le livre
'Parmi les Blessés Allemands'
par Joseph Boubée 1916

Dans la Belgique Envahie
(août-decembre 1914)

 

Avertissement

Ce livre n'est qu'un recueil de souvenirs. C'est à la fois son seul mérite et l'excuse de ses nombreux défauts.

Son mérite, car il n'en revendique pas d'autre que d'être sincèrement personnel et simplement loyal. Je n'écris pas un plaidoyer, ni un réquisitoire. Je note ce que j'ai vu ou parfois, en mentionnant d'ailleurs cette distinction, ce que j'ai entendu de témoins immédiats et sûrs. On pourrait m’objecter que certains détails manquent de précision. Ce n'est pas toujours par oubli. Ces pages ont paru dans une revue soumise à la censure militaire, qui s'effarouche volontiers des indications géographiques. C'est pourquoi les noms propres de lieu sont rares, parfois même totalement absents. Les noms de famille, la désignation des personnes, des groupes civils ou militaires auxquels elles appartenaient, ont aussi d’ordinaire été passés sous silence, pour des raisons de prudence ou de discrétion. Pourtant, comme le récit est toujours alourdi par ces X..., ces Y..., ces Z..., que l'on substitue souvent à des désignations plus précises, je ne me suis pas fait faute de forger des noms, prénoms, titres, enseignes, etc., qui servent à fixer l'attention et le souvenir du lecteur. J'ai d'ailleurs calqué d'ordinaire ces pseudonymes sur la réalité; de sorte que les gens avertis, les témoins des faits, les parents ou amis des acteurs mis en scène pourront facilement reconnaître personnes et choses.

Mais des souvenirs personnels ont toujours quelque chose de fatigant: c'est la place qu'y occupe l'auteur lui-même. J'avais tâché, dans les premiers chapitres, de réduire extrêmement cette place et de donner à ma narration un caractère plus objectif. On m'a observé que l'authenticité du récit pourrait en paraître diminuée, et les anecdotes moins vivantes. C'est la raison pour laquelle tant de pages ont l'allure d'un journal. Si elles n'en ont pas toujours (même quand la prudence ou la discrétion n'est pas en jeu), l'absolue et minutieuse exactitude, c'est que mes notes, soigneusement recueillies, sont restées dans les lignes allemandes et que j'ai dû, comme je viens de le dire, me contenter d'enregistrer des souvenirs.

J. B.

Paris, mars 1916

Livre Premier

Le Coup de Force

Chapitre Premier : Bataille de Rues

Le 24 août 1914, le soleil était radieux. La ville était fébrile: depuis deux jours les pa- trouilles françaises et les allemandes entraient et sortaient tour à tour. Il y avait eu, la veille, une escarmouche dans le faubourg du Nord. Un Allemand était resté mort sur place. Un autre, jeune cavalier de dix-neuf ans, avec des moustaches courtes et drues, à la kronprinz, avait eu le corps traversé de trois ou quatre balles. Porté à l'hôpital militaire, il y râla plusieurs heures et mourut dans la nuit en répétant, comme tous les enfants dans l'angoisse, le nom de celle qui console: Mutter! Mutter!

Maintenant, ce sont plus que des patrouilles. Deux mille fantassins français viennent d'arriver en ville, avec quelques chasseurs à cheval et un peloton de cuirassiers. Les Allemands? Personne n'y pense plus et volontiers l'on s'imagine qu'ils sont repartis pour Berlin. Il n'est que six heures du matin, mais tout le monde est debout. Sur la grand'place, les hommes ont posé leurs sacs et formé faisceaux. Ils sont assis sur les trottoirs, à l'ombre maigre des maisons. Ils semblent fatigués, mais ils causent, ils rient, ils chantent. Ce sont des territoriaux vendéens, surpris, un peu peines de se voir si loin, mais décidés toujours et vaillants quand même. On leur donne de la bière, du café, du tabac. Et le commandant, un brave petit homme trapu, à barbiche grisonnante, chez qui la mine et les allures bien mieux que l'alliance d'or trahissent le bon père de famille, n'a d'autre souci que de calmer la soif de ses hommes et la dangereuse générosité des ménagères.

Huit heures. Les fantassins français ont traversé la ville. Ils ont franchi le chemin de fer de Bruxelles et se dirigent vers la sortie du faubourg. Devant le grand couvent des sœurs grises, les premiers arrivés attendent. Le couvent, occupé par des religieuses françaises, sert ordinairement de pensionnat. Depuis trois semaines, il est aménagé en ambulance, prêt à recevoir cent ou cent cinquante blessés. Il aligne, au bord de la route, sa longue façade aux fenêtres monotones. Et comme tout est ouvert au soleil du matin, on aperçoit, à travers l'épaisse bâtisse, le beau parc de plusieurs hectares, le parc aux hêtres pourpres et aux larges pièces d'eau, si doux, si engageant, si calme... Les hêtres pourpres sont immobiles et les pièces d'eau silencieuses... Hélas! l'orage gronde déjà sous ce calme et la mort va venir de ce petit paradis.

Au petit jour, dans la nuit peut-être, les Allemands sont arrivés. Ils ont coupé sans bruit la superbe haie vive qui formait, dans le fond, la clôture du parc. Dans les taillis, sur les pelouses, plusieurs compagnies ont campé, avec des mitrailleuses. Un peu plus loin, dans la campagne, c'est toute une armée qui est debout.

Et là, tout près, dans cette demeure où elles attendent pour guérir leurs plaies les victimes des balles et de la mitraille, nos bonnes sœurs françaises ont achevé leur nuit, ont quitté, au son de la clochette, leur paillasse et leur cellule, ont dit leur office au chœur, entendu la messe et communié. Elles pensaient peut-être à leurs frères et à leurs cousins, qui se battaient dans les Vosges. Pas une ne se croyait si près des fusils chargés et des mitrailleuses, de la guerre et de la haine, du sang et de la mort.

Les sœurs de la Sagesse, les filles de Grignon de Montfort, sont toutes quelque peu vendéennes ou poitevines. Pour les territoriaux vendéens, elles apportent sur la route quelques douceurs: du pain blanc et des confitures, du café et des cigarettes. Qu'il fait bon causer du pays!

Du côté du jardin, qui donc songerait à veiller?

Tout à coup, venu l'on ne sait d'où et volant très bas, tout proche, un aéroplane paraît. C'est un Taube. Sur le couvent, l'appareil laisse choir comme une fusée légère, comme un ruban de feu ou d'or liquide, qui brille une seconde au soleil.

Et alors, c'est le déchaînement de l'orage. A travers les fenêtres ouvertes, des milliers de coups de fusil éclatent. Sur la grande pelouse qui s'étend derrière le couvent et où tournoyaient, il y a un mois, les jeux des petites filles en robes claires, des soldats prussiens ont surgi, serrés comme des tiges de blé l'un contre l'autre, encadrant quelques mitrailleuses qui tirent sans interruption. Ils portent tous l'uniforme gris de campagne et le casque à pointe recouvert de toile. Il y a des chasseurs à pied, dont beaucoup ont sur le bras une bande bleue avec ce mot inscrit en jaune: Gibraltar. Leurs chefs, presque sans insigne apparent, donnent des ordres sans parler, par de petits gestes brefs. Il y a, derrière les chasseurs, deux régiments de ligne. Les champs d'asperges qui s'étendent au delà du parc semblent subitement devenus, comme diront plus tard les sœurs, « des champs de soldats ».

A chaque minute, comme s'ils sortaient de terre, les Allemands deviennent plus nombreux. C'est par le faubourg maintenant qu'ils arrivent, toujours avec des mitrailleuses, et poussant devant eux les habitants des maisons extrêmes, qu'ils ont arrachés de leur logis. Un garçon de dix-sept ans, un vendeur de journaux très boiteux, qui ne marchait sans doute pas assez vite, a eu le crâne fracassé d'un coup de revolver. Les autres marchent, le teint verdâtre, les yeux hagards, les jambes flageolantes. Il y a parmi eux des femmes, des enfants, des jeunes filles et des jeunes mères. Il y a un vieillard de soixante-douze ans, qui achevait de se lever et qui a supplié en vain pour qu'on lui permit de se chausser. Il y a un marchand de primeurs, un Espagnol, qui a vainement argué de sa qualité de neutre. Tous, on les mène comme un troupeau. On les force à se tenir droits, on les pousse à coups de baïonnette et beaucoup de soldats, pour tirer, s'abritent derrière eux, appuyant le fusil sur leur épaule.

Autour du couvent, on se bat toujours. Inférieurs en préparation, puisqu'on vient de les surprendre et qu'ils n'ont d'ailleurs pas de mitrailleuses; inférieurs en nombre dans une proportion écrasante, nos territoriaux ont résisté quand même. L'échange des balles continue, à travers les fenêtres ensoleillées du pensionnat. Les sœurs, épouvantées, vont et viennent. La Supérieure donne l'ordre de se réfugier dans la cave. Comme on y arrive, dans le noir, la sœur Noémi pousse un cri: une balle prussienne vient de l'atteindre au côté droit. Elle tombe et une autre balle, passant au-dessus d'elle, vient crever le tuyau du calorifère. L'eau jaillit, elle menace d'inonder la cave. Lablessée est couchée dans une boue faite de sang, de charbon et d'eau sale.

Des Prussiens sont arrivés près du soupirail. Sur un geste de la Supérieure, deux d'entre eux aident à relever leur victime et à la porter sur un des lits d'ambulance établis à l'entresol, dans ce qui fut la salle des fêtes. D'autres, pendant ce temps, visitent le couvent de fond en comble. Ils n'ont, du reste, rien à y prendre. Mais quel- ques-uns, ceux qui savent un peu notre langue, répètent avec fureur: « Français, soldats français ici? »

Les soldats français sont partis; devant des forces très supérieures, ils n'avaient qu'à se replier. Le commandant, Gaston I..., celui qui tout à l'heure souriait à l'accueil empressé du peuple belge, s'est d'ailleurs fait tuer sur place. Sœur Noémi occupait le premier lit de l'ambulance; il occupe le second. Mais il ne donne plus signe de vie. De sa tunique sanglante, les sœurs retirent un portefeuille; de son doigt, l'alliance d'or. C'est tout ce qui ira, dans une petite ville du Bocage, remplacer ce père de famille, obscur, laborieux, dévoué... Tout, avec le souvenir et la certitude de son héroïsme, avec aussi la petite médaille bénite qu'il portait cousue sur lui, qui a reçu son dernier soupir et lui a donné dans l'instant suprême l'espérance des éternels revoirs.

Le troisième lit fut pour un Prussien. C'était un leutnant, un sous-lieutenant tout jemie et de famille riche, qui venait de se fiancer quelques semaines avant la guerre. Pas un pasteur protestant n'était là pour aider cette âme au dernier passage; il n'en parut point d'ailleurs avant le soir. Un major allemand l'assista dans sa courte agonie et ordonna péremptoirement aux sœurs de fournir un cercueil dans les deux heures et d'enterrer le corps ce jour même, dans leur jardin, pour qu'on pût venir l'y reprendre. C'est là qu'il repose encore, sous une simple croix de bois portant son nom et entourée de fleurs que gardent toujours fraîches les mains charitables d'une sœur.

Dix heures. Le faubourg n'a plus de Français, ou plutôt il n'y a plus que les morts et les blessés, qui gisent sur la chaussée ou sur les trottoirs. Les mitrailleuses allemandes ont tout balayé. Deux ou trois canons ont tiré quelques obus, mais la ville en a peu souffert. Le feu des incendiaires a fait plus de ravages. A mesure, en effet, qu'ils avancent dans la ville, les soldats allemands fouillent les maisons. Quand la porte est fermée, ils l'enfoncent à coups de crosse. A l'estaminet du « Bon Repos » ils ont vu entrer un soldat, un pauvre Français resté en arrière et qui ne pouvait plus rejoindre sa compagnie. L'estaminet est envahi; le Français n'y est déjà plus, il a fui, derrière la cour, dans un terrain vague. Des coups de fusil le poursuivent et l'abattent. Dans la salle, deux ou trois hommes étaient assis, terrifiés. En haut, la femme et les enfants du patron se cachaient. Tout ce monde est rassemblé, poussé dehors. On les force à ramasser de la paille et du bois, à faire un bûcher dans la pièce principale, à y verser du pétrole, à y mettre le feu. Dix minutes après, toute la maison est en flammes. Deux hommes sont collés au mur brûlant et fusillés. Par une singulière erreur, le patron de l'établissèment, que l'on prend pour un consommateur, est épargné. Et tandis qu'on remmène, otage ou prisonnier (c'est tout un), il reçoit un coup de crosse ou une piqûre de baïonnette chaque fois qu'il se retourne pour voir, là-bas, sa femme et ses enfants qui pleurent, devant les murs croulants et calcinés.

Quinze maisons du faubourg eurent le même sort. Sept civils furent mis à mort. Plusieurs centaines d'hommes et de jeunes gens, avec quelques enfants et des femmes, furent violemment emmenés.

Cependant nos territoriaux ne reculaient qu'en se défendant avec courage. Devant la gare, une mitrailleuse allemande était installée; en face d'elle, dans une rue courte et droite, bordée de jolies maisons neuves, une vingtaine de soldats français supportaient son feu et lui répondaient avec leurs fusils. Ils s'étaient blottis, très habilement, dans l'embrasure des portes, qui ont toutes, en cet endroit, un petit seuil élevé sur quelques marches. Quand la mitrailleuse avait arrosé d'un côté et que son jet en éventail repartait en sens contraire, ceux qui restaient debout traversaient vivement la rue et allaient se blottir contre les portes d'en face. Quatre fois le soldat prussien qui manœuvrait la pièce fut tué sur elle, avant qu'on eût raison de cette poignée de braves.

Non loin de là, sur les bords de l'eau, un sergent restait avec quelques hommes pour couvrir la retraile de sa compagnie. Il s'appuya contre un des gros montants de fonte qui servent de piliers au pont-levis. Très maître de lui, il épaulait, visait, tirait avec une précision telle, qu'à chaque coup de son arme on voyait un Prussien tomber. En même temps, il parlait à ses hommes et les faisait posément reculer, face à l'ennemi, dans la rue montante et mal pavée qui va du pont vers la grand'place. Il partit le dernier, toujours calme et, quand il disparut, au moment où les Prussiens en masse se précipitaient sur le pont, il en avait abattu onze.

Sur le boulevard, vers l'ouest, une compagnie tout entière luttait encore. N'avait-elle pas d'ordres, les reçut-elle trop tard, ou avait-elle précisément pour mission de résister la dernière? Toujours est-il qu'elle fut cernée, prise par les Allemands de trois côtés à la fois. Les mitrailleuses venues du faubourg arrivaient.

Celle de la gare, ayant fait un angle de 90 degrés, balayait maintenant une partie du boulevard. Une autre, installée dans les jardins nouveaux que la municipalité venait défaire planter l'année dernière, effrayait de ses crépitements ce quartier paisible, formé uniquement de maisons bourgeoises, d'églises et de couvents.

Dans un de ces couvents, par-dessus le grand mur du noviciat, les balles de mitrailleuses pleuvaient dans le jardin. Les novices et quelques fillettes de la ville, venues là pour passer une journée de vacances, regagnèrent la maison en rampant. Dans une autre communauté, toute voisine, deux religieuses qui fermaient une fenêtre furent tuées.

Sur le boulevard, nos soldats tombaient l'un après l'autre. Les vitres des maisons volaient en éclats. Beaucoup d'habitants, apeurés, s'étaient réfugiés dans leurs caves. Sous une fenêtre en saillie, ornée de stores élégants, un de nos territoriaux, atteint par la mitrailleuse, s'affaisse en criant instinctivement: « Au secours! » Une femme, dans la maison, a entendu ce cri. C'est la femme d'un médecin, d'un major qui est parti avec l'armée belge. Sans penser au danger ou plutôt sans vouloir y penser, elle s'élance dehors, se penche sur le blessé. Une balle l'atteint elle-même et la couche près du soldat sur le trottoir. Elle mourut peu d'heures après, à l'hôpital militaire. Un homme sort aussi d'une maison. C'est un ouvrier, la tête nue, les yeux ardents. Il va vers le cadavre d'un soldat français, il ramasse le fusil du mort, il fait face aux Prussiens et il tire dans le tas. Il n'avait tiré que deux ou trois coups, quand il tomba criblé de balles.

Les arbres du boulevard, dont l'écorce était toute arrachée par la mitraille, ne pouvaient décidément plus servir de refuge à nos braves. Leur capitaine s'avança au milieu d'une allée. On l'entendit distinctement qui disait: « Mes enfants, vous avez fait votre devoir. C'est fini! » Et il agitait de la main droite son mouchoir blanc. Les Allemands tirèrent encore quelques violentes décharges. Puis, ils s'avancèrent en masse, tandis que les Français survivants sortaient de derrière leurs arbres. Dans leurs lourdes capotes bleues, sous leurs képis fatigués, le cou entouré d'un mouchoir bleu, jaune ou rouge, nos soldats étaient noirs de poudre, de poussière et de sueur. Quand on leur prit leurs fusils, surtout lorsque, d'un coup violent, le sous- officier allemand cassa, contre l'angle d'un trottoir, la crosse des armes qu'il ne pouvait pas emporter, quelques-uns pleurèrent...

.…

Chapitre II

La Ville Conquise

II était midi et demi quand le défilé des troupes allemandes commença. La bataille n'avait duré que quelques heures; le radieux soleil du matin s'épanouissait maintenant dans sa splendeur. Mais il semblait qu'on eût vécu des siècles, et que tout fût changé. On ne voyait plus, on ne vivait plus, on rêvait. C'était un cauchemar atroce... Et pourtant, c'était vrai!

Dans ces rues paisibles, aux pavés pointus et mal joints qui laissent pousser l'herbe, sur le boulevard aux épais tilleuls, sur la grand'place, que domine le vieux beffroi, les uniformes gris indéfiniment passent.

Il y a de tout: de l'infanterie, de la cavalerie, des mitrailleuses, des canons; mais cela ne va point pêle-mêle et en désordre. Tout est réglé, ordonné, méthodique. Des officiers, grands et fiers, montent de superbes chevaux. D'autres, qui vont à pied, sortent à peine du rang. Tout les pas n'en font qu'un. C'est un bruit mécanique, monotone, odieux et qui le deviendra davantage à chaque heure des jours terribles durant lesquels, sans interruption, on l'entendra.

Ce jour-là, cependant, il ne dura pas très longtemps. Vers deux heures, en effet, la ville était entièrement occupée; les troupes eurent un instant de repos. Et dans les rues, sur les places, officiers et soldats se répandirent. C'est alors que le pillage commença.

A vrai dire, il y en eut deux. L'un fut officiel, organisé à l'hôtel de ville par les chefs; l'autre fut le fait des soldats et s'égrena irrégulièrement à travers la ville.

Dès leur entrée, les officiers de l'état-major, dans deux automobiles, étaient allés droit à la maison commune. Un général, deux ou trois colonels ou commandants, ne firent que passer. Ce fut un tout jeune lieutenant qui resta et qui, en un français d'ailleurs à peu près correct, parlementa avec le bourgmestre. Les paroles, il est vrai, furent brèves. L'Allemand tenait constamment son revolver, et, à chaque injonction nouvelle, le braquait sur le bourgmestre. Celui-ci, plus que septuagénaire, mais vigoureux encore, grand de taille, d'une allure noble et fière, répondait sans baisser les yeux.

Il fallut d'abord des otages. Les adjoints au maire, les conseillers municipaux étaient déjà là ou furent mandés. Plusieurs bourgeois, des commerçants, ceux que jadis l'histoire appelait si justement les « Notables de la Cité » , vinrent s'offrir spontanément ou cédèrent aux instances de leurs amis et les rejoignirent à l'hôtel de ville. L'evèque, homme vénérable entre tous par ses vertus, par ses manières toutes paternelles et par son grand âge, fut arraché au vieux palais épiscopal et vint, avec quelques prêtres, rejoindre le groupe des otages. Une proclamation leur fut lue, dure et péremptoire; la même probablement pour toutes les villes conquises, car les Allemands en avaient apporté avec eux le texte imprimé. Il y était dit qu'au premier signe de rébellion, au premier acte d'hostilité de la part des citoyens, les otages seraient fusillés.

Des affiches portant ce texte et d'autres édictant la peine de mort contre quiconque abriterait un soldat français ou nuirait de façon quelconque à l'armée allemande, étaient préparées et apportées dans une auto. En moins de vingt minutes elles furent collées en ville aux endroits les plus apparents. Pendant ce temps, le lieutenant prussien imposait à la ville une contribution de guerre. Il déclara qu'il avait des ordres et fixa brutalement le chiffre à 2 millions de francs, payables en or ou en argent avant quatre heures du soir, c'est-à-dire dans l'espace de deux heures. Passé ce temps, les régiments d'artillerie qui entouraient la ville et tenaient déjà leurs canons braques sur elle, commenceraient le bombardement.

La stupeur paralysait presque tous les courages. Pourtant, le bourgmestre essaya de parlementer. Le numéraire, depuis longtemps déjà, était rare. La ville payerait évidemment, puisque le vainqueur l'exigeait et parce que ni lui, bourgmestre, ni ses conseillers ne pouvaient consentir au bombardement des citoyens inoffensifs, des demeures familiales, des monuments de la cité, de la cathédrale, du beffroi. Déjà, dans la matinée, un shrapnell éclatant à travers un vitrail de la vieille cathédrale avait violemment interrompu l'office des chanoines et jeté la consternation dans le centre de la ville. On payerait, mais était-il possible de trouver de l'or et de l'argent dans une population peu nombreuse et déjà fort appauvrie! Si l'on pouvait voir au moins le général, lui peut-être comprendrait, se laisserait toucher, rapporterait son ordre ou en changerait les conditions...

.

Le lieutenant eut un air plus superbe que jamais: « Son Excellence n'a pas pris le temps de diner et son automobile est déjà bien loin sur la route de Paris. Car nous devons être dans quatre jours devant la capitale. Du reste, il ne servirait à rien d'insister: 2 millions à quatre heures, ou fusillés. »

.

II fallait bien consommer le sacrifice ou tenter le suprême effort, réaliser ce qui semblait l'irréalisable. De quartier en quartier, de rue en rue, des hommes de bonne volonté se répandirent, promulguant le terrible ultimatum et portant des listes de souscription où le pauvre à côté du riche s'inscrivait. Pour sauver la ville, pour sauver le bourgmestre et les échevins, on ouvrit les coffres-forts, on brisa les tirelires, on mit en pièces les bas de laine. Un banquier, un gros commerçant alignèrent des sommes de cinq et même six chiffres; des ouvriers donnèrent, car on n'était qu'au lundi, tout ce qui leur restait de la paye hebdomadaire. Les pauvres, les innombrables qu'assistait en ville le bureau de bienfaisance et que le bourgmestre, tant de fois, avait personnellement visités et secourus, furent particulièrement généreux.

.

