique où les bataillons belges et les fusiliers marins décimés par dix jours de lutte incessante, désespérant de voir arriver à temps les renforts annoncés, se virent au moment de plier sous les masses allemandes, on eut recours à ce moyen désespéré que Vauban avait d'ailleurs prévu dans son plan de défense de Dunkerque et de Bergues: on ouvrit, à marée haute, les écluses de Nieuport, et l'eau, perfide et protectrice, se mettant à sourdre de toutes parts du sol ensanglanté, couvrit le front d'un immense lac.

Il est toujours là. Ses petits flots soulevés par la brise viennent mourir au pied du retranchement, et quand on lève la tête au-dessus du rempart, on n'aperçoit devant soi, à perte de vue, qu'une nappe d'eau grise d'où émergent çà et là des petites îles de boue entourées de roseaux. Quelques-unes d'entre elles ont été aménagées en postes d'écoute où l'on accède, à la nuit tombée, au moyen de passerelles ou de radeaux: ce sont les « postes aquatiques ». S'imagine-t-on ce que doit être la vie des guetteurs qui les occupent et qui, dans la solitude et la brume, passent là d'interminables nuits?

Quant au rempart lui-même - c'est bien un rempart et non une tranchée - fait de sacs de terre, de branchages entrelacés, de véritables gabions comme du temps de Vauban, il est aussi solide, aussi confortable que possible. S'élevant de plusieurs mètres au-dessus du niveau de l'inondation, il est assez large pour qu'on ait pu y creuser en contre-bas des abris solides où les hommes passent la nuit et peuvent braver tous les bombardements. Sur aucun point du front on n'éprouve une pareille impression de sécurité. Mais quelle solitude! Lorsque je vis ce point des lignes belges, le soir tombait. Le pâle soleil d'hiver se couchait derrière les dunes, par delà Nieuport, dans des brumes rosés et violettes. Les soldats qui tout le jour flânent ou travaillent à l'abri du rempart avaient regagné leurs cagnas, et seules, de loin en loin, quelques sentinelles profilaient sur le ciel leurs silhouettes massives. Devant nous, c'était l'immensité des eaux d'où s'élevaient en tourbillons des myriades de canards sauvages et d'oiseaux de mer dont les cris désolés perçaient le silence. Pas une lumière ne s'allumait à l'horizon - c'est sévèrement interdit, comme on pense - pas un passant, pas une charrette sur la route; à notre gauche, les ruines de Nieuport; derrière nous, les quelques pans de murs qui restent de Ramscapelle, -- lieu célèbre par le sacrifice des zouaves qui, le 30 octobre 1914, appuyés par le 6e de ligne belge, reprirent le village sous un feu terrible, aux accents de la Marseillaise: rien ne vit sauf ces canards qui se lamentent éternellement. Une paix sournoise règne sur tout cela, une paix mortelle. La nuit tombe comme un suaire. Est-ce encore la guerre? Est-ce la terrible paix qui succède immédiatement à la guerre? Nous regagnons l'auto et tout à coup, là-bas, du côté des lignes allemandes, une fusée déchire l'ombre et un coup de canon lourd, un coup profond, lointain, terrible, nous rappelle que, depuis deux ans, il n'est nulle part de paix en Europe sous le ciel de Dieu...

Tout le long de l'Yser, de Nieuport à Dixmude, l'inondation tient l'ennemi à distance; les lignes allemandes sont séparées des lignes belges par un intervalle d'au moins 3 kilomètres; à Dixmude même, ou plutôt à proximité de Dixmude - car l'ennemi tient toujours les ruines de cette petite ville qui fut charmante - les tranchées se touchent presque. En certains endroits, elles ne sont séparées que par une dizaine de mètres, et l'on s'y canarde continuellement sans que jamais d'ailleurs, ni d'une part ni de l'autre, on tente une attaque d'infanterie sérieuse. Le front en cet endroit est trop savamment organisé pour qu'on puisse songer à prendre l'offensive. C'est tout au plus si, de temps à autre, on tente quelques coups de main sur les postes avancés. On a vu que ces derniers temps les Belges y ont toujours obtenu l'avantage. Le courant, c'est la guerre de tranchées dans toute son immobilité énervante et sournoise, la guerre de tranchées avec ses sacrifices quotidiens, ses dangers incessants et, malgré tout cela, son morne ennui. Dans des circonstances un peu moins difficiles qu'à Dixmude, elle se poursuit tout le long du front belge. Aux environs de Reninghe, de Nieuwcapelle, au vieux fort de Knocke, à Boesinghe, partout l'aspect est à peu près le même. Le pays, un peu moins détrempé à mesure qu'on se rapproche d'Ypres, ne change point de caractère, c'est toujours le même jardin dévasté, dont on a organisé la désolation afin d'en cacher la défense. Pas un village de la Belgique libre n'a été complètement épargné par le bombardement; pas un qui ne serve à abriter des cantonnements, des hôpitaux; tout ce pauvre pays, que les poètes comparaient jadis à un jardin de béguines, n'est plus qu'un camp retranché.

Partout où nous passons c'est un labyrinthe inextricable de sentiers ombragés, de fossés, de boqueteaux très bas, mais qui dissimulent imparfaitement les mouvements de troupes. Il faut connaître admirablement le front pour y découvrir les tranchées, les boyaux, les places d'armes et les batteries. Un profane pourrait se promener des kilomètres à travers le pays, sans voir autre chose que quelques soldats de corvée errant le long des routes, et sans se douter, qu'autour de lui il y a des milliers d'yeux qui veillent, sans soupçonner que, sous tel tertre d'aspect inoffensif, il y a une batterie, un poste de commandement reliés par téléphone au quartier général du secteur, et qu'à la moindre alerte un feu d'enfer pourrait être concentré en quelques secondes sur le point menacé. Depuis des mois et des mois, les Allemands tâtent sans cesse le terrain, tirent avec de l'artillerie de tous calibres sur certains points, essaient de lancer des patrouilles. Vainement. Le front est gardé de telle sorte qu'ils ne peuvent avancer d'une semelle. En vérité, l'armée belge a organisé sur l'Yser une ligne défensive qui est un modèle, et elle y a d'autant plus de mérite qu'elle tient un front considérable pour son effectif. Jamais une division entière n'est envoyée à l'arrière. Il faut que tout le monde continue à monter la garde, jusqu'à ce que l'heure sonne où, grâce aux progrès franco-anglais, on pourra aller de l'avant. Cette heure, tous les soldats l'attendent avec une patience admirable.

Beaucoup peuvent voir, par les temps clairs, le clocher de leur village derrière la ligne ennemie. Cette ligne, tous brûlent de la franchir pour aller venger sur l'oppresseur de leur pays leurs souffrances et celles des leurs. Mais ils savent que seuls ils ne peuvent rien, ils savent quel est le danger des offensives inconsidérées, et ils attendent, avec une admirable résignation, qu'on leur donne le signal. « Heure viendra qui tout paiera », dit une inscription qu'on peut lire sur une vieille tombe au pays de Namur. Cette maxime d'espoir et de patience est devenue, en quelque sorte, la devise de l'armée belge. Mais le jour où l'heure viendra, on peut compter qu'elle saura jouer son rôle.

L. Dumont-Wllden

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