Dans une ruelle proche de l'évêché, une femme aux cheveux roux, flanquée d'un maigre garçon de sept ans, dont la figure est presque aussi irrégulière que l'état civil, pleurait de vraies larmes en disant: « C'est-y possible? Ils veulent fusilier notre bourguemestre! 2 milions pour quatre heures! On ne saura jamais les avoir! Moi, il y a bien des jours que je n'ai plus de liards; alors j'ai pris la cassette du petit, et y avait bien presque 3 francs dedans; mais il était content de les donner, pour que notre bourguemestre ne soit pas fusilié. »

Par toutes les rues qui vont vers la mairie, on voit s'acheminer en hâte, avec leurs lourds fardeaux, des jeunes gens et des hommes, même quelques dames de bonne volonté. Dans des coffrets, des sacs, dans des journaux ou des mouchoirs plies en quatre, ils portent la rançon de la cité. D'autres, attablés à l'hôtel de ville, inscrivent ce qu'on apporte et font le total. A côté d'eux, quelques sous-lieutenants allemands vérifient leurs comptes et entassent la monnaie d'argent ou d'or.

Pendant ce temps, les réquisitions de détail se multiplient. L'une n'attend pas l'autre et chacune d'elles est formulée par le lieutenant avec le même geste bref du revolver, le même ton orgueilleux, la même menace:

— Monsieur le bourgmestre, quatre autos ici, dans un quart d'heure, ou fusillé.

Le quart d'heure écoulé, on n'avait encore que deux autos. On les avait trouvées à grand'-peine; car, dès le début de la guerre, la plupart avaient été réquisitionnées par le gouvernement belge. D'autres avaient été sauvées à temps et emmenées par leurs propriétaires. Le bourgmestre parlemente encore:

— Nous n'avons plus d'autos en ville, que deux affectées à la Croix-Rouge.

— Il n'y a pas de Croix-Rouge!

Les deux autos furent amenées sur l'heure et filèrent dans la direction de Paris.

On amena aussi des voitures, des chevaux, des bicyclettes, tout ce qu'il plut au vainqueur d'exiger. On chargea, sur des camions pris aux commerçants, des provisions de légumes secs, du riz et des pois surtout, puis du fromage en quantité, de la viande, du pain, des fruits, des victuailles de toute sorte. L'une après l'autre, les voitures ou les charrettes partaient avec ce cri triomphant des soldats qui escortaient le conducteur: Nach Paris!

A Paris! Ils croyaient bien tous alors qu'ils y seraient dans peu de jours (ils disaient orgueilleusement dans quatre). Et comme tout le monde, en ville, le croyait maintenant avec eux, leur cri retentissait douloureusement dans les âmes.

Vers 5 heures du soir, la rançon était presque entièrement versée. Il y manquait environ 90 000 francs. Tous les efforts, toutes les démarches pour parfaire les 2 millions en espèces n'avaient pu aller plus loin. Le lieutenant prussien fit saisir le bourgmestre et, sans rien dire, fit signe aux soldats de l'emmener. Celui-ci pensa, et tous les assistants avec lui, qu'on le conduisait à la mort. Il embrassa son gendre qui était auprès de lui, et, retirant de son doigt une chevalière d'or portant ses armes, il la lui remit en silence. Puis, il fit un signe d'adieu aux échevins, aux amis qui l'entouraient, et il partit.

Mais, par un de ces procédés qui leur sont chers, les Allemands avaient simplement voulu user d'intimidation. Quand, vers 9 heures du soir, ils virent que leurs menaces restaient vaines et que la malheureuse ville avait vraiment donné tout son or, ils acceptèrent de recevoir en billets ce qui manquait de la somme. Et sur l'heure, dans la nuit, trois officiers partirent en automobile vers l'Allemagne, portant les 2 millions si indignement, si audacieusement volés, au mépris de tous les droits, sous le nom de contribution de guerre ou d'indemnité.

Alors tous les otages, le maire et l'évêque y compris, furent emmenés à pied durant quinze ou vingt kilomètres, pour être conduits plus tard à Bruxelles, tandis que l'armée d'invasion, hâtive et féroce, orgueilleuse et repue, reprenait déjà sa course conquérante: Nach Paris! nach Paris!

Dans les quelques heures passées en ville, elle s'était d'ailleurs abondamment refaite de ses fatigues. Tandis, en effet, que l'état-major installé à la mairie rançonnait la ville, les soldats errant en armes à travers les rues rançonnaient et pillaient, presque partout à leur guise, les particuliers.

Ils étaient forts, ils étaient jeunes. Tous étaient des hommes de l'active. Beaucoup furent plus tard soupçonnés, non sans vraisemblance, d'être des disciplinaires. Et c'est ce que diraient d'eux, pour excuser leurs violences et leurs rapines, les régiments bavarois et wurtembergeois qui les suivraient.

Pour le moment, ces Prussiens, ces Hanovriens, ces Hessois sont seuls maîtres. Ils usent et abusent de la conquête. Une ou deux fois, il est vrai, des officiers interviennent pour punir certains excès. Un grand gaillard de chasseur à pied, surpris en flagrant délit de violence dans une maison ouvrière, reçut de son lieutenant un coup de revolver dans la nuque. La balle ressortit au milieu du front. On porta l'homme à l'hôpital militaire. Il râlait déjà sans connaissance. Un sang noirâtre sortait de sa blessure, inondait son front, ses yeux, ses lèvres. La sueur et la poussière couvraient tout son corps. On l'étendit sur un lit. Il y resta trois jours, agité par des soubresauts de bête agonisante. Ce colosse était si fort, les spasmes de cette vie qui refusait de s'en aller étaient si violents, qu'on dut, avec un drap roulé, attacher fortement le corps au fer du lit. La plaie toujours béante exhalait une puanteur affreuse. L'homme mourut, c'est-à-dire que ses convulsions cessèrent, sans qu'il eût un instant repris connaissance ou donné le moindre signe d'intelligence. J'essayai vainement de lui suggérer quelques invocations pieuses. Pourtant, sur le Soldbuch, le petit livret militaire que tout soldat allemand porte avec lui, sa religion selon l'usage était indiquée: Evangélique. 0 Dieu d'amour, Christ Jésus! Quelle évocation devant cette mort, que celle de votre Evangile, livre divin de paix, de douceur et de charité!

Certains officiers, il faut bien l'avouer, donnaient l'exemple du pillage.

Dans une rue déserte, entre les quais et la gare, un ancien magistrat vivait retiré. Vers 3 heures du soir, des coups ébranlent sa porte; il ouvre et se trouve en face d'un officier prussien, qui lui met son revolver sur la tempe avec ce simple mot en français: « Coffre-fort! » Tremblant, le vieux monsieur va à son bureau, prend la clef; mais sa main agitée par l'émotion hésite sur la serrure. Le Prussien approche son revolver et dit un second mot français: « Vite, vite! » La lourde porte de fer tourne sur ses gonds. Il y a là toute la fortune d'un honnête homme, tout ce qu'il réserve à ses enfants et petits-enfants; une vision rapide lui fait voir l'écroulement de ses espérances, sa famille dévalisée sous ses yeux, à lui qui pendant cinquante ans rendit la justice au nom du Roi et de la Loi; son bien pillé parcetapache, contre lequel il n'y a plus ni gendarmes ni tribunaux. Il regarda l'homme: c'était un capitaine, à la figure brutale, aux membres lourds. Ses mains bousculaient les liasses de titres, mais il ne les prit pas et dit, comme pour rassurer sa victime: « Papiers, non; non, papiers! » Sur la tablette du milieu, quelques pièces d'or s'étageaient, en quatre ou cinq piles. Il y en avait pour 600 francs. L'officier mit sa main gauche contre le bord et, avec la droite, balaya d'un seul geste toute la somme. Alors, d'un ton très calme et satisfait, il ajouta simplement: « C'est la guerre; » il mit son butin dans sa poche et s'en alla.

Chez un sellier, marchand de cuir, de harnais, de valises et de sacs de voyage, ces messieurs firent une ample provision de ce qui leur convint. Chez un opticien, qui d'ailleurs en temps de paix se fournissait surtout en Allemagne, ils firent main basse sur les jumelles et les longues-vues. Comme le patron et sa femme se lamentaient, un jeune lieutenant tira de sa poche un carnet, déchira une page sur laquelle il écrivit quelques mots et la leur remit. Ces braves gens ignoraient l'allemand; ils crurent à un bon de réquisition et gardèrent le billet, jusqu'au jour où un ami leur traduisit son contenu:

« Les jumelles sont bonnes, mais la femme est laide. » Ce genre de facétie devait plaire, du reste, aux officiers de l'armée impériale, car ils le renouvelèrent souvent ailleurs et quelquefois avec des plaisanteries infiniment moins attiques.

Dans les salles vastes et claires du Château-d'Eau, une douzaine de lieutenants sont assis, autour d'une table improvisée. Il est 3 heures de l'après-midi, le moment de la grande chaleur. Tout près de là, dans une riche maison bourgeoise, les soldats sont entrés.

Sont-ce bien des soldats? Avec un attirail spécial et une habileté professionnelle de cambrioleurs, ils ont ouvert toutes les portes, celle de la maison, comme celles des chambres, celles des armoires et celles des tiroirs. Pas une serrure n'a été forcée, sauf celle d'un petit dressoir de la salle à manger sur laquelle on retrouvera plus tard des traces de pesée. Mais tout a été vidé, saccagé ou déménagé. Les hommes sont descendus dans la cave; et, comme celle-ci est bien fournie, ils s'en donnent à cœur joie. Ce n'est pas tout: tandis que quelques-uns d'entre eux opèrent à l'intérieur, d'autres se tiennent au dehors, tout près du soupirail, et les appellent. Ce n'est pas pour épier la venue possible des officiers; bien au contraire. A travers le soupirail, on fait passer bouteille sur bouteille, pour le bonheur des lieutenants installés au Château-d'Eau. Les vins rouges, bordeaux et bourgogne, semblent peu leur plaire. On cassa plus de bouteilles qu'on n'en but. Mais les vins blancs et ceux de dessert, sauternes, madère, porto, le Champagne surtout y passèrent jusqu'à la dernière goutte. Dans la cave et au dehors, soldats et officiers rivalisaient pour cette beuverie. Il y en eut qui cassèrent, afin de boire plus vite au goulot, des bouteilles de vin vieux, ou même d'eau-de-vie et de liqueur.

D'autres avaient choisi la maison d'en face. Là, vivait une jeune femme, une Française, avec ses cinq enfants, dont l'aîné est un garçon de douze ans. Le mari, architecte, appelé par la mobilisation belge, était parti. Ce jour-là, durant la bataille du matin, qui faisait pleuvoir les balles jusqu'à travers leurs fenêtres, la mère et les enfants s'étaient réfugiés dans leur cave. Ils y étaient encore, quand ils entendirent au-dessus d'eux les lourdes bottes des Prussiens, allant et venant, montant et descendant, ravageant cette maison familiale, ce nid que le mari et le père avait mis tout son art à construire, à aménager, à embellir.

Comment les soldats n'eurent-ils pas l'idée de descendre à la cave? C'est peut-être parce qu'ils avaient assez à boire en face. C'est aussi parce que la Providence garde, par les moyens qui lui plaisent, ceux qui, au milieu des pires périls, mettent leur confiance en elle. Les enfants, serrés autour de leur mère, tremblaient et pleuraient. Elle priait de toute son âme et essayait de les faire prier. Le plus jeune, inconscient du danger, disait: « J'ai faim! » C'étaient les Allemands qui mangeaient. On les entendait au-dessus, dans la salle à manger, où sont accrochées, tout autour, des assiettes peintes. Ils remuaient et brisaient la vaisselle, l'argenterie, les verres, les meubles. Puis ils passèrent au salon, ils se mirent au piano. Ils chantèrent, en s'accompagnant, la Wacht am Rhein; ils jouèrent, ironiquement, avec des hurlements et des rires grossiers, la Brabançonne et la Marseillaise. Quand ils en eurent assez, ils jetèrent le piano par la fenêtre. Alors, on les entendit encore, une dernière fois. Ils avaient trouvé dans les communs, derrière le jardinet qui fait suite à la maison, une voiture et un cheval. Quelle aubaine! Dans la petite tapissière, ils montèrent cinq ou six. Le pas du cheval, le bruit des roues, le rire et les cris des soudards retentirent sous le passage voûté, sous l'arcade de la porte cochère, éveillant tous les échos de la cave. Ils partirent. Et il sembla à la jeune femme que toute sa vie, si ensoleillée jusque-là, venait de tourner brusquement dans un chemin de douleurs.

Les maisons abandonnées, les boutiques fermées étaient généralement les plus malheureuses. On frappait violemment à coups de crosse. Et si personne ne venait ouvrir, au bout de deux minutes, la porte était brisée ou la devanture enfoncée, la maison ou le magasin livré au pillage. Les cordonniers, les épiciers, les marchands de tabac et de comestibles eurent, on le comprend, plus spécialement à souffrir. Voici un soldat qui sort d'une maison avec une voiture d'enfant. Il ne la garde pas longtemps vide. Sur sa droite, il avise un magasin de fruits et primeurs, où déjà plusieurs de ses camarades font bombance. Il entre; il prend devant lui ce qu'il trouve: oranges et chocolat, conserves et noix, salades et vin d'Espagne. Il charge jusqu'au bord son petit véhicule et il part. Trois ou quatre fois, il fit le voyage; mais à la fin, ses camarades n'avaient plus rien laissé. L'un d'eux, dans une grande cuvette, avait cassé quinze ou vingt œufs crus; il les délaya dans deux bouteilles de bière et avala le tout. Un autre, au sortir de la boutique, tenait de sa main droite une énorme grappe de raisins noirs, de ces raisins de serre aux grains boursouflés et aqueux, comme on en voit surtout en Belgique; dans sa main gauche il portait, éventrée d'un coup de baïonnette, une boîte de sardines à l'huile. Et là, sur le trottoir, parmi les rires de ses camarades, il mordait alternativement, à pleine bouche, dans la grappe de raisins et dans la boîte de sardines. Un troisième mangeait à pleines mains du beurre en motte; d'autres même, moins délicats, puisaient dans un baril de saindoux et, après en avoir goûté, essuyaient leurs mains gluantes contre les murs et les étagères.

Cela dura jusque vers 5 heures du soir. Alors, sans qu'aucun signal bruyant les eût rappelés à l'ordre, les soldats tous à la fois rejoignirent leurs formations. Les batteries qui entouraient la ville s'ébranlèrent; les canons et leurs caissons partirent, puis les cavaliers et les fantassins.

Le martyre violent de la ville n'avait duré que quelques heures. Mais il allait continuer, s'allonger, se détailler en des journées de visions tragiques, en des semaines d'anxiété térébrante, en des mois de monotone tristesse. Après la bataille, après la conquête et le pillage, ce serait le défilé de l'armée envahissante et l'odieux parasitisme des troupes d'occupation.

...

Chapitre III

La Marche Infernale

La digue est rompue; le fleuve passe. Mais ce n'est pas un bouillonnement de vagues désordonnées. C'est un flux méthodique et réglé qui, jour et nuit, coule, coule, inépuisablement.

L'armée allemande d'invasion a pénétré en Belgique avec violence; dans sa lutte contre l'héroïque résistance des Belges, hors de la lutte aussi, trop souvent, elle a enfreint ces lois internationales qui, jusqu'à nos jours, avaient gardé aux peuples civilisés, parmi les pires horreurs de la guerre, une apparence de modération et de justice. Elle a pillé, brûlé, massacré; les soldats, librement et sauvagement, ont suivi leurs instincts brutaux et commis des atrocités dont l'imagination populaire épouvantée gardera durant des siècles l'empreinte douloureuse et le souvenir amplifié.

Mais, malgré ce désordre apparent des débuts, ou plutôt après lui, la marche de l'armée allemande offrit dans son ensemble une vision dantesque de force, de puissance ordonnée vers la dévastation; l'image d'un torrent de lave, soudain vomi d'on ne sait quel cratère et se déversant, suivant des lois inéluctables, par des canaux non moins soudainement creusés, sans que rien au monde puisse en arrêter l'expansion ni en détourner le cours. Ce fut une vision infernale.

Les routes, en Belgique, sont pavées; de chaque côté de la chaussée, des accotements macadamisés ou non servent ordinairement aux piétons et aux cyclistes. L'armée allemande défilait en trois colonnes: au milieu, sur le pavé, l'artillerie avec ses canons et ses caissons; à droite et à gauche, la cavalerie et l'infanterie. Les hommes étaient gris des pieds à la tête; les canons et les caissons l'étaient aussi; beaucoup de chevaux, sous la poussière, l'étaient devenus. Mais les harnais et les uniformes, les fusils et les voitures, presque tout était neuf ou comme neuf. Tout était fort, et fier, et roide, et cohérent: les pieds de l'un semblaient se poser sur ceux de l'autre. Parfois, dans la campagne, une femme compatissante voyant les fantassins ruisseler de sueur mettait un seau d'eau fraîche devant sa porte. Mais si un soldat, plus fourbu ou plus osé, sortait du rang, le sous-officier, d'un coup de pied énergique, l'y ramenait. Marche, marche!... Il fallait arriver à Paris. Et cette eau qu'une femme ennemie disposait ainsi sur sa porte, ne cachait-elle pas un poison?

Il fallait arriver. Et jour et nuit le torrent continuait sa course. La nuit, à la traversée de la ville, les troupes défilaient sous la lueur des becs de gaz. Plus tard, on ferait réduire l'éclairage par crainte des avions ennemis. Mais maintenant l'ennemi — c'est-à-dire les troupes françaises et belges — ne pensait qu'à reculer et on se hâtait à sa poursuite.

Ce défilé de nuit était encore plus que l'autre lugubre. Les maisons étaient comme mortes.; par ordre, stores et volets devaient être fermés. Par une fente seulement, par un coin de rideau soulevé dans une chambre toute noire, on pouvait voir, entrevoir plutôt, le fantastique passage de ces hommes gris, indéfiniment pareils, le moutonnement des pointes de casque ou des fers de lance; parfois l'éclair furtif d'un sabre que frappait un rayon de lune ou la flamme d'un bec de gaz. On fermait les yeux, on fermait sa chambre et sa maison, mais le bruit des pas monotone, le rythme des fers de bottes, — car l'infanterie même était bottée, — le piétinement enchevêtré des chevaux, le grincement des roues de canons et de chariots, vous poursuivaient partout dans la veille, vous hantaient dans le sommeil.

Au matin, quand on se risquait à rouvrir sa fenêtre ou sa porte, c'étaient les mêmes soldats, les mêmes officiers qu'on revoyait à la même place; c'étaient les mêmes colonnes prenant le même tournant de rue, les mêmes attelages donnant un coup de collier sur la même ornière. Mais non! l'ornière s'était agrandie durant la nuit; la litière de crottin piétiné que la cavalerie déroulait, comme un passe-pied jaune, sur son passage, s'était encore épaissie. C'était toujours pareil et pourtant c'étaient d'autres soldats encore, d'autres chevaux, d'autres canons. Le cratère allemand continuait à vomir sa lave; jusqu'au soir on la verrait donc couler? Un nouveau soir venait, et ne l'interrompait pas encore.

Sur de lourds chariots automobiles, l'armée apportait avec elle de puissantes dynamos. A la sortie des villes, cette usine électrique s'arrêtait; des cavaliers, tout prêts pour cela, s'échelonnaient le long de la route, déroulant le câble et allant suspendre aux arbres, aux poteaux de télégraphe, aux angles des maisons, les am- poules lumineuses. Une demi-heure après, la route était éclairée comme une avenue et le défilé continuait.

Alors on voyait passer d'immenses tapissières automobiles, portant deux étages de banquettes latérales superposées. Des rideaux gris fermaient parfois les côtés; plus souvent, à cause de la grande chaleur, ces rideaux étaient repliés et leurs extrémités seules, dans la course, flottaient au vent. Etendus sur les banquettes, en lourdes masses grises, des soldats et des sous-officiers dormaient.

L'abondance des véhicules était invraisemblable. On la comprenait quand, après un jour ou deux de ce passage, la ville ne possédait plus ni une voiture, ni un cheval, ni une bicyclette. Tout avait été réquisitionné ou pour mieux dire raflé. Il n'est pas jusqu'aux plus petites charrettes anglaises, vraies voitures d'enfants, attelées d'un âne en miniature, qu'on ne vît figurer dans ce cortège. Un homme suffisait, et au delà, à les remplir. Mais c'était autant de gagné. Dans certains régiments d'infanterie, il n'y avait presque plus un soldat qui allât à pied, tant était grand le nombre des bicyclettes. Non seulement dans les garages et chez les marchands, mais jusque dans les maisons particulières, tous les vélos furent enlevés.

Un jour, une automobile sanitaire, avec deux majors allemands, s'arrête devant une pharmacie. D'autorité, les officiers s'emparent de bocaux, de paquets, de boîtes; puis, revolver au poing, ils se font ouvrir les armoires et le laboratoire. Ils prennent, ils entassent dans leur auto ce qui leur convient. Il y en eut, dit le pharmacien, pour environ 6000 francs. Comme ils allaient partir, l'un d'eux avise dans l'arrière-boutique une bicyclette toute neuve, superbe machine que, peu de jours avant, un des fils de la maison avait achetée.

« Oh! oh! belle bicyclette » , dit-il en français avec un gros rire. Et, mettant la main sur le guidon: « Je rendrai à Berlin! » II sortit avec la machine, la fit solidement arrimer par son chauffeur aux côtés de l'automobile et partit avec ce cri, que lui et ses pareils jetaient toujours en adieu: « C'est la guerre! »

Une autre fois, sur le soir, un autre groupe sanitaire passa, précédé d'un bel état- major. Dans un énorme fourgon, sous les bâches marquées de la Croix-Rouge et entre-bâillées par la brise, on voyait distinctement un amoncellement de bicyclettes. Le fourgon en était plein, il y en avait à tout le moins une centaine. En quittant le faubourg, état-major et ambulance quittèrent aussi le gros de l'armée et prirent, comme ils avaient fait d'ailleurs pour venir, de petits chemins détournés. Peut-être voulaient-ils gagner du temps, grâce à la vitesse de leurs autos? Peut-être fuyaient- ils simplement le danger des surprises possibles ou des bombes d'aéroplanes.

Du reste, la grande route était parfois insuffisante pour tout ce qu'on voulait lui faire absorber de véhicules et de piétons. Le canal crevait sous le flot, l'inondation se répandait à travers les champs. On voyait des escadrons entiers de cavalerie se lancer parmi les betteraves, alignés comme pour la manœuvre, maintenant leurs distances, s'avançant en lignes serrées, la lance droite, au grand trot de leurs chevaux, pour venir s'arrêter net et en bon ordre, devant l'obstacle, rivière ou village, qui les forçait à se canaliser de nouveau et à étirer leur masse le long d'un chemin.

Jamais une erreur dans la marche. Dès le début, des guides s'étaient postés aux principaux carrefours. Ici, c'est un ouvrier du livre qui travailla en ville de longues années et qui s'était rendu populaire, dans la fanfare de sa corporation, en jouant du trombone. On l'appelait le gros Paul. Quelques jours avant la guerre, il était reparti pour l'Allemagne. Maintenant il est revenu, dans son uniforme de réserviste. Rutilant comme autrefois, inconscient de ce qu'il peut y avoir de bas dans sa conduite, il se tient au coin de la grand'place, près du beffroi; il donne aux régiments qui passent tous les renseignements utiles; il est furieux seulement, et un peu surpris, de voir que des camarades d'atelier, en le reconnaissant, refusent de répondre à ses appels. Plus loin, c'est un mécanicien qui fut, il y a six mois environ, congédié d'une grande usine de la ville. Il passe aujourd'hui dans le rang, sous les fenêtres de son ancien patron, et, voyant celui-ci derrière sa vitre, il l'interpelle d'un ton goguenard: « Bonjour, mon vieux! »

Le soir même, des officiers allemands se présentaient à l'usine pour réclamer l'automobile du patron. Ils furent d'ailleurs déçus.

Malheur à qui aurait voulu enrayer la marche du monstre! Au début, sur les routes, il arrivait que, malgré les avertissements des premières automobiles, un paysan ou un charretier ne se rangeait pas assez tôt. Son compte était vite réglé. De l'auto qu'il avait forcée à ralentir, deux ou trois hommes descendaient; les chevaux du Belge étaient dételés et remis à un soldat, qui rebroussait chemin avec eux jusqu'au plus proche convoi de cavalerie; la voiture ou la charrette était jetée dans le fossé; quant au conducteur, il devait s'estimer heureux lorsqu'on le laissait partir avec quelques estafilades. D'autres fois, quand le véhicule était bon et la cargaison utile, on confisquait simplement le tout, et le cocher avec.

Un jour, ce ne fut pas un attelage qui barra la route; ce fut un pont coupé. A cette époque, le flot s'était déjà un peu ralenti et commençait à devenir intermittent. Une nuit donc, pendant que la marche infernale était interrompue, un pont sauta. L'explosion violente réveilla les populations dans un rayon de 6 à 8 lieues. On sut qu'elle était l'œuvre de quatre soldats belges, venus de 50 kilomètres au moins, à leurs risques et périls, sur des motocyclettes. On les connaissait, on disait même leurs noms; car ils étaient du pays et un fermier courageux leur avait donné asile dans la soirée. Mais l'autorité militaire allemande accusa les civils; elle rendit responsable la commune sur le territoire de laquelle le pont avait sauté, ainsi que les trois voisines. Celles-ci furent condamnées à verser immédiatement 500000 francs d'amende; les quatre bourgmestres furent emmenés comme otages et tous les hommes valides furent employés à la reconstruction du pont, qui s'acheva dans une demi-journée. C'est ainsi qu'on se faisait respecter et qu'on maintenait les voies ouvertes.

Bientôt, à la suite des combattants, ce fut tout le train des équipages qui défila. Impossible d'imaginer plus de complexité et d'ordre tout à la fois. Les voitures régimentaires, les convois d'intendance étaient uniformément gris et bien tenus. Tout était bâché, de gris aussi ou bien de noir, de sorte qu'on ne pouvait savoir s'il se cachait, sous ces toiles, des provisions de bouche ou des munitions, des armes, des outils, de l'argent, du butin, des soldats même, vivants ou morts, comme l'imagination populaire l'affirmait. Les attelages étaient le plus souvent appareillés avec soin, les chevaux frais avec un poil luisant et des crinières bien peignées; les harnais neufs, en cuir jaune. Il y avait toujours deux soldats sur chaque voiture et souvent, dans les charrettes, un troisième était assis à l'arrière, près d'une grande barre ou levier qui commandait les freins.

Beaucoup de chariots étaient étroits, montés sur des roues légères, et semblables à ces fourragères en forme de V, sur lesquelles les paysans du Tyrol rentrent leurs foins. D'autres, au contraire, et spécialement parmi les véhicules automobiles, étaient des monstres aux dimensions kolossales. Tantôt c'était une voiture sanitaire, énorme cube gris sur lequel se détachait un gros carré blanc écartelé de la croix rouge. Tantôt la poste de campagne, autre fourgon titanesque avec les trois initiales K. D. P. (poste impériale allemande). Traînées par six chevaux chacune, voici trente ou quarante voitures qui ressemblent de loin à d'énormes scarabées. C'est qu'elles portent, renversées et la quille en l'air, des barques d'acier avec lesquelles, en quelques heures, on pourra jeter des ponts sur les rivières les plus larges.

Mais ni ces trains de bateaux, ni les dortoirs ambulants, ni les wagons-poste, ni les fourgons sanitaires, rien n'excita l'admiration du peuple comme les cuisines roulantes. C'est pourtant bien simple, de monter un fourneau et ses marmites sur quatre roues, et d'y atteler une paire de chevaux. Mais c'est toujours l'histoire de l'œuf de Colomb, qu'on est surpris de voir debout. Une nuit, deux ou trois compagnies avaient campé en ville. Arrivées sur le soir, elles s'étaient répandues aux alentours de la grand'place, dans les hôtels, les cafés, les maisons particulières. Le plus grand nombre des hommes, après avoir reçu ou pris des bottes de paille, étaient restés sur les trottoirs, en plein air, car il faisait très chaud. Au matin, vers six heures, un court signal sonna le réveil. Presque immédiatement, une soixantaine d'hommes se trouvèrent réunis au centre même de la place, entourant la statue d'une princesse qui veille aux destinées de la cité. Sous ses pieds, devant son geste belliqueux, les cuisines roulantes fumaient. Les hommes s'accroupirent devant trois montagnes de pommes de terre qu'ils se mirent à éplucher. Au fur et à mesure, ils les jetaient dans les marmites. Cela ne dura qu'un quart d'heure; au bout de ce temps, toute la troupe était prête; le défilé commençait. Les hommes reprirent leur place dans le rang. Cuisines et cuisiniers s'ébranlèrent, avec leur odorante charge. Dans une heure, à la première étape, le déjeuner serait cuit et l'on n'aurait qu'à le servir.

Pendant qu'on l'apprêtait, d'ailleurs, et pendant que tous les hommes procédaient à leur toilette, d'autres voitures avaient fait le tour de la place. C'étaient les chariots destinés à transporter les sacs. Dans cette troupe de marche, qui se précipitait vers Paris en fournissant, au dire des hommes, une moyenne de 50 kilomètres par jour, il n'y avait pas an soldat qui portât son sac. D'innombrables chariots réquisitionnés au passage en étaient chargés et portaient aussi, à tour de rôle, les hommes les plus fatigués. Plus que tout le reste, c'étaient ces chariots qui donnaient aux peuples consternés l'impression d'une nouvelle invasion des Barbares. D'abord, parce qu'avec les sacs des fantassins ils portaient quantité d'objets disparates, jusqu'à des pièces d'ameublement, des vêtements de femme, des uniformes de soldats français; puis, parce que leurs bâches mêmes témoignaient, par l'inscription qui les recouvrait encore, du rapt qui les avait mis au pouvoir de l'envahisseur. C'était comme une nomenclature des pays déjà dévastés: Grande épicerie liégeoise. — Dupont et Martin, négociants à Huy. — Charbons, cokes et anthracites, Paul Dubois, Namur. — Brasserie de l'Aigle, Louvain, etc. Tout cela s'en allait, loin de la malheureuse Belgique, comme des épaves charriées par un torrent.

Encore le torrent poursuivait-il le cours de ses dévastations et c'était, à chaque nouvelle ville, un nouvel apport de chevaux, de voitures, de camions volés.

Vers le 20 août, peu de jours avant la bataille, un petit détachement français était passé en ville. Les hommes paraissaient fatigués. Le lieutenant qui les guidait était épuisé. Dans une halte de quelques instants, il vit, arrêtée près d'un trottoir, une jolie charrette anglaise attelée d'un petit cheval.

— Ah! murmura-t-il, en souriant à demi, comme cela ferait bien mon affaire!

— Eh bien, lui dit un passant à qui son épuisement faisait pitié, réquisitionnez voiture et cheval!

— Oh! non, répliqua-t-il vivement. Ça ne se fait pas comme ça; je n'ai pas d'ordres.

Les Allemands n'y mettaient pas tant de formes; pour eux, en vérité, ça se faisait comme ça et de manière bien pire encore. La charrette anglaise y passa, avec tous les autres véhicules, grands ou petits, qu'on put trouver. Le cortège comprenait des voitures de déménagement en grand nombre, des camions et des fourgons de toutes les formes, mais aussi des voitures bourgeoises, des calèches et des landaus d'autrefois (toutes les belles voitures, comme les autos de maîtres, servaient aux états-majors), des cabriolets et des tilburys, des jardinières et des chars à bancs, des fiacres de Liège ou de Bruxelles, des tonneaux et des paniers attelés d'ânes ou de poneys. On ne laissa littéralement que les voitures à chiens.

Cette abondance de véhicules variés, surtout l'abondante récolte de bicyclettes déjà faite à travers la Belgique et qui allait toujours grossissant, permirent d'accélérer beaucoup la marche de l'infanterie. C'est ce qui fit qu'après quatre ou cinq jours le gros des combattants eut achevé de passer. Le flot devint moins dense, les défilés de nuit cessèrent. Durant le jour même, il arriva qu'on vit seulement quelques petits paquets de soldats: fantassins, cavaliers ou cyclistes. Par instants, on pouvait se croire soustrait au cauchemar. Quelques jeunes gens, qui avaient furtivement sauvé leurs bicyclettes, se risquèrent à les sortir. Malleur en prit. Un jour, l'un d'eux s'était assis au café du Globe, avec sa machine auprès de lui. Un cycliste allemand arrive, ayant un pneu crevé et roulant péniblement. Il s'arrête une minute. Sans rien dire, il détache son paquetage; il l'attache à la bicyclette du Belge dont il a soin pourtant, par une délicatesse rare, d'enlever la sacoche; puis il enfourche cette machine et disparaît, laissant la sienne en échange.

Une autre fois, un ouvrier du faubourg, debout sur sa porte, est accosté par un cycliste allemand qui, en mauvais français, lui présente sa machine et offre de la lui vendre pour 5 francs. C'était une bicyclette de marque belge, en bon état et volée sans doute dans quelque ville voisine. L'homme, peu scrupuleux, accepte, paye, reçoit. Il n'avait pas encore rentré la machine chez lui, qu'un second soldat survient et l'en dépouille. Quant au premier larron, rien qu'en traversant la ville, il trouvait encore le moyen d'acquérir sans frais une autre bicyclette, qu'il revendit sans doute un peu plus loin.

Évidemment ces procédés d'apache ne sont pas dans la théorie du soldat allemand. Mais pour beaucoup de ceux qui les premiers passèrent et qui devaient prendre Paris, ils étaient dans la pratique. Aussi les officiers et sous-officiers qui menaient ces hommes avaient-ils toujours le revolver au poing. J'en témoigne d'autant plus volontiers que j'ai été menacé du revolver par un de ces aimables lieutenants, simplement pour avoir ouvert une fenêtre qu'il voulait fermée! Et voici un autre exemple.

Un soir, quelques cavaliers du 12e hussards, avec des bonnets à poil recouverts d'une toile grise, s'arrêtèrent sur la grand'place. Ils étaient une vingtaine seulement, mais avaient à leur tète un capitaine et un lieutenant. Dès qu'on eut mis pied à terre, un sous-officier fut détaché aux provisions, cependant que les deux officiers se faisaient servir à l'hôtel de l'Europe. Au bout de quatre ou cinq minutes, le sous- officier vint rendre compte de ses recherches, à peu près en ces termes:

— Mon capitaine, j'ai trouvé de la viande de bœuf, excellente. Il y a bien aussi des pommes de terre, mais on dit qu'il est impossible de les éplucher et de les faire cuire en si peu de temps.

Le capitaine eut une exclamation et un geste d’impatience:

— Je me moque pas mal des pommes de terre. Puis, mettant son revolver tout à fait sous le nez du subordonné:

— J'ai dit que les hommes doivent être remontés à cheval dans vingt minutes; n'est- ce pas, c'est compris?

Cette manière de traiter, revolver en main, une question de cuisine, me laissa rêveur.

Pour chacun de leurs ordres, de leurs réquisitions, de leurs demandes même les plus anodines, ces envahisseurs répétaient, comme automatiquement, le même geste. Une grande partie de la population vivait dans la terreur; ce que voyant, officiers et soldats redoublaient d'insolence. Les troupes beaucoup moins sanguinaires qui vinrent après ne purent jamais effacer cette première impression.

Du reste, quand on racontait aux gens du Landsturm ces méfaits de leurs devanciers et certains autres exploits, bien pires encore, ils refusaient régulièrement d'y croire. Quelques-uns pourtant, n'osant nier l'évidence et convaincus par les preuves qu'on leur apportait, se contentaient de dire: « Oh! oui, les premières troupes: il y avait un peu de tout là dedans. » Seul, un officier bavarois de cavalerie, jeune homme au parler franc et à l'âme droite, concéda tout et expliqua tout d'un mot: — « Ah! les sales Prussiens! »

 

Chapitre IV

La Relève des Morts

Ce furent les Allemands qui, restés maîtres de la ville, ramassèrent les morts et les blessés. Durant plusieurs heures, il fut interdit de leur venir en aide. Voulaient-ils ainsi cacher le chiffre de leurs pertes? Voulaient-ils empêcher qu'on ne facilitât la fuite des soldats français légèrement blessés? Voulaient-ils simplement frapper de terreur la population, en menaçant de leurs fusils et de leurs baïonnettes toutes les personnes charitables, hommes ou femmes, prêtres et membres de la Croix-Rouge belge, qui faisaient mine d'aller vers les blessés ou les morts? Il est probable que ces trois raisons s'unissaient pour dicter leur attitude.

Aussi n'a-t-on jamais su exactement combien ils avaient enterré de cadavres allemands. C'est par ceux-là qu'ils commencèrent, laissant les Français sur place. Assez loin de la ville, derrière un petit bois, ils creusèrent une fosse, où ils jetèrent leurs propres soldats. L'imagination populaire se donna libre cours, pour évaluer le nombre de ces cadavres. Les uns disaient cent cinquante, d'autres trois cents ou plus encore. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un chasseur à pied hanovrien me disait, quelques heures après la bataille: « Nous avons beaucoup souffert, ce matin. A l'appel, tout à l'heure, il manquait au moins quarante hommes dans notre seule compagnie. Bien sûr, les Français étaient très nombreux et ils se sont bien battus. »

Quand les morts allemands eurent été enterrés et tous les blessés relevés, il fut permis de songer à ensevelir les Français. Ce ne fut que le lendemain matin. Ils étaient là, le long des rues, sur les trottoirs sanglants, nos pauvres territoriaux vendéens. Sur leurs membres raidis, le pantalon rouge et la capote de drap gros bleu paraissaient plus lourds encore. Presque tous les effets étaient neufs et en bon état, quoique déjà imprégnés de la poussière des chemins, mêlée à la sueur des combattants, et, par endroits, à leur sang. Souvent, la capote était ouverte, — par les mains, peut-être, du médecin allemand, qui était venu constater le décès; par les mains, aussi, du vainqueur barbare, du soldat pillard qui avait dépouillé sa victime. En bien des endroits, en effet, les poches avaient été retournées; tout autour du cadavre, de pauvres objets gisaient sur le sol, humbles restes d'une humble vie ou d'une obscure tendresse: pages de calepin, fragments de biscuits, ou éclats de miroir, tronçons de chapelet, photo maculée de baisers ou de larmes; souvenirs naïfs et chers, qui avaient jusqu'au bout soutenu un sacrifice ou consolé une agonie, et que l'on n'avait même plus la ressource d'arracher à leur dispersion anonyme, pour les envoyer comme des reliques consolatrices aux êtres dont la tendresse eût fait un trésor de leur navrante insignifiance.

Près de l'endroit où la lutte avait été la plus chaude, contre le couvent des sœurs grises, on creusa hâtivement un long fossé, semblable à ces silos où les paysans belges enferment, pour passer l'hiver, leur provision de betteraves. C'est là que le commandant Gaston D..., avec cinquante-trois de ses hommes, fut couché parmi la chaux vive et parmi les prières mêlées de larmes, en attendant la résurrection.

Deux jours après, vers l'ouest de la ville, dans une prairie marécageuse couverte de longs roseaux, on découvrit le cadavre oublié d'un de nos petits soldats. Grièvement blessé, dans l'engagement qui eut lieu non loin de là, sur une des avenues de la ville, il s'était sans doute traîné vers ce qu'il croyait être un refuge. Ses forces l'avaient fui, — lentement ou bien vite, qui le saura jamais? — avec tout son sang. Dans son agonie, il avait pris en main son chapelet, celui que sa femme sans doute lui avait remis au départ et que le curé de son village avait bénit. Ses jambes, repliées sous lui, semblaient même indiquer qu'il avait fait effort pour s'agenouiller en mourant, et pour partir la tête levée, comme le cœur, vers le ciel.

L'enlèvement des blessés s'était fait, heureusement, plus vite que celui des cadavres. Il fut achevé dès le soir même du combat. Majors et brancardiers allemands opéraient avec méthode; leur promptitude n'était pas exempte de brusquerie. Chacun d'eux, même parmi les infirmiers, portait une petite trousse. D'ailleurs, tout soldat allemand avait, cousues à droite et à gauche dans la doublure de sa vareuse, deux pochettes à pansement, contenant une bande de gaze stérilisée, avec l'indication du mode d'emploi. Les moins grièvement blessés en faisaient seuls usage.

Beaucoup d'hommes, atteints d'une balle au bras ou à la jambe, se traînaient, soit seuls, soit aidés par les infirmiers, vers les locaux qui arboraient le pavillon de la Croix-Rouge. Dans la relève des blessés, on ne fit pas la différence odieuse qui avait déshonoré l'enterrement des morts. Plusieurs personnes ont vu, sur un boulevard proche de la gare, un major allemand se porter au secours de tous, Allemands ou Français, et les secourir l'un après l'autre, selon que la fusillade les avait rangés le long du trottoir. Un des nôtres, effrayé par la vue de l'uniforme, faisait le mort. Le major se pencha vers lui, lui prit la main qu'il tapota et dit plusieurs fois en français: « Camarade, ami, pas peur! » II fendit largement, sur le côté droit, la culotte rouge du blessé dont la cuisse, traversée par une balle, perdait le sang à flots. Il opéra un pansement sommaire, fit signe aux brancardiers et, avant de se relever, passa encore la main sur le front de l'homme en répétant sa phrase du début: « Camarade, camarade, ami, pas peur! » — ce qu'il savait dire de français, ce qu'il savait faire d'humain, de charitable, de chrétien. Puis il passa au suivant.

Hélas! Il n'était point partout, le bon major. Dans les instants d'excitation meurtrière qui suivent l'engagement, que de fois l'homme tombé et désarmé, celui que sa blessure rend sacré, est brutalement achevé par son adversaire! Je me rappelle un de nos morts, dont le corps gisait sur un trottoir d'angle, à l'entrée du faubourg, devant une maison ouvrière. Cet homme avait dû tomber pendant la retraite, en fuyant peut-être péniblement, charge de son lourd fourbi dont les épaves restaient éparses près de lui. Il avait été atteint dans le dos, il était étendu de tout son long, la face contre terre. Mais ce qui ne pouvait être le fait ni d'une balle, ni de sa chute, c'était l'ouverture,béante de tout son crâne, en forme de V, d'où la cervelle, en un seul bloc, avait coulé sans déformation pour se poser, dans un petit lac de sang, sur le ciment du trottoir. Cela, c'était, de toute évidence, l'œuvre brutale et déloyale d'un coup de crosse, traîtreusement asséné sur ce malheureux.

En dépit des prescriptions et des menaces, quelques personnes charitables avaient recueilli des blessés tombés devant leurs portes ou venus jusqu'à elles. Mais, bien avant le soir, on savait partout que cette charité exposait ses auteurs à la mort, et peut-être toute la ville à l'incendie ou au bombardement. Tout soldat français, vivant ou mort, que l'on avait recueilli, devait être immédiatement signalé à l'autorité allemande. Je crois pouvoir dire que certaines âmes courageuses passèrent outre à l'injonction. De pauvres femmes du peuple, entre autres, gardèrent dans leur petite maison deux blessés français, qu'elles soignèrent seules, à leurs frais et à leurs ris- ques, jusqu'au jour où, suffisamment rétablis, ils purent rejoindre leurs camarades. Mais, dans l'ensemble, il fallait bien se soumettre et on le fit. C'était, d'ailleurs, l'intérêt des blessés eux-mêmes, qui ne pouvaient être régulièrement soignés que dans les hôpitaux ou dans les ambulances de la Croix-Rouge.

Le soir de la bataille, quand les troupes allemandes, qui s'étaient battues le matin, quittèrent la ville pour marcher, comme elles disaient, sur Paris, la formation sanitaire qui les accompagnait partit avec elles. Elle ne laissait pour le lendemain, à la Croix-Rouge belge, que le soin d'enterrer les morts français; et, pour les semaines suivantes, le soin et la responsabilité des blessés des deux armées.

Ceux-ci étaient installés en partie à l'hôpital civil; c'étaient, en principe, les plus atteints, ceux qui avaient subi ou devaient probablement subir une amputation; en partie à l'hôpital militaire, où Français et Allemands occupaient des salles complètement distinctes; en partie chez les sœurs de la Sagesse ou dans divers hôpitaux auxiliaires.

Un médecin divisionnaire avait réglé cette répartition et cette installation. Un prêtre et un pasteur protestant, arrivés à cheval, avaient fait rapidement le tour des diverses salles. Puis, tout ce monde était parti. Nous allions, pour plusieurs semaines, rester seuls avec nos blessés, recevant seulement, de temps à autre, la visite d'un major de passage; ou, plus rarement, celle d'un infirmier conduisant un éclopé.

Livre II

Nos Blessés Allemands

Chapitre Premier : La Faiblesse et la Force

Une des caractéristiques du blessé allemand, c'est son extrême émotivité. Autant ces hommes paraissent durs et fiers lorsqu'ils marchent au combat, autant ils sont impressionnables et tendres, dès qu'une blessure les a mis par terre. Sous l'aiguillon de la douleur, tout homme est faible. A tous ou presque tous, et même à ceux qui ont le plus cruellement frappé leurs adversaires, la souffrance arrache des cris: plaintes ou hurlements, suivant les âmes, les tempéraments et aussi les circonstances. Mais, à part ce trait général d'humanité, l'attitude des blessés allemands, en général, est bien différente de celle de nos Français.

Les nôtres, s'ils n'ont pas toujours le mot sublime, qui jaillit pourtant si spontanément et si fréquemment de leurs lèvres, à l'instant même où la mitraille ravage et mutile leur corps, retrouvent du moins le sourire dès qu'ils se voient couchés dans des draps blancs et entourés de visages amis. Bien plus, lors même qu'ils sont ramassés par l'ennemi, emmenés en captivité et soignés (comme c'était le cas pour ceux que j'ai pu voir) dans les lignes allemandes, par des majors allemands, leur courage aime à prendre une allure insouciante et c'est en chantant ou silflotant un air d'opérette qu'ils regardent le bistouri du Herr Doktor.

Jamais, durant plusieurs mois passés à leur service, je n'ai entendu plaisanter les blessés allemands. Certes, il y en avait quelques-uns qui montraient de la force d'âme et de l'énergie morale dans les douleurs. D'autres se réfugiaient dans un mutisme farouche et dissimulaient mal leur émoi intérieur sous un air de férocité, qui contractait leur visage et faisait rouler leurs gros yeux, éperdument. La plupart pleuraient.

Ils pleuraient, pleuraient longuement, naïvement, silencieusement, comme pleure un enfant qui souffre; comme pleurent quelquefois chez nous, dans la cornette des bonnes sœurs maternelles, nos grands enfants de Sénégalais ou de Soudanais. On aurait dit vraiment que chacun de ces terribles Prussiens, de ces fringants Saxons, de ces lourds Mecklembourgeois ou de ces Rhénans sentimentaux avait apporté dans son sac, avec ses biscuits, son savon, la photographie de sa Gretchen et ses comprimés de purée de pois, une inépuisable source de larmes.

Il faut le reconnaître, ils avaient bien parfois de quoi s'émouvoir. Voici un volontaire d'un an, qui n'avait plus que deux mois à faire quand la guerre a éclaté. Né en Chine, ballotté dans son enfance à travers les cinq parties du monde par son père, qui était missionnaire protestant, il s'était lancé dans l'étude de la philologie et de la théologie. Il allait être Professor Doktor et rêvait d'un beau mariage. Mais la guerre lui a pris une jambe et l'autre est tellement broyée qu'on se demande s'il ne faudra pas la couper aussi.

Près de lui, c'est un jeune employé de banque berlinois, un gamin malgré ses dix- neuf ans, avec des cheveux blonds et des yeux bleus, si doux, qu'on le prendrait presque pour une fillette, et de chez nous, s'il n'avait par instants, quand son regard s'anime ou qu'un souvenir mauvais y passe, ce reflet métallique qui change l'éclat du ciel en celui de l'acier. Jean, « petit Jean » que tant de monde a l'hôpital câline, tu es bien un vrai Prussien: tes yeux, que tant d'autres trouvent charmants, suffiraient à me le dire! Et voici qu'eux aussi ces yeux pleurent. Car, dans un journal que des officiers bavarois lui ont apporté, Jean a lu qu'on appelait au service, en Allemagne, les jeunes gens de dix-sept ans, bientôt sans doute ceux de seize. Or, Jean n'a qu'un frère, un petit frère de seize ans, resté seul avec la mère veuve. Et d'être parti, lui, cela lui est égal. Il supporte même assez crânement d'avoir perdu sa jambe droite, encore qu'il l'ait perdue pour une seule balle, qu'il avait failli prévenir: “ J'ai si bien vu le Français qui était devant moi, et qui me visait, à quelques mètres! Alors, vite, je l'ai mis en joue, j'ai visé aussi. Mais comme j'allais tirer, j'ai senti une douleur effroyable dans la jambe, et je suis tombé en lâchant tout, sans plus rien voir. ” Mais maintenant, de penser que son petit frère pourrait partir aussi, et laisser sa mère seule, Jean est devenu triste tout à coup; il ressent le Heimweh, la nostalgie de la maison, et il pleure.

Car, il faut bien le dire à leur louange, si les blessés allemands versaient tant de larmes, c'était moins sous la morsure des douleurs qu'en souvenir de la maison et de la famille.

Au coin d'une petite salle, parmi six ou huit hommes très mal arrangés, il y en a un qui ne bouge pas. C'est un gros gaillard, à la figure honnête et rougeaude, encadrée d'une épaisse barbe noire. Un obus, éclatant près de lui, lui a cassé les deux bras et labouré la poitrine. Depuis qu'on l'a apporté et pansé, depuis qu'on a mis ses deux bras dans le plâtre et, sur sa poitrine, autour de son énorme thorax, des compresses et des bandes de gaze, il est condamné à l'immobilité absolue. Il faut le faire boire et manger; il faut lui rendre tous les services, comme à un paralytique. Même, aux heures chaudes de l'après-midi, quand les mouches entrent, avec le soleil, par les fenêtres ouvertes, et qu'elles viennent se poser sur son front, se promener sur ses paupières ou sur ses lèvres, il ne peut pas les chasser. Cet homme ne se plaint presque jamais. Il est catholique; il portait une médaille de la sainte Vierge et avait un chapelet. Il ne manque, certes, ni de courage, ni de résignation. Mais, de longues heures durant, tout bas, dans son angle de salle, il pleure. Quand on lui en demande la raison, il parle à demi-voix, à demi consolé aussi par le souvenir qu'il évoque, il parle de sa femme et de ses huit enfants. Leur portrait est là, sur une carte postale, dans le tiroir de la table de nuit. Et quand on fait passer, pour la centième fois, l'image froide de ces visages devant le sien, les pleurs s'arrêtent un instant dans ses gros yeux immobiles.

Aussi, les plus rébarbatifs en apparence, les plus brutaux même (car il y en avait bien quelques-uns), ne résistaient-ils guère à l'attendrissement, quand on leur murmurait à l'oreille, dans la langue de leur pays, le mot de maison et de famille; encore moins lorsque, dans le portefeuille maculé de sang ou troué de balles que l'on ouvrait avec eus, on s'arrêtait devant le portrait des êtres chers.

Il va de soi que les gens mariés et pères de famille, ceux surtout de quarante-cinq ans ou plus, se laissaient tout particulièrement émouvoir. Les meilleures choses ayant leurs abus, et la malice humaine exploitant à son profit les sentiments les plus louables, il est naturel que les soldats allemands aient cherché plus d'une fois à tirer avantage du contre-coup sentimental provoqué, dans l'âme du peuple belge, par leur attendrissement familial. Les braves gens du Landsturm, lorsqu'ils vinrent prendre garnison dans la ville, comprirent bien vite qu'avec la larme à l'œil ils obtiendraient plus sûrement la sympathie de leurs hôtes qu'avec le revolver au poing. Maintes fois donc, nous entendions les bonnes ménagères belges, dont les maris étaient soldats à la guerre ou prisonniers civils en Allemagne, dire en hochant la tête: “ Ce pauvre homme! (il s'agissait d'un soldat allemand logé chez elles ou dans le voisinage), j'ai dû quand même hier lui donner une paire de verres de bière, savez? Si c'est pas malheureux: il a reçu une lettre de sa femme; elle lui parle des enfants, bien sûr. Ces gens-là, après tout, c'est comme nous, n'est-ce pas? Alors, il s'est mis à pleurer, pleurer, que je ne savais plus de chemin avec! ”

Un autre jour, l'homme du Landsturm avait montré son linge déchiré ou usé; il expliquait par gestes ou dans ce baragouin germano-flamando-wallon qui finissait par établir la liaison des idées entre lui et ses hôtesses, que la femme n'était plus là pour raccommoder son trousseau. Et comme il pleurait, la bonne Belge, émue aussi en songeant à son homme, avait jugé que ces pleurs valaient bien une chemise sans doute, ou un caleçon de rechange. Tel est le prix des larmes (ô choses saintes!). Et voilà comment bientôt les Allemands surent « le chemin avec » .

.

Un autre de leurs traits communs, c'était la confiance qu'ils avaient en la justice de leur cause. Pour eux, de l'officier supérieur au simple soldat, l'Allemagne était la victime d'une agression haineuse, longuement préparée. Le nombre des ennemis rehaussait sa gloire: sept peuples contre un! (Jamais il n'était question de l'Autriche.) Mais malgré la sournoise et soigneuse préparation de ses adversaires, l'Allemagne attaquée saurait se défendre si bien, qu'elle aurait sûrement la victoire.

Un sous-officier de réserve me disait: « Les Russes ont mobilisé depuis des mois. J'étais en Pologne russe en juillet et je voyais des soldats campés dans les champs, le long des lignes de chemin de fer, avec tout leur armement, et leur sac, et leur gourde de vodka. Mais ces soldats russes ne font pas une armée. Ils ne sont pas bien disciplinés comme nous. Ils ont beau être nombreux, d'ailleurs; ils ne peuvent s'aligner tous à la fois pour nous combattre. Aussi, nous ne les craignons pas. Nous les vaincrons les uns après les autres, tant qu'il y en aura. »

Un chasseur à pied, engagé volontaire, jeune homme aux traits fins, à l'esprit cultivé et au ton légèrement méprisant, disait à son tour: « Nous aimons les Français et nous trouvons honteux pour eux d'avoir fait alliance avec les Russes, qui sont des sauvages. Les Français sont quelquefois courageux et ils ont de bons tireurs. Mais quand ils ont résisté quelque temps, ils s'en vont. (C'était encore avant la Marne!) Je ne comprends pas cela. Nous autres, Allemands, quand nous avons avancé, on nous tuerait jusqu'au dernier plutôt que de nous faire reculer. »

Ce jeune homme, grièvement blesse à la jambe droite, avait, en outre, reçu dans les reins une balle qui atteignit l'os du bassin. Je n'eus pas la cruauté de lui demander s'il l'avait reçue « en avançant toujours » . Il était chaque soir en proie à la fièvre. Bientôt une crise d'albuminurie l'emporta; il n'avait pas vu l'armée allemande reculer; il mourut en rêvant peut-être qu'il entrait dans Paris. Car il avait dit encore, entre mille autres choses:

— Je regrette d'avoir été frappé dans cette marche sur Paris. J'avais déjà dix-sept fois pris part à la bataille. Je suis entré dans Liège avec les premières troupes C'était terrible et magnifique: nous sommes passés sous le feu des forts belges, qui faisait rage au-dessus de nos têtes. En ville, nous étions guidés par un lieutenant qui connaissait tous les coins de rue, ayant passé dix ans de sa vie à Liège, et n'en étant reparti que pour la guerre... Je pensais bien aller à Paris. Ce sera beau: Paris est si beau! Aussi, nous ne le bombarderons pas. On ne détruira que les faubourgs, on conservera les monuments.

Il disait cela d'un ton calme et naturel, comme un bourgeois parle de rentrer chez lui et de tailler, dans son jardin, les arbres gênants ou de démolir un pan de son mur. Une autre fois, comme je l'interrogeais sur la campagne et la marche des troupes en Belgique, il me dit textuellement ces mots:

— C'est le 1er août (sic) que nous avons franchi la frontière. Le pays n'était pas d'abord bien joli. Mais, autour de Spa, comme il est pittoresque!

A ces mots, le voisin, autre chasseur à pied qui avait le bras cassé et qui passait une partie de son temps à sommeiller, se réveilla:

— Oh, oui... Spa, joli pays! C'est là tout près, aussi, que nous avons trouvé des uni- formes dans la maison du pasteur.

— Où donc, comment? demandai-je, intrigué et pressentant quelque chose de tragique.

— C'était dans une ville qu'on appelle Louveigné. Tenez, vous avez là, dans mon portefeuille, des cartes-vues.

Je pris le portefeuille et trouvai, de fait, une carte assez vulgaire, représentant l'église de Louveigné. Le soldat continua:

— En entrant chez le pasteur (c'est ainsi qu'il désignait le curé), nous avons trouvé dans sa chambre deux uniformes de soldats belges. Alors, on a brûlé la maison et on a fusillé le pasteur.

— Vous étiez là, vous-même?

— Oui.

— Et cela ne vous a pas paru cruel et ne vous a pas fait de peine?

— Non. Partout où l'on trouvait des uniformes, on fusillait les gens et on brûlait les maisons, parce qu'il n'est pas permis de faire évader des soldats. C'est la guerre.

— C'est bien dur.

— Oui, sûrement... Mais... c'est la faute aux Anglais!

« La faute aux Anglais! » Dans toutes les conversations des soldats allemands, il n'y avait pas, et je pense qu'il n'y a pas encore, à l'heure actuelle, de refrain qui revienne plus souvent que celui-là. La haine même contre le Russe, « ce sauvage, ce barbare, cet Asiatique, cette honte de l'Europe », s'apaise et devient bénigne, dès que l'on pense à l'Anglais. Lorsqu'on apprit le raid du général Rennenkampf dans la Prusse orientale, un bon nombre de blessés allemands, originaires de cette région, devinrent profondément tristes. L'un d'eux, menuisier de son état, pleurait un jour, comme par hasard, en pensant à sa femme, à ses enfants, à sa mère:

— La guerre est une chose effroyable, inhumaine. Et si les Russes sont chez nous, ils ravageront tout, ils brûleront tout. Ils sont terribles, ils sont encore plus méchants que les Belges ou les Français.

Des propos pareils, j'en entendais tous les jours et je ne les relevais pas. Car il est vain de vouloir donner du tact aux gens qui n'en ont pas le sens. Mais cette fois-là, le mot fut relevé. Il y avait dans la même salle un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux et aux cheveux noirs, au nez arqué. On eût dit un Latin. Est-ce pour cela, que ce petit André me paraissait sympathique, ou parce qu'il était instruit et de manières distinguées? En entendant les paroles de son camarade, il se récria:

— Il ne faut pas parler ainsi! Les Belges et les Français ne sont pas méchants. Ils défendent leur patrie, comme nous défendons la nôtre. Mais les vrais méchants, ce sont les Anglais.

C'est un peuple dégoûtant (schmutzig). Ils se battent pour de l'argent!... Chez nous, c'est un honneur de faire la guerre; et, même en nous payant bien cher, on ne nous ferait pas rester tranquilles. Mais les Anglais, il faut les payer pour qu'ils servent leur patrie!...

Quand ces paroles s'échangeaient, nous étions encore presque au début de la guerre, dans les derniers jours du mois d'août. Les Allemands, en route vers Paris, n'avaient pas encore entrepris cette marche sur Calais qui, arrêtée à Nieuport, devait exciter jusqu'au paroxysme leur fureur contre l'île inviolable. C'est en octobre- novembre, quand leur vague se brisa avec une inutile violence sur les berges de l'Yser et de l'Yperlée, que la colère teutonne s'exaspéra. Car ils avaient bien compté diriger de Calais ou de Dunkerque une expédition contre les côtes anglaises et même, avec leurs fameuses pièces de 420, bombarder Douvres à distance. Chose curieuse! Le jeune engagé volontaire qui rêvait d'entrer à Paris semblait avoir, dès le mois d'août, connaissance de ces grands plans; il me disait, en effet:

— L'Angleterre est notre grande ennemie; mais si nous arrivons seulement à Calais, nous la frapperons durement en bombardant le port de Douvres. Nous avons des canons énormes qui portent à 30 kilomètres. Personne n'en savait rien avant la guerre, mais Krupp les a donnés pour le siège de Liège. Il y en avait quatre. C'est quelque chose d'irrésistible. On nous a dit que vingt personnes seulement avaient eu connaissance de leur fabrication; et on ne savait pas trop s'ils seraient très pratiques. Mais maintenant on va en faire d'autres pour détruire Verdun, et puis Calais et puis Douvres. Car ils démolissent tout, avec des obus de 1 000 kilos chacun. On n'a jamais rien vu de pareil. Comme il n'y avait pas d'artilleurs pour les manœuvrer, ce sont des ingénieurs et des ouvriers de chez Krupp qui sont venus exprès.

— Ah! dis-je. Mais alors, ce sont des civils qui font la guerre chez vous? Et n'est-ce pas là précisément ce dont vous accusez les Belges?

— Oh! fit-il en souriant, ce n'est pas la même chose!

Et voilà! Ce que fait l'Allemagne et ce qu'on fait contre elle, ce n'est jamais la même chose...

 

Chapitre II

Leurs Hantises

La haine de l'Angleterre était, pour tous les blessés allemands que j'ai pu voir, un dogme indiscutable, ou, pour mieux dire, un de ces jugements tout faits dont leur esprit avait été méthodiquement farci.

— Sans les Anglais, disait en branlant la tête un chasseur à pied venu du fond de la Thuringe, nous serions déjà rentrés chez nous (on était en septembre 1914). La guerre était préparée de telle sorte, que tout devait se terminer en six semaines. On nous en avait donné l'assurance. Quand l'ordre de mobilisation générale a été lancé, le soir du 1er août, j'étais chez mes beaux-parents, dans les montagnes du Hartz. Il pouvait être 5 heures après midi quand on m'en avertit. Je ne pris pas le temps de rentrer chez moi, je rejoignis mon dépôt. La nuit même, un train spécial nous emporta. Il roula presque sans interruption durant vingt-quatre heures, et partout nous rencontrions d'autres trains, bondés de soldats, qui s'en allaient comme nous vers l'ouest. Le matin du 3, nous étions à la frontière belge. Quelle joie, quand on entra dans le pays ennemi, avec un Zeppelin qui planait sur notre tête! Seulement, les Belges, qui devaient rester neutres, se sont défendus, et alors tout s'est démanché (ist los gegangenj. Maintenant, nous ne savons plus pour combien de temps nous en avons.

— Nous, dit un voisin, on nous avait bien dit que les Français ne tiendraient pas, et que dans trois semaines ou quatre au plus, nous retournerions vers l'Allemagne. Nous savons bien maintenant que les Français sont battus et qu'ils n'ont plus d'armée régulière (sic). Mais il y a toujours les francs-tireurs. Et, comme ils attendent l'arrivée des Anglais, ils peuvent nous ennuyer encore quelque temps.

— Mais enfin, disais-je, sont-ce des Anglais, sont-ce même des Belges que vous avez surtout rencontrés et combattus?

— Non; des Belges, nous n'en avons vu qu'en arrivant; puis, ce furent les pantalons rouges (on sait que l'armée belge s'était repliée sur Anvers). Mais les Français ne tiendraient pas, s'il n'y avait pas les Anglais: nos officiers nous l'ont dit. Ce sont les Anglais qui ont voulu la guerre, pour sauver leur commerce menacé. Ce sont eux qui la prolongent. Aussi c'est eux surtout que nous détestons. On ne leur fait pas de quartier.

Pendant cette conversation, un sous-officier de uhlans avait plongé la main dans les poches de sa capote. Il en retira une petite brochure, de format in-douze, mince et assez élégamment reliée en toile souple, qu'il me tendit. C'était intitulé, autant que je m'en souviens: Composition de l'armée anglaise, et imprimé « à l'usage des troupes allemandes » par l'imprimerie impériale de Berlin, en 1914, soit donc fort peu de temps avant la guerre. On y donnait, avec force détails et avec des illustrations, les unes en noir, d'autres en plusieurs couleurs, les indications les plus précises sur la composition de l'armée anglaise et de ses différentes unités. Que comprend, par exemple, une division; quelle est sa formation en ordre de marche, la disposition et l'espacement des divers éléments qui la composent; comment distingue-t-on les grades des officiers et sous-officiers, en tenue ordinaire et tenue de campagne; que signifient les diverses couleurs des fanions, des lanternes d'automobiles, etc., etc. Cette publication, certainement, avait coûté pas mal de travail et d'argent. Sur la couverture, on lisait le mot: Secret!

— Voilà, dis-je, qui montre que si l'Angleterre voulait attaquer l'Allemagne, celle-ci, tout au moins, était prête à la riposte.

— Oh, oui! repartit le sous-officier. Il fallait bien nous défendre! Chez nous, personne ne voulait la guerre. Mais nous avions tant et tant d'ennemis que, pour défendre l'Allemagne, quand l'Angleterre et la France l'ont attaquée, toute la population masculine s'est levée. Ici, en Belgique, nous sommes étonnés de voir encore dans les rues des hommes jeunes et valides. Chez nous, en Allemagne, il n'y en a plus. Tout le monde est à la guerre.

— Et l'on nous a bien dit, ajouta André, le sympathique volontaire aux yeux noirs, que chez les Français tout le monde se bat aussi. Mais chez les Anglais, il n'y a que les meurt-de-faim, qui se battent pour avoir de l'argent. Encore ont-ils soin de mettre des Français ou des Belges devant eux, et de les faire tuer à leur place, tandis qu'en seconde ligne ils prennent leur thé.

Ce thème inépuisable revenait presque chaque jour dans nos conversations. Jamais je n'ai pu ébranler dans l'esprit des soldats allemands ces convictions qui les animaient comme un credo:

1 : C'est l'Allemagne qui a été attaquée. Elle lutte pour sa défense et pour sa liberté, contre le monde presque entier.

2 : C'est l'Angleterre qui est la cause profonde de la guerre, qui l'a voulue et qui la perpétue dans un esprit de lucre, en faisant tirer les marrons du feu par la France.

3 : La Belgique a violé elle-même sa neutralité, en s'opposant au passage des troupes allemandes.

4 : L'armée française était entrée en Belgique avant l'armée allemande. Mais elle a été complètement battue entre le 20 et le 26 août. Il ne reste, en face des troupes allemandes, que des bandes de francs-tireurs, ou quelques compagnies de volontaires.

Cette dernière affirmation pourtant finit par trouver un démenti dans les faits. Lorsque, vers le 10 septembre, nous apprîmes la victoire de la Marne, il fallut bien admettre que la retraite des Allemands, présentée, il est vrai, par leurs journaux comme une opération stratégique, n'avait pas été déterminée par une rencontre avec des francs-tireurs!

Mais, après comme avant, les francs-tireurs restèrent une obsession pour l'esprit des soldats impériaux . Dès là qu'ils n'étaient point blessés dans une bataille en règle, avec toute une compagnie alignée devant eux, ils ne trouvaient, aux coups partis d'une embuscade ou d'un poste isolé, qu'une explication possible: Frank-Tiror!

Un soir, vers la mi-septembre, un fantassin réserviste, rouge de sang de la tête aux pieds, est amené à l'hôpital militaire. C'était le moment où Allemands et Français se battant dans notre voisinage immédiat, nous ne savions pas au juste, du jour au lendemain, quels étaient nos véritables maîtres. Des blessés allemands nous furent conduits ce soir-là par des officiers français; parmi eux, l'homme dont je parle. Il avait reçu une balle de fusil dans la joue droite. Le projectile était ressorti au- dessous de l'oreille gauche, sans causer de grands ravages, mais en déterminant une telle hémorragie que la face, la chevelure, et puis les vêtements, capote, chemise, pantalon même disparaissaient littéralement sous une boue rougeâtre, faite de poussière et de sang. L'homme était horrible à voir. Ses yeux, aux paupières collées, étaient fermés. Il geignait lamentablement, couché dans une carriole de paysan. Pourtant, dès qu'on l'eut enlevé de là et mis sur ses pieds, au seuil de l'hôpital, il se tint debout. Je le soutins sous les bras. Il fit quelques pas en avant, et tout de suite il s'exclama en allemand:

— Il ne faut pas me tuer! Je suis un bon soldat. J'ai fait mon devoir. Il faut bien défendre sa patrie.

— Oui, lui dis-je. Mais il ne s'agit pas de cela maintenant. Tu es dans un hôpital belge, avec un médecin belge qui va te soigner. Dis-nous ce que tu as?

— Oh! fit-il d'un ton déjà rassuré, j'ai reçu une balle dans la tète.

— Une balle dans la tète! Et tu marches tout seul, et tu parles encore?

— Oui, la balle est ressortie. Mais j'ai fait mon devoir, je suis un bon soldat. Il ne faut pas me tuer.

— Imbécile! On ne veut pas te tuer, puisqu'on veut te soigner. Mais il faut me répondre. Tu es sûr que tu n'as pas d'autre blessure?

— Oh oui, bien sûr! Mais les Français m'ont assommé, quand je suis tombé. Ils m'ont arraché mes pattes d'épaules et mes boutons. Ah! j'ai défendu ma patrie! Il faut bien défendre sa patrie.

Durant ce temps, un jeune docteur, aidé d'une bonne sœur flamande à la figure rouge, puissante et paisible, avait commencé à laver la plaie. Le blessé entr'ouvrit un œil, puis l'autre.

— Y vois-tu bien? lui dis-je.

— Oui, monsieur l'officier.

— Eh bien, quoi, est-ce que je suis un officier?

— Non, Herr Pastor, vous êtes un pasteur catholique.

— Bien, tu vois clair encore. Eh bien, maintenant, raconte-nous quand et comment tu as été blessé.

— Ia! So, Herr Pastor! Je suis d'une compagnie de cyclistes. Le capitaine nous avait envoyés en reconnaissance, par petits groupes. Mais moi, avec deux camarades, je me suis perdu. Nous avons vu un village et avons voulu y aller. Un peu avant l'entrée du village, un des camarades m'a dit: « II y a une haie sur la droite, là-bas, où je crois avoir vu remuer; cela doit être des francs-tireurs. » Alors, nous sommes allés plus doucement. Mais presque tout de suite un coup de fusil m'a atteint. Ma bicyclette est tombée, et moi avec; je ne sais plus ce qu'elle est devenue. Pour ne pas être pris, je me suis relevé et j'ai commencé à marcher en avant; mais je ne savais plus où j'allais! Je n'y voyais plus. J'avançais par bonds et je retombais. Je pensais à part moi, — parce que j'ai beaucoup chassé le chamois, Herr Pastor, et je sais que le chamois, quand il est blessé, bondit et retombe comme cela, — je pensais donc: Je suis comme un chamois blessé. A ce moment, les francs-tireurs sont sortis de derrière la haie, ils m'ont sauté dessus et j'ai bien cru qu'ils allaient me tuer. Ils me donnaient des coups de poing et de pied, ils me roulaient par terre. Alors un officier est arrivé; on m'a relevé; on m'a mis de l'eau, puis une serviette autour de la tête. On m'a hissé sur le cheval d'un soldat français pour me conduire jusqu'à la carriole qui m'a apporté ici.

Le récit de cet homme avait bien en lui-même certains caractères de sincérité. D'autres détails pourtant, celui des francs-tireurs, en particulier, me laissaient sceptique. Et puis, l'attitude suppliante du blessé me surprenait; qu'il fût abattu ou larmoyant même, rien que d'ordinaire. Mais pourquoi cette crainte d'être mis à mort et ces protestations d'honnêteté patriotique?

Ayant pu, peu après, rejoindre le sous-officier de chasseurs à cheval qui avait escorté la carriole, j'eus l'explication suivante:

— Ce gaillard-là, monsieur l'abbé, n'est qu'un faux bonhomme. Nous étions à l'entrée du village et nous l'avons vu venir de loin avec ses deux copains. Comme ils étaient à bicyclette, il nous était facile de tirer dessus. Mais, dès qu'ils nous ont vus, ils ont mis pied à terre et levé les mains en l'air. Ils étaient encore fort loin. J'ai envoyé quelques-uns de mes soldats pour les prendre. Lorsqu'ils ne furent plus qu'à une dizaine de mètres, ces s.....-là se mirent à tirer sur nos hommes! Alors, dame! on a répondu, et ferme. Les deux autres types y sont restés. Celui-là était par terre et, ma foi! on était bien en train de le passer à tabac quand je suis arrivé. Mais savez-vous ce qu'on a trouvé sur lui? Tenez, regardez le brave défenseur de la patrie: c'est pour ça qu'il a peur qu'on lui règle son compte, parbleu!

Le sous-officier français tira de sa poche un petit sac de cuir, bien conditionné, et soigneusement fermé par un cordon à coulisse. Là dedans, il y avait une quantité de bagues de femme et de bracelets; quelques-uns de ces bijoux, il est vrai, n'étaient que de la camelote et avaient dû être jadis fabriqués en Allemagne. D'autres étaient en argent, en doublé, en or peut-être. Le tout provenait évidemment d'une boutique pillée dans quelque ville ou village de Belgique. Et voilà le bon soldat qui, dans son innocent récit, transformait en francs-tireurs nos braves chasseurs à cheval!...

Après la hantise du franc-tireur, le blessé allemand, tel que j'ai pu l'observer, avait, en général, la crainte de la baïonnette. Jamais, dans leurs récits d'hôpital, ils ne parlaient de notre artillerie, pourtant si malfaisante pour eux, avec autant de frayeur que de la baïonnette. L'un d'eux, bien digne homme celui-là, avec des yeux bleus très doux et une barbe presque rousse, avait reçu dans le haut de la cuisse gauche un coup de baïonnette qui l'avait transpercé et le retint de longues semaines au lit, non sans de rudes souffrances. Il était protestant, sincère et fervent dans sa foi, disant quand je l'encourageais à la patience: « Si je ne croyais pas en Dieu, je ne pourrais jamais supporter ce que je souffre. Malheureux ceux qui n'ont pas la foi! » II priait une partie du jour; comme je lui demandais qui lui avait enseigné à prier, il me répondit: « Ma mère. C'est une sainte qui aime beaucoup Dieu et qui m'a appris à l'aimer. » Ayant su que, dans l'ambulance où il se trouvait, chez les sœurs françaises de la Sagesse, il y avait une chapelle, il demanda, longtemps d'avance, s'il lui serait permis, quand il se lèverait, d'aller prier dans cette chapelle. Il fut heureux d'apprendre qu'il le pourrait librement, et même à l'heure de la messe. Un jour qu'il était un peu moins triste que d'ordinaire, il me dit: « Les sœurs m'ont donné un pantalon de toile pour quand je me lèverai, parce que le mien a été tout à fait déchiré par ma blessure et est tout rempli de sang. Mais je leur ai recommandé de ne pas le laver. Je veux le remporter en Allemagne; et, comme je suis menuisier, après la guerre je l'encadrerai. »

Cette idée me fit sourire. Le pauvre homme en avait peu de semblables. Plusieurs fois je l'entendis soupirer: « Baïonnette, baïonnette! Cela ne devrait pas être permis. » Un jour qu'il le disait devant ses camarades, je répondis: « Et les obusiers de 420, croyez-vous qu'ils devraient être permis? » Peu de jours après, d'ailleurs, un blessé allemand nous arriva, dont la baïonnette, moins longue et moins pointue que notre Rosalie, était bien autrement inhumaine: sa lame, courte et large, avait le dos entaillé en forme de scie. Cette arme de sauvage, dont j'ai encore revu la pareille ailleurs, n'est-elle pas justement, comme les balles dumdum, dans la catégorie des engins qui « ne doivent pas être permis »? Et, dès lors, ceux qui s'en servent ont-ils le droit de récriminer contre notre terrible, mais loyale baïonnette, dont la lame claire est toujours droite, et dont la valeur principale est dans le manche, c'est-à-dire dans le bras qui la tient?

Enfin, ils avaient la peur des aéroplanes. Les aéroplanes français! Un temps, il faut bien l'avouer, nous n'y croyions plus. Sur nos têtes, au début, il en passa bien quelques-uns et nous avions salué leurs ailes claires, qui nous apportaient l'espérance. Mais bientôt on ne vit plus guère que des Taubes et des Aviatiks. Parfois, les formes de l'oiseau rendaient sa nationalité douteuse. Un moment on se reprenait à l'espoir. Et puis, on distinguait le fuselage entoilé, ou la croix noire sur fond blanc; ou encore on percevait le ronflement plus lourd et plus grave qui était, d'ordinaire, le caractère vraiment spécifique des Taubes. L'espérance, une fois de plus, s'envolait! Presque chaque fois, les blessés allemands valides se précipitaient ou se traînaient dehors; ils braquaient vers le ciel une de ces lorgnettes en métal gris-bleu, dont la plupart des sous-officiers étaient munis. Et leur visage ne se rassérénait que lorsqu'ils avaient reconnu un des leurs dans l'aéroplane de passage.

-— Les aviateurs français, me disait certain jour un chasseur à pied, sont terribles. J'ai passé trois semaines en première ligne, prenant part à un grand nombre d'engagements. La nuit, quand nous étions épuisés, il n'y avait pas moyen de dormir.

— Mais, lui dis-je à dessein, les Français ont sans doute moins d'aviateurs que vous, car nous voyons bien dix Taubes ou dix Aviatiks, pour un Blériot ou un Voisin.

— Ah! Quelle erreur! Les aviateurs français? Je ne sais pas d'où ils sortent, mais il y en a partout et toujours. Et qui plus est, ils volent par tous les temps.

— Vous avez aussi, en Allemagne, de bons pilotes?

— Oh! pas comme les Français! Nous avons de meilleures machines, parce que l'Allemagne a des ingénieurs et des usines qui ne craignent aucune concurrence. Mais les Français ont su voler avant nous, ils ont pris de l'avance... Et aussi, ajouta- t-il comme un aveu, je crois qu'ils sont plus adroits.

— Enfin je me demande où ils sont, et je voudrais bien en voir quelques-uns par ici!

— Oh, ne le souhaitez pas! C'est affreux. Ils sont partout, mais surtout là òu on se bat. Quand nous étions en pleine lutte, et qu'on pensait n'avoir à se garder que des obus, des mitrailleuses, des balles, des baïonnettes (c'était déjà bien assez, n'est-ce pas?) tout à coup, pif!, paf! Voilà des bombes qui nous tombaient sur la tête, du haut du ciel. Et quand tout le reste était fini, même la nuit, cela continuait encore. C'était un cauchemar.

Un cauchemar: cet homme disait bien vrai. J'ai vu mourir dans mes bras un jeune soldat allemand, blessé de deux balles et emporté par une complication soudaine. Dans le délire qui, durant deux ou trois jours, précéda sa mort, sa paix n'était troublée que par la hantise des aéroplanes. On voyait qu'il en avait eu une peur effroyable, quoiqu'il fût courageux, tout jeune et plein d'ambitieuses espérances. Parfois, il sortait subitement de sa prostration. Ses longues mains blanches et fines (il était d'une famille distinguée et son père était colonel dans l'armée allemande) s'agitaient fébrilement autour de lui, puis entouraient sa tête. Ses yeux, larges et clairs, se dilataient et roulaient éperdumeni. Il murmurait des lambeaux de phrase dans lesquels je distinguais ces mots ou d'autres semblables : « Il est là..... il arrive..... il y en a deux..... il vole à droite..... il vient par ici. » Alors il tournait la tête, par saccades, à droite et à gauche; il la soulevait, ses mains prenaient hâtivement l'oreiller, déjà mouillé de sueur froide; il s'en faisait comme un rempart, qu'il mettait sur le traversin, tout contre sa joue, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Quelquefois, au bout d'un moment, il se calmait: « II part... il s'en va .. il vole à reculons! » D'autres fois, sa frayeur atteignait au paroxysme; il cachait toute sa tête sous l'oreiller, au risque de s'étouffer complètement.

Il mourut dans une de ces crises, loin de cette patrie allemande dont il avait l'orgueil, loin des parents dont il était l'unique fils, victime comme des millions d'autres de cette guerre effroyable, et frappant exemple de ce que peuvent les horreurs de l'armement moderne sur une imagination et une sensibilité de dix-neuf ans.

 

Chapitre III

Un Tire-Au-Flanc

Tout n'était pourtant pas larmoyant, dans l'ambulance des sœurs grises. Et tout n'y était pas terrible non plus. Il y avait un certain uhlan, au nom polonais, à la figure franche et réjouie, qui, dès le premier jour, fut populaire parmi tout le personnel. Appelons-le Philibert Katzowski, pour ne pas le désigner trop clairement à d'éventuelles représailles.

Au soir du 24 août, peut-être même dès le matin de cette journée de bataille, Philibert se trouva chez les sœurs, rôdant aux environs de la cuisine. Comment y était-il entré? Il ne l'a jamais dit. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne parut pas dans les salles de pansement avant que les majors allemands eussent tourné le dos. A la sœur qu'il rencontra la première, il dit, en français et avec un sourire de sa large face:

« Ponchour! » En même temps, il montrait son pied droit, qu'il avait lui-même enveloppé d'une serviette. Philibert fut conduit auprès de ses camarades, son pied fut débandé et soigneusement examiné. Il y avait bien un peu de rougeur à la cheville, mais de blessure point.

Appelé comme interprète, j'obtins d'abord l'unique explication suivante: « Monsieur le Curé (Herr Pfarrer), je suis catholique et Polonais. »

II avait jugé sans doute que cet exorde insinuant serait la meilleure entrée en matière. Peut-être ne se trompait-il pas entièrement; en tout cas son Soldbuch, petit livret militaire que tout soldat allemand porte avec lui, m'assura qu'il ne nous trompait point. Il continua:

« J'appartiens au Ne Uhlans, de D... Nous sommes en campagne depuis la déclaration de guerre et, durant ces trois semaines, nous n'avons pas eu une minute de repos. Je suis tombé de cheval plusieurs fois, j'ai eu déjà deux chevaux tués. Ce matin, mon cheval a culbuté, m'entraînant avec lui et je me suis foulé le pied. Je ne peux plus marcher, ni remonter à cheval. Les sœurs me soigneront bien, et moi je les aiderai. »

Ainsi dit, ainsi fait. La foulure de Philibert, qui peut-être affectait sa rate encore plus que son pied, eut très vite disparu. Au bout de deux ou trois jours, il était devenu l'ami et le familier de tout le monde, dans l'hôpital. Adroit et débrouillard, il apprit en peu de temps à connaître les moindres recoins de la maison. Il allait à la cave chercher du charbon pour la cuisine; il balayait les salles et aidait les convalescents à faire leurs lits. Il allait avec les sœurs étendre le linge au jardin ou le replier.

Le chien et l'âne du couvent avaient des droits spéciaux à ses tendresses. Il les faisait obéir d'un geste ou d'un mot. Il ne pouvait pas sortir avec eux en ville, mais il ne semblait pas le regretter beaucoup et il se consolait en allant, dans le grand parc, nettoyer les allées, chercher du fourrage, ramasser les feuilles et les branches desséchées. Bref il remplaçait pour les bonnes sœurs le domestique belge que la mobilisation leur avait pris.

Mais son grand bonheur était de travailler à la cuisine. Récurer les casseroles, laver les dalles, essuyer la vaisselle, il était toujours prêt à tout; à rien pourtant il ne mettait tant d'ardeur qu'à l'épluchage des pommes de terre. Or, tout le monde sait qu'en Belgique, dans une communauté nombreuse et dans un grand hôpital, ce n'est pas un mince travail que d'éplucher la ration quotidienne de patates!

Pour rendre plus de services, Philibert apprenait le français. Dans ses courses sans fin à travers les corridors du pensionnat, il avait déniché une grammaire franco- allemande et un manuel de conversation. C'est en lisant, si l'on peut dire, ces livres à rebours, qu'il parvenait à apprendre des mots et des lambeaux de phrase, pour les réunir ensuite d'après la plus fantaisiste syntaxe et les proférer avec un accent tudesque, qui achevait généralement de les rendre inintelligibles.

Quand Philibert avait dit aux bonnes sœurs quelques phrases de son prétendu français, c'est-à-dire de son petit nègre germanisé, les sœurs ordinairement avouaient dans leur simplicité ne pas comprendre. Alors Philibert ouvrait jusqu'aux oreilles sa large bouche pour donner la mesure de sa stupéfaction; puis il montrait dans son petit livre les mots qu'il avait cru prononcer et l'on finissait généralement par se comprendre.

Par ce procédé, et à l'aide surtout d'une mimique expressive, il déclara un jour aux religieuses qu'il ne voulait plus faire la guerre aux Belges ni aux Français. Si les officiers allemands voulaient le ramener à la bataille, il tirerait: « ainsi, ainsi » , et il faisait le geste de tourner son fusil vers le ciel.

On comprend, dans ces conditions, que Philibert fût populaire, jusque parmi les bonnes sœurs. Ses camarades, d'ailleurs, n'avaient aussi pour lui que de l'affection, tant il savait se rendre serviable. Dans la grande salle du rez-de-chaussée, la salle des fêtes du pensionnat, où les rires des fillettes avaient fait place aux gémissements des blessés, et où les petits lits blancs, descendus des dortoirs, s'alignaient des deux côtés entre les larges fenêtres ouvertes sur le jardin, Philibert matin et soir apportait la soupe et la popote. A quatre heures de l'après-midi, il entrait joyeusement en criant: « Kaffée! Dartinne! » Et depuis qu'un jour j'avais accepté de partager, avec quelques convalescents assis autour d'une table, ce bol de café et ces tartines, il ne manqua pas une fois d'apporter, outre les bols réglementaires pour les soldats, une belle tasse à fleurs et sa soucoupe.

Cet homme, ami de la paix, était pourtant bien bâti pour la guerre. Il était d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, avec de larges épaules, des mains comme des battoirs à linge, des attaches lourdes. Il avait surtout une voix formidable, et rien ne peut rendre l'accent avec lequel, ouvrant sa bouche comme un passe-boules, il prononçait ce mot de Uhlan, chargé d'une si terrible signification, lourd de si tra- giques souvenirs pour toute la population belge. Quand, par hasard, quelques enfants, des gamins, des jeunes filles, des femmes se risquaient à visiter les blessés allemands, et arrivaient jusqu'à l'ambulance des sœurs grises, on ne manquait jamais de leur présenter Philibert. Il était heureux et fier de dire quelques mots de français.

Comme il portait un simple bourgeron de toile écrue, l'une des questions qu'on lui posait d'ordinaire, était celle-ci:

— De quel régiment ou de quelle arme êtes-vous?

A quoi invariablement Philibert répondait avec la mimique d'un crocodile prêt à dévorer sa proie:

— Houlââne!

Et les fenêtres tremblaient, tandis que les petits enfants fondaient en larmes et que Philibert, satisfait, épanouissait sa large face en un sourire.

Hélas! que le temps de guerre est funeste aux amis de la paix! Deux ou trois fois Philibert eut des alertes terribles: c'était lorsque des majors allemands venaient visiter l'hôpital. Régulièrement, Philibert était l'un des premiers avertis. Il filait à la cuisine, s'accroupissait devant son tas de pommes de terre et tranquille, comme un bon, domestique indigène, il continuait sa besogne.

Un jour, un tout petit major, un étudiant en médecine sans doute, tout flambant neuf et arrivant de Hambourg, eut, en passant devant lui, une plaisanterie en allemand sur son air pacifique. Philibert, bien entendu, ne broncha pas. Mais, le soir venu, il se contenta de me dire: « Ce gamin-là fait le fier, parce qu'il n'a pas encore vu le feu. Quand il en reviendra, dans quelques jours, il chantera sur un autre ton. «

Une autre fois, la visite fut plus sérieuse. Le major se fit remettre les livres de l'hôpital et fit l'appel des blessés. Il fallut bien que Philibert se présentât et que son pied, son fameux pied foulé, s'exhibât dans sa magnifique et saine intégrité. Heureusement, le major, qui à l'inverse du précédent s'était dès l'abord montré courtois, admit la requête des sœurs, déclarant que cet homme était leur meilleur auxiliaire pour les soins à donner aux autres et qu'on ne pourrait le leur reprendre sans inconvénients.

Une troisième visite faillit être fatale. Ce fut le 12 septembre, lorsque la ville fut traversée par toute une division de réserve, qui se rendait dans les Flandres ou sur l'Yser. Le médecin divisionnaire fit annoncer, une ou doux heures d'avance, sa visite. Tous les blessés, allemands ou autres, dans tous les hôpitaux et ambulances de la ville, devaient être présents et en tenue réglementaire, c'est-à-dire: les invalides ou blessés encore en traitement, dans leur lit proprement fait; les autres, debout au pied du lit, et revêtus de leur uniforme.

Les blessés français, encore assez nombreux en ville, eurent grand'peur ce soir-là d'être embarqués pour l'Allemagne comme prisonniers. En réalité, les douze mille hommes de troupes allemandes qui traversaient la ville, et leurs majors avec eux, n'avaient d'autre souci que de marcher promptement vers l'ouest; mais nous n'en savions rien. Aussi, nos bons Vendéens se hâtèrent-ils de s'enfouir sous leurs couvertures et de prendre des airs dolents.

Les blessés allemands, qui depuis plusieurs jours n'avaient point vu un seul de leurs compatriotes, semblaient plutôt heureux de la visite. Tandis qu'ils s'apprêtaient à la recevoir, l'un d'eux, rentrant du jardin, déclara en riant qu'il avait aperçu, dans la salle voisine, les mines déconfites des blessés français.

— Ne te moque pas d'eux, dit sagement le menuisier à la cuisse broyée. Ils ont la frousse, mais nous l'aurions bien aussi à leur place, si des officiers français venaient nous inspecter et si toute une division française était en ville!

Quand le major parut, tout le monde était à son poste. Tout le monde? Du moins on pouvait le croire. Dans la grande salle des Allemands, la plupart des hommes étaient encore couchés. Cinq ou six, seulement, attendaient rangés devant leur lit, raides comme des piquets. Le major était un grand et bel homme, d'un certain âge déjà. Sa figure, d'un ovale assez fin, était éclairée par deux yeux larges, intelligents et plutôt doux. Il passa devant les hommes, les interrogeant sur leurs blessures, parfois examinant les bandages et pansements, dont il loua à plusieurs reprises la propreté et l'exécution soigneuse. Parvenu au bout de la rangée de gauche, il s'arrêta net. Un lit blanc était là encore, avec ses draps, ses couvertures, son couvre-pieds bien tiré. Mais personne, ni dedans ni devant. Le major demanda d'un ton surpris:

— Il y a donc un homme qui manque là? Sœur Pauline, qui nous accompagnait et à qui je traduisis la question, répondit faiblement par un signe de tête.

— Mais il devrait être là, reprit le major. Où donc est-il?

La sœur eut un imperceptible haussement d'épaules, comme pour implorer la permission de répondre: « Je n'en sais rien. »

Le major alors se tourna vers les hommes et demanda aux plus voisins d'entre eux: « Qui manque là? Où est-il? »

Deux ou trois voix répondirent:

— Philibert! In der Küche (à la cuisine). La sœur semblait figée sur place. Elle ne comprenait que trop ces trois mots: in der Küche; et je n'éprouvais, pour ma part, ni le besoin ni l'envie de les lui traduire. Mais le petit chasseur aux yeux noirs, qui semblait vouloir mettre les pieds dans le plat, expliqua la chose en français:

— Ma zœur, Philibert, cuissine! Puis, faisant le geste d'éplucher, il ajouta tandis que le major souriait de sa pantomime: Pommeteterr!

Cette fois, la sœur dut bien s'exécuter! Elle disparut vers la cuisine, pour aller chercher le délinquant. Moins de deux minutes après, celui-ci entrait dans la salle.

Jamais Philibert ne m'avait paru si beau. Il portait son uniforme de uhlan admirablement brossé et astiqué, ses grandes et lourdes bottes, si propres qu'il aurait pu marcher sur tous les tapis de Potsdam. Il traversa en diagonale la grande salle, marquant le pas et vint, brusquement, après avoir fait claquer ses talons l'un contre l'autre, se camper devant le major. — Eh bien! dit celui-ci d'un ton calme, où étiez-vous donc?

— J'épluchais des pommes de terre, comme tous les jours, dit Philibert; parce qu'il est l'heure et que les sœurs, n'ayant pas le temps, comptent sur moi pour cela.

—- Qu'avez-vous eu comme blessure? Et depuis quand...

— J'ai eu le pied foulé par mon cheval, qui est tombé avec moi, ici, le jour où nous nous sommes battus...

— Le 24 août.?... Mais vous devez être guéri depuis longtemps?

Alors Philibert prit un air plus solennel:

— Monsieur le docteur, dit-il lentement, le médecin de mon bataillon m'a conduit ici et m'a défendu d'en bouger, jusqu'à ce qu'il vînt m'y rechercher lui-même.

L'officier faillit éclater; il se retint visiblement, comme doutant si ce serait de colère ou de rire. Puis, il eut un clignement d'yeux et un petit plissemenl des lèvres, qui semblaient dire: « Tu sais, mon vieux, on ne me la fait pas de cette taille-là! » Enfin il murmura, pour se couvrir peut-être devant l'assistance: « Après tout, cela ne me regarde pas. »

Philibert n'avait pas attendu la fin. Rassis à la cuisine, sur son escabeau de bois, en tenue de uhlan et en bottes de cuir fauve, il épluchait, épluchait. Son sourire retrouvé épanouissait de nouveau sa large face...

Je crois bien que la ration de pommes de terre dut être double ce soir-là.

 

Chapitre IV

La Salle des Amputés

C'était dans les bâtiments clairs et neufs de l'hôpital civil. Quartier des hommes; entre deux grandes cours agrémentées de massifs verts. Des rangées de lits, le long des murs, et une table au milieu, près du grand poêle qui, au besoin, s'ajoute encore au calorifère.

Tous ceux qui sont là sont des blessés graves. Tous même, sauf un ou deux dont le cas était douteux et qui peut-être échapperont à la terrible opération, ont subi l'amputation d'un membre.

Il y a là, dès l'entrée, à droite, le jeune et blond Petit Jean, que nous connaissons déjà. Celui-là se console en apprenant le français et en songeant que, malgré sa jambe absente, il pourra reprendre son emploi dans une grande banque berlinoise».

A côté de lui, c'est Ludwig F..., sous-officier aux uhlans de Dusseldorf, surnommé le bon Samaritain. Grièvement blessé à la cuisse, ce brave homme fut apporté à l'hôpital civil dans une charrette de paysan, où se trouvait avec lui un chasseur à cheval français. On les avait couchés en long, côte à côte. Le Français, qui avait la poitrine traversée par une balle, respirait difficilement. Alors le bon uhlan, se soulevant, lui passa un bras sous les épaules; il lui tenait le torse soulevé, pour que les cahots de la charrette, sur les chemins boueux et ravagés, ne lui fissent pas tant de mal. Le chasseur, prisonnier, confirma lui-même l'exactitude de ce récit, que Ludwig concluait en disant: « Je voyais bien que l'homme était content, et qu'il souffrait moins; alors je continuais à le soutenir, quoique j'eusse bien mal à ma jambe. Je voyais aussi qu'il me parlait et que sans doute il voulait me dire merci. Mais comme il disait tout en français, je n'y comprenais rien! »

Au lit d'en face, se cache, presque toujours enfoncé et immobile durant des semaines, un hussard du Schleswig, à la petite moustache noire, à l'air doux et aux yeux rêveurs. Celui-là ne se plaint jamais, sourit toujours: il est certainement le seul de son espèce, car il n'a pas pleuré une seule fois. Il est vrai qu'il a sa consolation avec lui. Et cette consolation, c'est de regarder indéfiniment, quand on veut bien le lui faire passer, le portrait de sa promise, soigneusement posé sur sa table de nuit, à côté de sa propre photographie. Dans cette dernière, j'ai quelque peine à le reconnaître. Au lieu d'un homme pâli et affaibli par la souffrance, je vois un garçon gentil et frais, souriant, — oh! souriant toujours, — et bien pris dans un dolman surchargé de brandebourgs.

— Mais quelle est donc cette tenue?

— Ach! » répondit-il, textuellement, en accentuant encore son sourire: « Fantaisie! » Et ses yeux pleins de songes semblaient évoquer l'heureux temps des promenades sentimentales, en tenue de ville, si loin, si loin, jadis, avant les randonnées tragiques, dans la poussière et le sang, sous l'uniforme gris-de-campagne...

Il y a aussi un grand diable de cuirassier, un Rhénan de Duisburg, qui s'appelle Otto et que les sœurs, à cause de son agitation perpétuelle, ont surnommé Otto-mobile. Il ne comprend pas le calembour, évidemment; mais, parfois, dans les rares jours où il n'est pas d'une humeur massacrante, il en sourit. Le plus souvent il passe son temps à jurer, à blasphémer même quelquefois, à se plaindre de tout et de tous... et à demander à manger.

Peut-être aurait-il demandé à boire? Mais il sait que, sur ce point, les règlements sont inflexibles. Un de ses camarades, uhlan wurtembergeois d'une taille admirable, vrai modèle de force et de santé dont la guerre vient de faire une épave, se lamente en vain et m'offre, avec des inflexions de voix tantôt caressantes et tantôt impérieuses, tout l'argent de sa bourse pour que je lui porte au moins en cachette un litre de vin. Otto, plus sobre ou plus clairvoyant, ne fait point pareille demande. Mais il demande à manger! Et comme on ne lui donne pas toujours et toujours les suppléments qu'il réclame, il s'agite, il menace de tout briser.

A tout le moins, il brise son appareil et il compromet de plus en plus la guérison de sa plaie. Il a eu la cuisse droite horriblement broyée par un obus. Cependant, au début, les chirurgiens conservaient quelque espoir de sauver le membre atteint. Mais il fallait pour cela que le malade se tînt coi. Et autant vaudrait dire au diable de se tenir tranquille dans un bénitier.

Tant et si bien fit ce pauvre Otto, qu'un soir, le médecin-chef déclara sa jambe perdue. Sa cuisse même ne pouvait plus être sauvée. Il fallait, et pas plus tard que le lendemain matin, couper radicalement tout le membre.

A tort ou à raison (je n'en puis juger), le médecin voulut que le patient fût préalablement averti. La bonne sœur qui avait soin du terrible cuirassier se faisait bien souvent comprendre, en lui parlant flamand. Mais à aucun prix, elle ne voulait accomplir le message en question. Je fus donc appelé, pour essayer de préparer cet homme au sacrifice.

Il était, ce soir-là, profondément abattu. Soulevé, à demi hors de son lit, tout le buste découvert, il avait rejeté sa tête jusque sur la table de nuit, et, les yeux clos, il gémissait indistinctement comme une bête blessée. A mes premières paroles, forcément un peu banales, il ne répondit que ces mots, plusieurs fois répétés: « Lieber ganz tot! (Plutôt tout à fait mort!) ».

— N'as-tu pas envie de guérir, lui dis-je, et de retourner en Allemagne?

— Pour quoi faire, maintenant?

— Mais pour revoir tes parents...

— Je n'ai plus ni père ni mère.

— Mais tu dois avoir des frères ou des sœurs?

— Je n'ai qu'une sœur et je ne m'entends pas avec elle.

— Quel âge as-tu?

— Vingt-quatre ans.

— N'as-tu pas une fiancée?

— J'en avais une, elle m'a abandonné.

— Mais enfin, à vingt-quatre ans, on peut en trouver une autre. N'as-tu pas un métier?

— Je suis forgeron et maréchal ferrant.

— Tu auras du travail, tu gagneras un peu d'argent et t'établiras. Tu vois bien que la vie peut encore te donner quelque chose, si tu ne perds pas courage et ne t'abandonnes pas ainsi.

— Je n'ai pas de courage, parce que je n'ai pas d'ami...

En disant ces mots, l'homme avait eu, non pas l'accent de tristesse sentimentale que beaucoup de ses compatriotes y auraient mis, mais une inflexion farouche, un ton de révolte intérieure et d'âpre rancœur, qui me frappa. Je portais, pendu à mon cou, comme d'ordinaire, un grand crucifix, qui déjà avait reçu le dernier soupir de maints blessés allemands, et avait été tour à tour mouillé de leurs larmes et rougi de leur sang. J'avais vu, sur le livret du cuirassier Otto, que cet homme était « évangélique »: il devait donc avoir reçu une certaine éducation chrétienne. Je lui montrai l'image de notre commun Sauveur et lui dis:

— Tu sais bien que tu as au moins un ami là, sur la croix, qui a souffert pour nous et est mort pour nous rendre heureux. Tu es chrétien. Tu as bien dû apprendre à aimer Jésus-Christ. Ne fais-tu jamais une prière?

— J'en ai fait autrefois.

— Qui t'avait appris à prier?

Il hésita une demi-minute peut-être. Puis, d'un ton absolument changé, comme si un ressort venait de se détendre en lui, il répondit:

— Ma mère.

— Eh bien, repris-je, ta mère n'est plus là. Mais tu sais bien qu'elle te voit et t'aime toujours. Elle te protège du ciel et t'y attend, si tu veux être un bon chrétien et un homme courageux... Et puis, pourquoi dire que tu n'as pas d'amis, même en ce monde? Tu vois bien qu'ici, tout le monde t'aime et te soigne. Est-ce parce que je suis Français, parce que les sœurs sont Belges, que tu n'as pas confiance? Tu vois bien que, depuis tant de jours déjà, on te soigne aussi bien qu'on peut.

— Oui, murmura-t-il.

Il me regardait, comme étonné de ces paroles. Je lui tenais une main, tandis que de l'autre je soutenais, contre le rebord de la table de nuit, et tout près de son visage, l'image de Notre-Seigneur crucifié. Les yeux du blessé allaient de cette image à mes yeux, comme pour lire le fond de ma pensée; je devinais dans cette âme fruste, mais vraiment malheureuse, un combat intérieur et de grandes angoisses. L'homme, grand et vigoureux, avait une figure longue et osseuse, dont la souffrance avait comme étiré tous les muscles. Une sueur froide perlait sur son front et ruisselait jusque sur ses joues. Je posai mon crucifix près de lui. Des deux mains, je lui pris la tête, et après l'avoir bien regardé dans les yeux, je l'embrassai.

Alors, le blessé fondit soudainement en larmes; et intérieurement, je rendis grâce à Dieu, comprenant que mon procès était gagné. Otto, devenu sage et accessible, se laissa raisonner. Il promit à la sœur que, le lendemain matin, il se laisserait endormir bien gentiment, pour que sa jambe douloureuse et à jamais perdue pût être amputée; pour que lui-même, bien soigné ensuite et guéri, pût retourner au pays rhénan et se faire une vie utile et digne.

Ses bonnes résolutions étaient sincères. Il les tint bravement, quand fut venue l'heure d'affronter la table d'opération. Tout se passa de manière admirable. Le médecin et les infirmières n'en revenaient pas.

Otto en revint... Hélas! que celui qui n'a jamais manqué à ses propres résolutions lui jette la première pierre! L'amputation avait eu lieu vers neuf heures du matin. A dix heures, à peine réveillé, Otto appelait une religieuse et lui demandait à manger. Doucement, maternellement, celle-ci lui répondit en flamand qu'on ne pouvait rien lui donner encore; que ce serait dangereux. Plus tard, s'il était sage et tranquille, on lui donnerait un peu de lait.

Deux fois, dix fois, en une heure, le même appel reçut une réponse semblable. Mais chaque fois, Otto devenait plus agité et plus nerveux.

Vers midi, un de ces accès de colère, auxquels précédemment il avait habitué les bonnes sœurs, le reprit. II se répandit en injures contre ses gardiennes, contre les médecins, contre les hommes et les choses, — hélas! et contre Dieu. A mesure qu'il parlait, il s'exaltait lui-même et sa colère grandissait. Sous les yeux des sœurs épouvantées et impuissantes à le retenir, il rejeta les couvertures, s'assit sur son lit et, saisissant à pleines mains les bandages qui entouraient son moignon, amputé depuis trois heures à peine, il se mit à les arracher violemment. Lambeaux par lambeaux, il jetait au milieu de la salle tout son pansement. La plaie, mise à nu, commença à saigner si abondamment que non seulement les draps et le matelas, mais le sommier, puis la descente de lit, puis tout le dallage de la salle furent inondés de sang. Même aux jours de grands arrivages de blessés, on n'avait pas vu encore de pareilles traînées rouges...

Il fallut tout recommencer; et les exhortalions et les insinuations, et les appels aux souvenirs émouvants (ceux de l'enfance et de la mère surtout, auxquels le cœur humain si rarement résiste). Et puis, les charitables sœurs recommencèrent aussi, avec une patience dévouée, le pansement et les soins. Mais cette foi, Otto était averti que, s'il ne restait pas tranquille dans son lit et immobile pendant plusieurs jours, il n'y avait plus rien à espérer.

Quelques jours, en fait, il fut assez sage. Il passa, chose inouïe pour lui, presque toute une semaine sans se fâcher. A la fin de la semaine, la mauvaise nature reprit le dessus. Un après-midi, comme on lui refusait encore un supplément de nourriture, il se démena si fort dans son lit que, trompé d'ailleurs probablement par le déséquilibre que mettait en son corps l'absence d'un membre, il tomba violemment de son lit par terre. Il était tombé, naturellement, du côté amputé. La plaie de son moignon, encore fraîche, se rouvrit et saigna copieusement. Ce furent de nouveaux assauts, suivis d'une nouvelle promesse. Cette fois, la bonne volonté dura onze jours.

Elle dura même beaucoup plus; mais elle n'avait plus la même raison d'être ni le même objet. Car au douzième jour, alors que la salle était un instant sans gardienne, Otto, pris d'une idée subite, sortit de son lit. Tout frais et dispos, se sentant des forces nouvelles, il dédaigna les béquilles qui, près de lui, s'appuyaient au lit du voisin. Sautillant sur sa jambe unique, s'accrochant aux fers des lits, Otto fit à cloche-pied le tour de la salle. Il était dans cette attitude, et dans un costume sommaire qui n'empruntait à celui des cuirassiers blancs que la couleur, lorsque la sœur rentra dans la salle. Guilleret, avec un petit sourire ironique au coin des lèvres, Otto lui fit le salut militaire. Il était désormais hors d'affaire. Sa vigoureuse constitution l'avait sauvé; sa plaie était cicatrisée.

Un dimanche, à quelques jours de là, un convoi d'automobiles sanitaires allemandes vint le prendre, avec ses compagnons de salle. Ils sont rentrés dans leurs villes ou leurs villages: l'un à Berlin, l'autre au fond de la Thuringe, celui-ci au doux pays rhénan... Que sais-je encore? Epaves glorieuses aux yeux des leurs, ils auront la croix de fer ou une pension, ils auront (la plupart du moins) la tendresse sensible de leur famille. Mais s'ils savent se souvenir, ils diront que dans cette Belgique envahie et martyre, où ils furent blessés et douloureux, ils trouvèrent aussi les soins d'une chrétienne charité.

Un jour qu'il pleuvait, et que le temps semblait plus accablant et plus triste, j'apportai, dans la salle des amputés, un recueil de chansons populaires allemandes. En des heures déjà lointaines, et combien plus heureuses, j'avais aimé ces mélodies douces et prenantes: 0 Tannenbaum wie treu sind deine Blätter! ces cantiques recueillis: Stille Nacht, heilige Nacht! ces chansonnettes naïves et sentimentales: Ich halte einen Kameraden, que tous les Allemands apprennent avant l'alphabet et qui sont comme un des traits d'union de leur race, de la Baltique au Tyrol et du Rhin aux Karpathes. J'étais sûr qu'ils les sauraient tous et seraient heureux de les chanter.

Le livre fut mis aux mains de celui qu'on appelait le Chinois et dont le véritable nom était Gérard H... Fils d'un pasteur protestant, il était né à Canton, en Chine, d'où son surnom. Il avait habité le cœur de l'Afrique et savait plusieurs idiomes nègres. Combattant avec les chasseurs à pied, il avait eu les deux jambes broyées par un obus. L'une avait dû être amputée d'urgence; pour l'autre, dont on avait retiré d'innombrables fragments d'os et de mitraille, on gardait quelque espoir de la sauver. Bien entendu, la condition était, comme pour le cuirassier Otto, de ne point bouger. Assez raisonnable et maître de lui, le blessé savait garder, malgré ses vives souffrances, une immobilité absolue. Instruit, et surtout très désireux de le paraître, le Chinois parlait volontiers de religion, de philosophie, d'ethnographie. Il lisait, quand sa tète n'était pas trop brisée par le contre-coup de ses douleurs physiques. Sur son nez long et mince, il portait, en bon étudiant d'outre-Rhin, des lunettes qui achevaient de rendre austère une figure osseuse et décolorée. Sans sortir de son lit, sans presque pouvoir même lever la tête pour regarder ses camarades, le Chinois avait pris de l'ascendant sur eux par les conversations qu'il tenait à haute voix et par les réflexions ou les conseils qu'il leur adressait. Sur mon petit livre de chansons, il lança à travers ses lunettes un regard franchement joyeux et sympathique. Puis, tout de suite, immobile dans son lit, mais levant un bras maigre et impérieux, il distribua les parties de chant à ses compagnons: Petit-Jean ferait le second ténor (Gérard lui- même se réservant la haute); Otto, de sa grosse voix bougonne, ferait la basse. Une, deux, trois, quatre!... Une mesure pour rien, battue en l'air par le bras à moitié nu du Chinois et comptée à haute voix d'un ton subitement devenu doux, mystérieux, comme imprégné de sentimentalisme esthétique. Pas d'éclats de voix. Il semble que le forgeron-cuirassier ait mis une sourdine à sa gorge rauque, si apte aux vociférations brutales. Les chanteurs n'ont pas tous un timbre harmonieux, la fusion symphonique est un peu lente à se faire; mais, peu à peu, les aspérités s'atténuent, l'équilibre s'établit dans la proportion des parties. Sans livre ni papier, sans autre kapell-meister que ce bras vertical, faiblement agité (et invisible, d'ailleurs, à la plupart d'entre eux), ces soldats, inconnus les uns des autres et réunis dans cette salle par la seule communauté des douleurs, ont fait en quelques instants un orphéon, infiniment supérieur à ce que de longues préparations auraient peine à faire dans un de nos cercles de troupiers.

Tout mon petit livre y passa. J'écoutais, non sans charme, je l'avoue, mais non sans amertume aussi, en pensant à ce que contient de haute ironie, comme la plupart des proverbes, celui qui dit: « La musique adoucit les mœurs. » Le peuple le plus musicien du monde peut-il se vanter d'être le plus doux?

Quand ce fut fini, les malades, que j'avais trouvés abattus et tristes, étaient consolés et disaient merci. Je me dirigeai vers la porte. Comme j'allais sortir, une mélodie nouvelle me força de me retourner. Le Chinois l'avait entonnée en sifflotant. D'autres, en fredonnant, en chantonnant, l'accompagnaient, sans aucune parole; c'était un peu lent peut-être, un peu plus calme et mesuré que chez nous; mais il n'y avait pas à s'y méprendre. Plusieurs s'étaient soulevés sur leurs lits, les plus valides; et avec un sourire d'enfants malicieux et ravis qui font une bonne surprise, ils jouissaient de mon franc étonnement. Pour me dire merci à leur manière, ensemble et sans avoir pu se concerter, ces blessés allemands, après les chansons de leur pays, me faisaient entendre la Marseillaise!

 

Livre III

Quelquels Officiers

Chapitre Premier : La Galerie des Majors

On a parfois présenté les médecins militaires allemands comme infiniment supérieurs aux nôtres, sinon dans le dévouement, du moins dans le savoir-faire. Par contre, plus d'un récit tiendrait à les faire passer pour des chirurgiens brutaux et rudimentaires, habiles surtout à hébéter leurs patients sous des excès de morphine, et à couper sommairement bras et jambes.

Peu à même de porter un jugement, je me bornerai à raconter ce que j'ai vu et observé du service de santé dans leurs armées.

Qu'il y ait en Allemagne des trains sanitaires admirablement organisés, le fait est bien certain. Il y en avait quelques-uns au début de la guerre; il y en a beaucoup plus maintenant. Composés parfois de voitures entièrement neuves, parfois de wagons adaptés, certains forment de véritables hôpitaux roulants, avec salle d'opérations, laboratoire, tisanerie, cuisine, cabinet de consultation, logements pour les médecins ou les infirmiers et couchettes bien suspendues pour les blessés. Tout cela est lumineux, aéré, bien chauffé pendant l'hiver et tenu avec une propreté méticuleuse. Un couloir central met en communication les voitures et les différents services, d'un bout à l'autre du train.

J'ai vu souvent dans ces trains, comme dans les formations sanitaires de seconde ligne, des infirmiers spéciaux, militarisés sans être proprement militaires. Ils portent un uniforme d'un gris cendré, assez joli comme nuance, beaucoup moins mêlé de vert et de jaune, beaucoup moins sale que le fameux « gris-de-campagne » des soldats armés. Armés, bon nombre d'entre eux l'étaient pourtant, mais d'un simple coupe-choux, suspendu à un ceinturon de cuir noir qui barrait la monotonie de leur longue capote. Sur leur tête, une casquette ronde, du même drap gris et portant au milieu du front, comme les parements de la capote, une croix de Genève sur fond blanc. En temps de paix, on voit quelques-uns de ces ambulanciers dans toutes les villes d'Allemagne, spécialement dans les réunions, les congrès, les fêtes populaires où ils organisent, et généralement fort bien, les services de secours. Ce sont des hommes dans la force de l'âge. Mais en temps de guerre, on a dû recruter le ban et l'arrière-ban; car parmi ces infirmiers de la Croix-Rouge on voyait des gens rachitiques ou malingres, des barbes grises, des dos ronds, des jambes légèrement tordues ou inégales.

Les beaux trains sanitaires sont une des gloires de l'armée et de la nation. Avant de les envoyer vers le front, on les expose dans les principales villes. C'est ainsi que j'ai pu en voir un de près, sur une voie de garage, à Coblence, un matin de décembre 1914. Toute la matinée, le public était admis à le visiter, moyennant une petite aumône offerte pour les blessés. On disait que ce train modèle avait été donné par je ne sais plus quelle princesse. Et assurément, il payait de mine. Sous le jour un peu gris, sa peinture verte rutilait; sur chacun des côtés, chacune des voitures portait un immense panneau blanc écartelé d'une croix rouge. Bien plus, la toiture même des voitures était entièrement peinte en blanc et portait, s'étendant d'une extrémité à l'autre, une éclatante croix de Genève: sage et admirable précaution, disait-on dans le public, contre les avions ennemis... Cela prouve tout au moins qu'on a confiance dans notre absolu respect pour le pavillon de la Croix-Rouge.

A y regarder de très près, le beau train causait pourtant quelques désillusions. Le vernis extérieur, à l'odeur encore capiteuse, était tout neuf; mais les planches qui le portaient, en plus d'un endroit, ne l'étaient pas.

Les voitures-dortoirs étaient bien arrangées, avec des lits-couchettes qui auraient pu les faire prendre pour des wagons d'émigrants fortunés. Mais beaucoup de ces voitures n'étaient que d'anciens wagons prussiens de 4e classe: certaines indications révélatrices apparaissaient encore çà et là. Et comme les ressorts, qui n'ont rien de moelleux en temps ordinaire, n'avaient pas été changés, ni le mode de suspension modifié, ni l'écartement des essieux augmenté, il était facile de prévoir qu'à moins de rouler toujours à une vitesse extrêmement réduite, ces chariots rustiques, fraîchement peinturlurés, causeraient aux blessés de fréquents et douloureux cahots.

Du reste les beaux trains sanitaires comme celui-là n'étaient ni suffisants pour les jours de grandes hécatombes, ni présents toujours au bon moment, là où on les aurait voulus. Il fallait bien alors recourir aux moyens de fortune, aux wagons de marchandises ou de bestiaux, aux tombereaux, aux carrioles de paysans, avec quelques bottes de paille, — si même on en trouvait, — pour y coucher les blessés. On entassait ceux-ci, lamentablement; côte à côte au départ, mais souvent pêle- mêle à l'arrivée; des morts, ou du moins des mourants qui cessaient de souffrir et de vivre en route, unis à ceux qui vivaient encore, et qui geignaient; navrant amas de paille souillée, de casques et d'armes, de bottes et d'uniformes lacérés, de chair et de sang surtout, et de boue et de poussière, et de sueur et de déjections; horrible et douloureux spectacle pour un chrétien à qui le plus pur patriotisme ne peut faire oublier la divine loi de la charité et qui, à travers toute souffrance humaine, aperçoit, comme dans le voile de Véronique, quelques traits obscurs et douloureux du visage de Jésus-Christ.

Dans les trains sanitaires, dans les convois de blessés, on n'aime pourtant pas que les hommes meurent: le cadavre est trop gênant. Ce n'est pas, hélas! que le mort dérange beaucoup ses camarades, souvent trop écrasés par la souffrance pour s'apercevoir même de ce qui les entoure. Mais l'officier ou le sous-officier de santé qui dirige le convoi sait qu'il sera toujours plus ou moins rendu responsable. Le major qui lui a confié cet homme a signé un permis d'évacuation; officiellement, donc, l'homme était transportable; et si l'événement a donné tort au chirurgien le plus galonné, la discipline rejettera ce tort sur le subordonné. Aussi, dès que l'on arrive à un hôpital, à une ambulance de seconde ligne, le soin le plus pressé est d'y déposer le cadavre, avec la responsabilité dont il est chargé. J'avais constaté cette pratique dans l'armée allemande. Rentré en France, j'ai pu voir qu'elle faisait partie des conseils d'expérience, donnés par un sergent, dans un cours public, à des infirmiers militaires aspirants au « caducée ». La nature humaine est partout la même. Quand on se battait tout autour de nous, les blessés arrivaient, bien entendu, au gré des événements: portés, traînés, véhiculés ou simplement accompagnés; les uns mourants ou affreusement déchiquetés, les autres égratignés à peine. Mais quand ils étaient en convoi régulier, ayant déjà reçu les premiers soins, ils nous parvenaient d'ordinaire rangés en catégories distinctes: les grands blessés, d'une part, quelquefois déjà amputés d'urgence ou ayant le ventre ouvert par un obus, ce qui ne laissait guère d'espoir qu'à la curiosité professionnelle des médecins; puis les blessés légers, parmi lesquels c'était, pour le profane, une stupéfaction de discerner des hommes ayant la tête ou la poitrine traversée de part en part; enfin les éclopés, les malades et les ahuris.

Chacun portait, ostensiblement suspendue à un bouton de sa vareuse, une fiche indiquant la nature exacte de sa blessure et les soins qu'il avait déjà reçus. C'est là surtout qu'on pouvait constater l'usage fréquent de la morphine dans les postes de secours.

Au soir du 24 août, après la bataille livrée en ville, on avait mis dans des salles distinctes les blessés français et les allemands. Plus tard, quand nous n'eûmes plus à soigner que des Allemands, s'il arrivait parfois qu'un Français blessé et prisonnier fût amené avec eux, on le rangeait, suivant sa blessure, à côté des soldats impériaux. Les soins qu'il recevait, la nourriture, le règlement étaient pour lui ceux des voisins. Jamais je n'ai vu, de la part des majors, des infirmiers ou des infirmières allemands, la moindre différence de traitement entre nos blessés et les leurs. Ai-je besoin d'ajouter que, durant les longues semaines où nous fûmes chargés d'eux, nous avons toujours agi de la sorte? Un jour, en particulier, chez les sœurs de la Sagesse, on avait reçu des fruits très beaux et en abondance. La personne qui les offrit insistait pour qu'on les donnât exclusivement aux blessés français.

« Madame, répondit la Supérieure, laissez-moi vous demander d'être mieux charitable et plus chrétienne. Votre générosité suffit largement à restaurer, à rafraîchir et à réjouir tous nos blessés. Français et Allemands, nous avons, dès le premier jour, résolu de ne voir en eux que des membres souffrants de Jésus-Christ. Permettez-nous de continuer aujourd'hui. »

Ainsi fut fait. Il est pénible d'ajouter que, lorsque ces blessés partirent, les sœurs leur ayant demandé de laisser un témoignage écrit de leur satisfaction, un sergent, au nom de ses camarades plus naïfs, eut la goujaterie d'écrire en allemand: « Sur la demande qui nous en est faite, nous attestons avoir été bien traités dans cet hôpital. » Aux Vendéens de la salle voisine, on avait donné les mêmes soins, prodigué le même dévouement. On ne leur demandait rien. Mais, moins de trois semaines après leur arrivée, un jour, mystérieusement, l'un d'eux reçut de la ville un assez volumineux paquet; ils prièrent la sœur supérieure de venir dans leur salle; devant elle et quelques sœurs, on ouvrit le paquet. C'était un beau buste du Christ souffrant, un Ecce homo de bronze, que ces braves gens, en réunissant leurs maigres ressources, avaient acheté pour l'offrir aux religieuses. Sur le socle, une plaque de cuivre portait ces mots gravés: Souvenir des Vendéens reconnaissants, 24 août 1914.

.

De savoir si, dans leurs hôpitaux et ambulances, les majors allemands usent ou abusent plus que les nôtres de la morphine et des anesthésiants, c'est une question qui échappe entièrement à ma compétence. Mais qu'ils aient une promptitude remarquable à couper bras et jambes, il semble difficile de le nier. Eux-mêmes parfois et surtout leurs hommes en conviennent. Un soir de la fin d'août, vers 9 heures et demie ou 10 heures, une automobile poussiéreuse s'arrête à la porte de l'hôpital militaire. Un officier supérieur de l'armée allemande en descend; il est reçu par un jeune médecin de service qui sait quelques mots d'allemand à peine; lui- même dit quelques mots de français. On finit par se comprendre et voici les idées qu'on échange: — Je veux avoir tout de suite l'adresse d'un médecin civil à Bruxelles. Bon, très bon chirurgien. Je payerai ce qu'il faudra. Mon frère, officier comme moi, est là dans l'auto. Il a reçu une balle dans le pied, étant à cheval. Il souffre beaucoup. Je veux faire enlever la balle tout de suite. J'ai un sauf-conduit pour l'amener à Bruxelles. Vite, vite, bon chirurgien civil!

— Mais, voulut essayer de dire le jeune médecin belge, vous n'avez pas besoin d'aller si loin. Il y a ici justement un de vos majors.

Alors l'officier se récria avec une singulière énergie; il fit un geste brusque et imitatif de la main droite, en disant textuellement ceci: — Non, non! Allemand, toujours couper pied.

Et ayant noté sur son calepin l'adresse d'un grand chirurgien bruxellois, il repartit, en quatrième vitesse, dans la nuit noire.

Vers les premiers jours de septembre, un aide-major (unterarzt) se présenta au même hôpital militaire, dans l'après-midi. Il était trapu, râblé, avec une figure toute balafrée, la lèvre mauvaise, des yeux secs et durs, des cheveux blonds coupés absolument ras. Il déclara qu'il venait prendre la direction du service sanitaire, se fit montrer la salle d'opérations, les instruments de chirurgie, la liste des blessés... et disparut jusqu'au lendemain. Le lendemain matin, comme il était de retour, on amena un fantassin allemand qui, dans une rencontre sans importance, non loin de la ville, avait été blessé. Cet homme avait reçu une balle de fusil dans l'index ou le majeur de la main gauche. La plaie saignait beaucoup et le bout du doigt cassé pendait lamentablement. Sans dire un mot, l’unterarzt prit l'homme par le bras et le conduisit dans la salle d'opérations. Là, il lui appuya sur une table le malheureux doigt brisé; il lui fît une légère piqûre et puis, sans autre avis, lui coupa net l'extrémité. Après quoi, il lui fit un pansement rapide et le renvoya.

Un médecin belge, seul témoin de cette exécution, ramassa secrètement le bout du doigt amputé, pour le conserver dans l'alcool. Le récit qu'il ne manqua pas de faire, joint à ce que chacun pouvait voir et éprouver des manières brutales du major, avait fait de celui-ci, au bout de vingt-quatre heures, un objet d'horreur pour tout le personnel de l'hôpital. Cet homme, dont je garde, et pour cause, un souvenir très net, s'appelait Seringhans. Quand il fut parti, mais pas avant, les infirmiers et les gens de service belges se rendirent compte soudainement, et parmi les éclats de rire, que ce nom très allemand, prononcé à la française, semblait vraiment prédestiné pour un médecin!

Pour le moment, tout le monde tremblait devant lui et évitait de le rencontrer. Il ne savait d'ailleurs pas un mot de français, ce qui lui rendait les relations plutôt difficiles. On ne devait nous envoyer que beaucoup plus tard des infirmiers et infirmières de la Croix-Rouge allemande, auxquels le personnel belge céda la place.

Vingt-quatre heures après son arrivée, le « sous-médecin » Seringhans voulut visiter en détail les salles des blessés. Etant à ce moment le seul qui pût causer avec lui, je lui servis de guide et lui donnai, des heures durant, toutes les explications qu'il voulut. Quand ce fut fini, sans se départir d'ailleurs de son air rogue, il me dit merci et me tendit la main. Peu soucieux de la lui serrer, je retirai la mienne et me contentai de le saluer militairement. Sa figure devint subitement pourpre, d'autant plus que quatre de ses soldats et deux ou trois domestiques belges nous entouraient à ce moment. Sur le coup, sa colère éclata:

— Comment! Vous refusez la main que vous offre un officier allemand?

— C'est précisément, Monsieur, parce que vous êtes officier allemand. Comme homme, je ne vous connais pas et je n'ai rien contre vous.

— Savez-vous bien que vous êtes sous la domination allemande, dans une ville alle- mande?

— Je ne sais pas si la ville est allemande, mais je sais que je ne le suis pas. Je suis Français, vous êtes Allemand. Entre nous deux, en ce moment, il y a la Patrie.

— Il vous en coûtera cher, de m'avoir manqué de respect.

— Je ne vous manque pas de respect. Je vous ai salué, parce que c'est affaire de politesse. Serrer la main est un signe d'amitié; je ne puis pas être votre ami actuellement.

— Eh bien! je vais faire mon rapport au commandant de la place et on vous emmènera en Allemagne!

— Faites votre rapport, si vous voulez, mais je ne vous serrerai pas la main.

Il sortit furieux, avec ses quatre hommes. Et voilà que deux jours après, brusquement, comme il était venu, il quitta la ville pour n'y plus revenir. Sans doute on l'avait envoyé sur le front dépenser son humeur batailleuse. Oncques plus nous n'avons entendu parler de lui.

Combien différent le médecin-chef qui vint, quelques jours après, faire une rapide inspection de ce même hôpital militaire! C'était un homme de soixante ans au moins, grand et bien bâti, les traits un peu tirés, la barbe et les cheveux grisonnants. Il parlait peu et cependant il eut un mot aimable et encourageant pour chacun des blessés. Il n'examina guère les installations, le matériel, le personnel, ni les livres. Il semblait ne s'intéresser qu'aux soldats, et spécialement à ceux qui souffraient le plus. Dans une salle, il y avait deux Polonais, qu'on avait mis côte à côte. Le major eut un éclair de joie quand, sur les feuilles du service médical, suspendues au chevet des lits, il aperçut leurs noms aux désinences slaves. Tout de suite il leur adressa, dans leur langue, une salutation à laquelle, la figure radieuse, ils répondirent tous les deux à la fois. Alors, entre compatriotes heureux de se retrouver, ils firent la causette. Je ne comprenais pas ce qu'ils disaient. Mais à un moment je vis que le major montrait du doigt, entre les deux lits, une pile de brochures polonaises posées sur un guéridon. C'étaient des lectures populaires catholiques, éditées par l'Apostolat de la prière, de Cracovie. Sans doute le major leur demandait d'où ils avaient tiré ces brochures; car, sur leur réponse, il se tourna vers moi et, reprenant la parole en allemand, il me remercia d'avoir procuré à ces deux blessés une distraction réconfortante et saine. Il ajouta qu'il était, comme eux, Polonais et catholique, ce que j'avais abondamment compris.

Quand je l'eus, après la visite, reconduit jusque sur le perron de l'hôpital, l'ordonnance ayant déjà avancé son cheval, il me dit encore un merci et, lui aussi, très largement, me tendit la main. J'eus une seconde d'hésitation et, pour le principe, crus encore meilleur de ne pas la prendre. Je lui dis toutefois, très poliment:

— Monsieur le docteur, excusez-moi; mais je ne crois pas pouvoir vous serrer la main à l'heure actuelle...

Comme il avait eu un sursaut d'étonnement, j'ajoutai tout de suite:

— Vous êtes Allemand et je suis Français... Il ne me laissa pas continuer. Calme, d'un air triste, il se drapa dans son ample manteau gris-bleu, portant sur le côté gauche un carré blanc avec une large croix rouge. D'une voix haute, pour être entendu de ses hommes, en martelant bien ses mots et avec une certaine amertume où ne perçait pas la moindre colère, il me dit:

— Monsieur l'abbé (Hochwürden), je pensais que sous le pavillon de la Croix-Rouge il n'y avait pas d'ennemis. Vous êtes un ministre de paix; moi aussi, je ne fais pas la guerre.

Profondément ému, j'essayai de lui répondre: « Monsieur le docteur, je souhaite de tout mon cœur que des circonstances meilleures me permettent de vous témoigner bientôt librement toute l'estime que j'ai pour vous. »

Mais déjà il faisait le salut militaire et remontait à cheval. Tandis qu'il s'éloignait au petit trot, suivi de ses hommes qu'il dominait tous, je regardais son grand manteau bleu s'arrondis-sant sur l'arrière de la selle, avec, sur le côté, un bras toujours visible de cette croix rouge, qui me perçait le cœur comme un remords. Et je songeais aux temps lointains, à cette Allemagne du moyen âge qui donnait à la chrétienté des paladins et des preux, purs et nobles chevaliers des causes saintes, pourfendeurs d'injustices et redresseurs de torts, dont la force n'avait pas la prétention sacrilège de créer le droit, mais la magnanime ambition de le défendre.

... Alors pourtant, comme aujourd'hui, auprès des chevaliers loyaux, il y avait les félons et les bandits blasonnés! N'est-ce pas du moins une consolation, de trouver sur le chemin de l'humanité, quelles que soient les circonstances, des âmes grandes et vraiment nobles, qui la relèvent à ses propres yeux?

.

J'ai déjà raconté l'histoire de ce jeune major, — un Rhénan ou un Westphalien, probablement, — qui, tout de suite après la fusillade, courait d'un blessé à l'autre et, pour calmer la terreur des Français, disait, en leur tapant dans les mains: Kamerad! Kamerad! pas peur!

En voici une autre. Un soir d'hiver, dans les tout premiers jours de décembre, un cycliste empressé m'appelle à la gare. Ordre du commandant. Un train vient de passer, plein d'hommes et de chevaux qui s'en allaient vers le front russe. A quelques kilomètres d'ici, un des cavaliers, poussé sans doute par les chevaux qu'il gardait, est tombé sur la voie. Le train l'a presque entièrement écrasé, mais on a envoyé une machine avec quelques hommes, pour le relever. Peut-être vit-il encore? Son livret, d'après les renseignements déjà téléphonés, porte qu'il est catholique.

Dans la boue, sous la pluie, dans le noir (car il était environ sept heures et demie du soir), je me hâte vers la gare. Depuis plusieurs semaines, la grande et belle salle d'attente des deuxièmes est transformée en hôpital. Tout autour, contre les banquettes de velours rouge, on a rangé des paillasses sur deux et quelquefois trois lignes parallèles. Au centre de la salle, une longue table chargée de bocaux, de flacons et d'ampoules. Tous les grands lustres électriques sont allumés (il en est ainsi d'ailleurs chaque soir et durant la nuit entière, régulièrement). Le calorifère chauffe presque trop. A l'entrée de cette salle, sur le quai intérieur de la gare (car la porte donnant sur la salle des pas perdus est condamnée par une forte cloison en planches), cinq ou six majors causent. Ils attendent la machine et le blessé.

Les voici. Sur le brancard, que l'on descend avec des précautions infinies, on ne voit qu'une couverture de laine, d'où émerge une tète de cadavre. L'homme semble mort. Dès qu'on a posé le brancard dans la salle, sur le parquet, tout proche de la table du milieu, le médecin-chef soulève la couverture. Non! jamais les blessés déchiquetés par les shrapnells ou les marmites n'ont offert un spectacle pareil. Du bassin jusqu'aux chevilles, ce n'est plus une forme humaine qu'on voit, c'est littéralement une bouillie rouge dans laquelle semblent amalgamés des fragments d'os blanchâtres, des rognures de buffleterie fauve, des lambeaux de pantalon gris, des boutons de cuivre rouilles, des morceaux de botte noircis; le tout, effondré, à plat, presque liquide. On se demande si cela n'a pas été ramassé à la pelle? Au fond, là-bas, deux pieds encore chaussés et intacts sont posés de champ, l'un sur le côté droit, l'autre sur le gauche, talon contre talon, visiblement rapportés et sans cohésion avec le reste, comme les pieds d'une poupée aux jambes de son!

Dans ce qui reste là d'un homme, y a-t-il encore une étincelle de vie? Le major découvre le cœur, brise successivement deux ampoules dont il verse le contenu, qu'il étend en frictionnant légèrement avec un tampon d'ouate. Alors, très faiblement, l'homme entr'ouvre les yeux. Je m'agenouille auprès du brancard; je colle ma bouche à son oreille. Je lui parle du bon Dieu, de Jésus-Christ en croix, de la sainte Vierge, du ciel proche pour lui s'il veut demander pardon de ses péchés. Un tout petit clignement des paupières me fait espérer qu'il a compris; je lui donne la sainte absolution.

Pendant les quelques minutes qu'il vécut encore, la plupart des médecins qui l'entouraient semblaient profondément indifférents; il faut avouer qu'ils ne pouvaient pas faire grand'chose pour lui. Trois d'entre eux même étaient revenus causer et fumer leur cigarette sur le quai. Il en restait deux avec le mourant. L'un, le médecin- chef, paraissait préoccupé de faire encore, avant la mort complète, quelques expériences médicales, pour leur intérêt objectif. L'autre, un tout jeune unterarzt grand et mince, était encore ému par ce spectacle, apparemment nouveau pour lui. Seul, il remarqua que le brancard était posé, sur le sol, à proximité immédiate d'une bouche de chaleur. N'osant probablement pas faire une observation à son chef hiérarchique, c'est à moi qu'il s'adressa:

— Est-ce que cette vapeur brûlante, me dit-il à voix basse, ne va pas l'incommoder?

— Docteur, lui répondis-je, vous êtes meilleur juge que moi!

Mais je transmis l'observation au chef, qui se contenta de hausser les épaules.

Quand je m'agenouillai sur le sol, le jeune médecin prit en hâte son manteau d'ordonnance qu'il avait, en entrant, jeté sur une paillasse; le pliant vivement en huit, il en fit comme un coussin, qu'il me glissa sous les genoux. Après le signe de croix qui accompagnait l'absolution, il me dit encore: « Le chef va essayer une opération. Vous pourrez, pendant ce temps, donner l'extrême-onction au mourant. »

Si cette extrême-onction fut valide et reçue par un sujet encore conscient, je ne le sais pas au juste. Mais je sais bien que, malgré son désir d'expériences, M. le médecin-chef, sous les yeux de son subordonné, dut renoncer à toute opération, à moins qu'il n'en ait fait plus tard sur le cadavre.

Est-ce un pur hasard? Presque toujours, les majors que j'ai vus empressés, dévoués, tendres même envers les blessés et les malades, étaient des Polonais catholiques. Les rares, très rares spécimens de dureté que j'ai rencontrés, étaient des protestants et des Prussiens. Dans l'ensemble, les médecins militaires de l'armée allemande m'ont paru donner aux blessés des soins éclairés, avec une rapidité voulue et méthodique, qui demandait un dévouement professionnel incontestable. Mais l'automatisme technique et le culte de la discipline administrative leur faisaient parfois peut-être pousser l'insensibilité au delà de ces limites essentielles, où l'humanité élémentaire ne saurait plus abdiquer ses droits devant aucun devoir d'état.

Je n'ai pas vu à l'œuvre nos majors. Et pourtant j'ai la conviction que leur manière n'est pas tout à fait la même! Un jour, chez les sœurs grises, un chasseur à pied gravement blessé avait été endormi et opéré pour la quatrième fois. Quand il revint à lui, une sœur lui tenait les mains et lui parlait doucement, — bien qu'il ne comprît pas un mot de français. Sur sa table de nuit, une main délicate avait disposé quelques fleurs, des fruits, et aussi des bonbons au chocolat, car on savait qu'il les aimait beaucoup. Bien des fois, depuis lors, cet homme m'a redit:

— Jamais je n'oublierai la façon dont on nous soigne ici. Et dire que ces sœurs sont des éducatrices et pas des infirmières (Lehrerinnen, keine Krankenpflegerinnen). Mais elles font tout si doucement, et elles sont si bonnes!

— Chez vous, lui dis-je un jour, on vous soigne pourtant bien aussi?

— Oh, oui! J'ai déjà été à l'hôpital durant mon temps de service, pour une opération. Mais quelle différence! Dès qu'on se réveillait et qu'on gémissait un peu, même sans trop le savoir, on entendait la voix du major ou d'un infirmier qui criait: « Stillschweigen! Ruhig! » (Silence! Restez tranquille!) Ici, chaque fois que je « suis revenu du chloroforme », j'ai trouvé auprès de moi une religieuse qui me souriait et me consolait avec des paroles douces, et il me semblait que c'était ma mère.

— Eh bien, lui dis-je une fois, celle qui te consolait avant-hier est la sœur de deux soldats français, dont l'un vient d'être tué à la guerre...

Longtemps, les médecins belges de la ville se dévouèrent avec les sœurs, les dames de la Croix-Rouge, le personnel des hôpitaux et des ambulances volontaires, au service des blessés allemands. Un jour vint, où le droit de se montrer charitables leur fut enlevé. Les Allemands, décidés à organiser l'occupation de la Belgique, nous envoyèrent vers la fin d'octobre des formations sanitaires complètes, nombreuses, abondamment munies d'hommes et de matériel.

Lorsque l'hôpital civil et l'hôpital militaire eurent été, de la sorte, complètement germanisés, plusieurs fois j'entendis les blessés allemands me dire: « Pourquoi nous a-t-on retiré les médecins belges? C'est bien dommage. Ils étaient plus doux que les nôtres et nous regrettons bien le changement. »

Aussi s'étaient-ils d'ordinaire montrés pleins de respect envers ces docteurs, qui les soignaient si bien. Le médecin en chef de l'hôpital militaire, bel homme dans la force de l'âge, avec une tête picturale, une barbe majestueuse, de grands yeux intelligents et autoritaires, leur imposait l'admiration. Leur grand embarras était de ne savoir quel titre lui donner. Herr Doktor leur paraissait trop modeste. Car ils voyaient bien, à la consultation quotidienne, comment les deux ou trois autres médecins de service avaient les yeux fixés sur les moindres gestes de ce maître, très digne d'ailleurs de leur confiance, et les oreilles attentives à ses moindres paroles. Aussi avaient-ils pris d'eux-mêmes l'habitude de l'appeler généralement Herr Professor.

Un autre, beaucoup plus jeune quoique comptant déjà plusieurs années d'exercice, leur plaisait d'abord parce qu'il savait un peu d'allemand. Puis c'était un homme superbe, plus grand et plus fort encore que le médecin-chef. Deux ou trois fois, dans la salle, on l'avait vu porter étendu sur ses deux bras un malade ou un blessé grave, pour le changer de lit. Et il tenait ce uhlan ou ce cuirassier comme on tiendrait un petit enfant, joignant à la force d'un hercule l'adresse délicate et tendre d'une femme.

Un troisième enfin était sympathique aux vieux grognards parce que c'était un jeune étudiant, frais émoulu de l'université. On aimait son zèle, aussi attentif à soulager les souffrances des blessés qu'à suivre les prescriptions du Herr Professor.

Mais aucun des trois, ni aucun de ceux qui prodiguaient ailleurs un égal dévouement, ne trouva grâce devant l'autorité allemande. Les docteurs, les infirmiers et les infirmières de Germanie arrivaient en foule. Il fallait leur céder la place, et toute la place.

Il est vrai que l'on conserva les sœurs dans les deux hôpitaux militaire et civil. Peut- être ce privilège fut-il dû beaucoup moins à leur robe et à leur caractère religieux, qu'à leur qualité de Flamandes. Car leur langage ressemblant beaucoup au plattdeutsch, ou patois bas-allemand, elles pouvaient converser sans peine avec quantité de soldats. Tout le reste du personnel fut remplacé.

Les ambulances volontaires, établies, depuis le début, dans plusieurs couvents ou maisons de la ville, furent supprimées. Il y en avait eu, mais la plupart n'avaient duré qu'un temps, au collège des Jésuites, au lycée de filles, à l'école normale, et la principale était celle des sœurs grises, dont j'ai souvent parlé.

Or, en même temps qu'ils supprimaient ces hôpitaux, les Allemands en ouvrirent d'autres. Ils eurent soin de choisir les meilleurs endroits. Le noviciat de Marie- Réparatrice, grand bâtiment tout neuf, bien construit et situé en bon air, sur une hauteur, attira naturellement leur attention. Les sœurs reçurent l'ordre d'évacuer tout le rez-de-chaussée, qui fut transformé en salles d'hôpital. On condamna des portes, on en ouvrit d'autres. Un des infirmiers allemands était menuisier; il fit des cloisons en planches. Un autre était peintre; il fit des inscriptions superbes: Salle d'opérations. Cabinet du docteur. Tisanerie. Cuisine. Défense de passer! Réservé aux Sœurs! etc., etc. Le tout, agrémenté des points d'exclamation indispensables, fut cloué aux endroits voulus. Deux majors prirent possession de la maison. Le plus haut gradé, homme d'âge rassis, était catholique et venait quelquefois, le soir, faire une visite au saint Sacrement dans le chœur intérieur des religieuses. Il restait là, debout, en uniforme, immobile et recueilli, près des bancs de bois où s'alignaient, plus immobiles encore, les sœurs blanches au manteau bleu que n'inquiétait d'ailleurs pas sa présence. L'autre, son subordonné, était un jeune luthérien peu convaincu, au caractère enjoué et aux manières fort correctes. Peu de jours après son arrivée, il fit observer aux religieuses que la façade de leur couvent portait bien le drapeau de la Croix-Rouge, mais que ce n'était pas suffisant:

— Il faut un drapeau allemand. C'est le règlement formel. Je vais faire acheter l'étoffe et vous n'aurez qu'à coudre les trois morceaux.

La Mère supérieure répondit que, si l'on voulait imposer un drapeau allemand à sa façade, elle ne pouvait évidemment pas résister. Quant à contribuer, en quelque manière que ce fût, à la confection d'un tel insigne, ni elle ni ses religieuses, étant toutes Françaises ou Belges, ne s'y résoudraient jamais.

Le jeune major eut le bon goût de ne pas insister et répondit d'un ton qui paraissait indifférent:

— C'est bien! Je ferai coudre le drapeau par nos infirmières.

Puis il s'en alla, comme il faisait tous les jours, passer deux ou trois heures en démêlés wagnériens avec un harmonium. Depuis qu'il avait découvert cet instrument et demandé d'ailleurs poliment la permission de s'en servir, il y trouvait un remède à son inaction forcée et, faute de blessés ou de malades, opérait des modulations .

Car les installations sanitaires existaient bien, et superbes. Mais il n'y avait personne à soigner! Jusque vers la mi-décembre, je puis certifier qu'il en fut ainsi. Ce qu'il est advenu depuis lors, je l'ignore.

A longueur de journée, on voyait se promener en ville, dans un parfait désoeuvrement, les membres de la Croix-Rouge allemande, ces infirmiers à capote grise et à ceinturon de cuir dont j'ai déjà parlé. Il y avait parmi eux d'excellents pères de famille, de trente-cinq à quarante-cinq ans, qui n'avaient pas l'air de s'amuser. Ils racontaient qu'ils venaient de La-on (c'est ainsi qu'ils prononçaient d'ordinaire), où ils avaient trouvé, en arrivant, une violente épidémie de fièvre typhoïde. A en croire l'un d'entre eux, dont les confidences m'ont paru empreintes d'un certain pessimisme, les troupes allemandes auraient trouvé, en entrant à Laon vers la fin d'août 1914, plusieurs milliers (sic) de soldats français atteints de la terrible maladie. L'armée impériale fut, par contagion, durement éprouvée et pendant plusieurs semaines il y aurait eu jusqu'à douze ou quinze morts par jour. Pourquoi, finalement, les installations sanitaires de Laon étaient transportées en Belgique, c'est ce que personne ne savait ou ne voulait dire. Les diaconesses se promenaient aussi, dans leurs grandes robes d'un bleu marin, avec le long voile pareil couvrant la tête et retombant sur les épaules. On aurait presque pu les prendre pour des nurses anglaises, si leur uniforme n'eût été bordé d'un galon blanc portant brodées au coton rouge de petites croix de Genève et les initiales constamment répétées R. K. [rotes Kreuz, Croix-Rouge). Contrairement à ce qu'on a dit parfois, je n'ai jamais constaté, pour ma part, qu'aucune d'elles fût armée. Elles se montraient, à l'extérieur, correctes et réservées, mais sans rien qui ressemblât à la modestie de nos religieuses. Sans voilette, et leur grand voile bleu à peine en bordure sur le front, les yeux largement ouverts et la tête mobile, on voyait quelques-unes d'entre elles s'en aller le matin, un filet à la main, faire leurs provisions en bonnes ménagères. En passant, elles ne dédaignaient pas de s'arrêter au coin d'un trottoir ou sur une place, pour faire un brin de causette avec les infirmiers leurs compatriotes. J'ignore si d'autres motifs que l'inoffensive malice d'un jeu de mots porta le peuple belge, dès les premiers jours, à estropier un peu leur nom, pour les appeler les diabolesses.

Dans une ville voisine de la nôtre on vit, un jour d'octobre, arriver toute une escouade d'infirmières catholiques. C'étaient des sœurs franciscaines, appartenant à une congrégation assez répandue en pays rhénan. Elles étaient vêtues de bure, avec une guimpe blanche et un voile noir. On en avait bien vu de pareilles, en France et en Belgique. Mais ce qu'on n'avait jamais vu, et qu'on n'oubliera point, c'est ceci: à peine descendues de wagon, les filles du séraphique Père s'alignèrent en rangs de quatre; puis, sur un signal de la supérieure, ensemble, comme des soldats, elles partirent pour défiler en marquant le pas, à travers les rues de la ville.

Avant de clore cette galerie des sanitaires, j'y voudrais tracer le portrait d'un autre bon major, — encore un Polonais et un catholique, — qui montra son savoir professionnel et ses qualités d'âme dans des circonstances particulièrement pittoresques.

Tandis que l'on se fusillait en ville, le 24 août, la bataille était déchaînée aussi, et avec bien autrement de fureur, dans les villages des alentours. A 10 kilomètres environ, non loin de la frontière française, le canon se mêlait aux fusils et aux mitrailleuses; la cavalerie chargeait. On devait, pendant plusieurs jours ensuite, trouver des cadavres d'hommes et de chevaux le long des routes.

Dans une ferme un peu isolée, une jeune femme du peuple, qui, suivant l'expression belge, « attendait famille », fut si effrayée par le déchaînement de la bataille, qu'elle se crut près de mourir. Son mari et les quelques personnes réunies autour d'elles pensèrent aussi que la même heure allait voir et l'entrée de l'enfant dans ce monde et le trépas de la mère. Mais que faire? Où chercher du secours? Impossible de sortir sous la mitraille... Et l'on se prenait à désespérer. Deux ou trois soldats allemands, dès le début de la bataille, avaient occupé la ferme, pour s'assurer qu'elle ne contenait pas de francs-tireurs. D'autres l'entouraient, échangeant des coups de fusil avec leurs adversaires peu éloignés. Sans dire un mot, l'un de ceux qui étaient dedans sortit. Quelques minutes après, il revint avec un major allemand!

Pourquoi celui-là portait-il le casque à pointe au lieu de la casquette plate? Il avait bien, sur la manche de sa vareuse, le brassard de la Croix-Rouge. Mais quand il entra dans la chambre, suivi du bienveillant soldat, la jeune femme, frappée surtout par la vue des deux casques et des uniformes prussiens, éclata en hurlements d'épouvanté! Elle avait des spasmes affreux.

Le major enleva son casque, qu'il posa sur une chaise; il renvoya le soldat, puis s'approcha du lit. Doucement, en un français à peu près correct et qu'il prononçait surtout très distinctement, il disait:

— Je suis catholique... catholique... pas Prussien... Polonais... N'ayez pas peur... pas peur... Je suis médecin (et il montrait son brassard)... docteur, docteur catholique... bon pour vous, bon docteur; pas peur, pas peur!

Promptement, il calma tout à la fois et réconforta la dolente. Quand il la vit à peu près rassurée il lui dit: « Si garçon, mon prénom! » Et il mettait l'index sur sa poitrine. « Si fille, ma bague! » Et il montrait, à sa main gauche, un très bel anneau d'or.

Comme l'enfant que, si charitablement, il avait aidé à recevoir en ce monde, était une fille, le bon docteur fidèlement s'exécuta. Il fit glisser sa bague d'or le long de son doigt, la prit dans sa main droite et, devant cette famille stupéfaite, qui n'en pouvait croire ses yeux, il la déposa sur la table de nuit.

Puis, ayant salué de la main, il reprit son casque; et posément, comme il était venu, il repartit pour la bataille.

Chapitre II

Visites d'Officiers

Sauf quelques rares exceptions, les soldats allemands, quelles que fussent leurs blessures, étaient assez faciles à soigner. Ils se montraient dociles, peu exigeants et reconnaissants pour la bonté qu'on leur témoignait. Quelquefois leur gratitude se manifestait sous des formes plutôt naïves et par des expressions dont on les eût volontiers dispensés. Un sergent de uhlans, ému jusqu'aux larmes, a maintes fois protesté qu'après la guerre il viendrait me dire ses remerciements, à Bruxelles, à Paris, n'importe où. C'était d'ailleurs un fervent luthérien. Un Bavarois catholique, atteint d'une grave blessure au cœur et qui ne vécut que fort peu de temps après avoir reçu l'extrême-onction, mourut dans mes bras en répétant:

— A Munich... vous viendrez me voir à Munich, avec ma femme et mes enfants... Je veux vous recevoir chez moi: vous avez été si bon!... A Munich!

C'est au ciel, que j'espère le retrouver. A lui, comme à tous ceux que je voyais près de mourir, j'avais recommandé d'accepter la mort des mains de Dieu, et de faire le sacrifice de sa vie à Notre-Seigneur, « pour le triomphe de la bonne cause » . Ils le faisaient, en général, courageusement.

Ces pauvres gens, on le voyait, n'avaient ordinairement pas été habitués aux prévenances et aux amabilités. Ils en étaient d'autant plus touchés. Menés rudement par leurs chefs, ils s'attendrissaient en se voyant soignés, en se sentant dorlotés par ces ennemis mêmes qu'on leur avait représentés comme barbares et sans miséricorde.

Entre eux, ils se montraient bons camarades, sauf à se disputer quelquefois. Mais il y a mieux. Quand nous fûmes tout à fait soumis au régime allemand, les quelques blessés français que j'ai vus encore dans nos salles et qui étaient par conséquent des prisonniers, ramassés dans les lignes ennemies, furent généralement mêlés aux soldats impériaux. Comme je l'ai déjà noté, je n'ai jamais vu qu'on fît de différence entre les deux catégories de blessés.

Nous avions pourtant alors des médecins, des infirmiers, des infirmières venus d'Allemagne; le personnel belge des hôpitaux avait été congédié; je n'y pénétrais personnellement qu'en raison de mon ministère.

Un jour, dans une petite chambrette de l'hôpital militaire, où il n'y avait que deux lits, je trouve un de nos chasseurs à pied. Cet homme me dit qu'il est Normand, et son nom même suffirait à me l'apprendre. Avant la guerre, il travaillait comme garçon dans une rôtisserie de l'avenue des Ternes. Il arrive des environs de Dixmude, où il fut blessé hier et fait prisonnier; il ignore d'ailleurs, tout comme moi, pourquoi on l'a conduit jusqu'ici. Sa blessure étant heureusement légère, il cause volontiers. Il me raconte les horreurs du bombardement de Dixmude, l'incendie, les charges. Tout près de lui, sur le second lit, un soldat allemand, dont la blessure est aussi fort légère, ne le quitte pas des yeux, comme cherchant à deviner d'après ses gestes le détail de son récit. Le lendemain, j'apporte du chocolat et, trouvant mon petit chasseur seul dans sa chambre, je le lui remets. Tout de suite, il me dit gaiement:

— J'en donnerai au type boche, quand il rentrera de sa balade, parce qu'hier il m'a donné des cigarettes. Nous ne nous comprenons pas du tout, mais nous nous entendons tout de même, parce qu'il a l'air d'un bon garçon.

Si les simples soldats étaient ainsi d'humeur sociable, il n'en était pas toujours de même des officiers. Je bénis le ciel d'avoir eu fort peu de ceux-ci à soigner. Pour l'ordinaire, ils se montraient arrogants et hautains. Ils faisaient parfois eux-mêmes leur menu, — ce qui semble une de leurs manies, — et ils s'étonnaient qu'on ne voulût pas ou qu'on ne pût pas toujours satisfaire à chacune de leurs exigences!

Il est vrai que, là aussi, il y eut d'honorables exceptions: tel ce commandant de hussards, gentilhomme catholique, blessé à mort dans le combat du 24 août, et qui fut vivement regretté de ses hommes. Tel encore le lieutenant de cavalerie bavaroise von P..., neveu d'un ministre qui eut son heure de célébrité. Ce jeune officier, qui passa quelques semaines à l'hôpital, se montra homme du monde, discret et bien élevé. Il est vrai qu'il n'était ni Prussien ni protestant.

En général, la violence du soldat s'effondre sous la douleur. La morgue de l'officier s'exaspère. Il s'y ajoute la mauvaise humeur, que provoquent sans doute à la fois la douleur physique et l'humiliation de se sentir affaibli, de se voir en piteuse posture devant des gens qu'on avait jusqu'alors profondément méprisés et qu'on est forcé maintenant de reconnaître utiles, parfois même indispensables.

Faute d'officiers blessés ou malades, nous eûmes, par contre, assez souvent des officiers allemands en visite. Oh! ce n'étaient point, pour l'ordinaire, des officiers supérieurs. Le roi de Wurtemberg, par exemple, lorsqu'il vint dans notre ville et exigea que le conseil municipal lui fût présenté au grand complet, se garda bien de faire une visite aux hôpitaux. Mais, parfois, un capitaine, un lieutenant, venaient voir les blessés et leur porter des nouvelles: toujours, ils affirmaient que l'armée allemande allait de triomphe en triomphe. Jusqu'à la fin de décembre, ils assuraient qu'on allait prendre Calais. Un soir d'hiver, deux jeunes officiers arrivant en automobile annoncèrent la chute de Verdun et, tout de suite, on illumina la gare et l'on fit bombance. Le lendemain, on devait déchanter et avouer qu'une faute d'impression, qui s'était glissée dans le communiqué officiel lui-même, avait motivé cette erreur. On ajoutait, d'ailleurs, que c'était simplement partie remise.

A tous ces visiteurs, les blessés voulaient donner leurs lettres pour le pays. Certains officiers refusaient carrément de s'en charger. D'autres les prenaient, souvent sans trop savoir où et quand ils trouveraient les fourgons de la poste impériale allemande, qui, dans les débuts, tout au moins, passaient à intervalles fort irréguliers. A tous aussi, les blessés demandaient s'ils n'apportaient pas de lettres; mais, durant des mois, rien n'arriva. Cette admirable organisation de l'armée allemande n'était donc pas sans lacunes? A moins qu'il n'y eût, dans cette privation de toute correspondance pour les blessés eux-mêmes, une mesure de discipline rigoureuse et d'une dureté vraiment incompréhensible. Combien en ai-je entendu, dont le dernier cri, avant de mourir, était: « Ce qui me fait le plus de peine, c'est de partir sans avoir rien su de ma femme et de mes enfants! » ou encore: « Je meurs volontiers pour ma patrie (c'était un jeune chasseur de dix-neuf ans qui parlait); je n'aurais voulu qu'une chose: avoir une réponse de ma mère, à la lettre que je lui ai écrite il y a six semaines! »

Faute de lettres, les blesses auraient du moins voulu des journaux. Mais, la plupart du temps, les officiers s'en montraient peu prodigues. Ils ne leur donnaient guère que la Berliner illustrierte Zeitung, dans laquelle on multipliait à plaisir les histoires les plus absurdes et les plus fantastiques en vue de discréditer la France et ses alliés.

Quand l'occupation allemande fut bien établie, quand an bataillon de Landsturm badois eut pris garnison dans la ville, les journaux de l'empire et ceux spécialement du grand-duché arrivèrent régulièrement, par les trains militaires quotidiens circulant sur les voies restaurées. Pour l'honneur de l'Allemagne, nous pûmes alors constater que tous les journaux n'avaient heureusement pas le ton aussi grossier et ne se repaissaient pas d'inventions aussi stupides.

Un jour, dans le courant de septembre, deux officiers vinrent visiter l'hôpital militaire. L'un portait des lorgnons — chose rare, — sur un nez long et pointu, souligné d'une lèvre sévère. Il avait le grade de capitaine, mais son uniforme à passe-poil bleu pâle me déroutait. Les soldats me dirent que c'était un trésorier-payeur aux armées (Zahlmeister); et tout de suite (ô association des idées!) l'image d'un autre me vint à l'esprit, qui n'était pas Allemand pourtant, mais qui me rendit celui-là doublement antipathique.

Le lieutenant qui l'accompagnait, enjoué, parlant beaucoup, était un jeune et bel homme qui paraissait se croire toujours devant un miroir: le type de l'officier que les hommes appellent schneidig ou ladellos, — ce que les nôtres, je pense, traduiraient par chic ou épatant.

Ces messieurs visitèrent les galeries, les salles, la pharmacie, la chapelle même, avec un intérêt qui semblait réel. Ils louèrent, à bon droit, d'ailleurs, la construction et le bon agencement de l'édifice: ils paraissaient étonnés que la Belgique eût quelque chose d'aussi grand, d'aussi neuf, d'aussi propre pour ses soldats; et avec une naïve lourdeur, qu'ils prenaient sans doute pour de l'amabilité, ils le disaient.

Deux incidents ont rendu pour moi leur passage inoubliable. Le premier est la visite faite, dans une chambrette isolée, à un cuirassier atteint de fièvre typhoïde.

Cet homme était là depuis trois semaines au moins. On nous l'avait amené un soir, alors que son régiment passait à proximité de la ville sans y entrer. Il était petit de taille, avec des épaules carrées et point de cou. Ses cheveux épais et très noirs encadraient une figure brune et brutale, percée de petits yeux méchants. Ce soir-là, ses yeux étaient comme retournés. Bien qu'il eût alors fort peu de fièvre, il paraissait absolument ahuri. Il ne disait rien et semblait ne rien entendre.

Le sanitaire qui l'accompagnait nous expliqua que, peu de temps auparavant, durant l'attaque des forts de Liège, et tandis que, en pleine nuit, les cuirassiers traversaient la Meuse sur un pont de fortune, cet homme était tombé dans l'eau. Faute de l'avoir vu ou de pouvoir lui porter secours, on l'y laissa se débattant et se cramponnant, criant et pataugeant, grelottant de froid surtout, jusqu'au petit jour. Depuis lors, on le trimbalait dans une voiture d'ambulance. Mais il était devenu sourd-muet et, comme la fièvre décidément le tenait, on avait ordre de le laisser à l'hôpital. Oh! et puis, comme c'était un abruti qui ne voulait rien savoir, il n'y avait pas à s'en préoccuper beaucoup! Et sur ce bon conseil, le sanitaire l'abandonna.

L'homme devait être mis en observation. Comme il était tard quand on l'apporta, on le plaça au petit bonheur dans le premier lit qu'on trouva libre, à l'extrémité d'une grande salle dont la moitié à peine était occupée par des blessés légers.

Durant la nuit, la fièvre augmenta. La bonne sœur qui était de garde vint avec un cachet de quinine et le présenta au malade. Celui-ci, sans rien dire, l'avala ou du moins le reçut dans sa bouche. Puis, au bout d'une minute à peine, quand il l'eut bien détrempé, il le cracha, mêlé de salive, à la figure de son infirmière. En même temps, recouvrant soudain la parole, il s'écriait en allemand: « Ah! la gueuse de femme! Elle veut m'empoisonner! » Doucement, la sœur se retira en s'essuyant le visage. Mais les blessés, réveillés par le bruit, s'indignèrent. Quelques-uns d'entre eux prirent violemment à partie le nouveau venu. Celui-ci ci répliqua; on en vint bien vite aux injures. On serait passé aux coups, si la sœur ne s'était charitablement interposée. Un moment, la paix se fit, l'orage sembla calmé. En réalité, il devait éclater bientôt de plus belle. Excité, en effet, par ce premier incident, et par la fièvre toujours plus ardente qui le travaillait, le cuirassier se dédommageait maintenant de son long et obstiné silence. Tantôt il poussait des plaintes et des gémissements; tantôt il se répandait en invectives contre des ennemis imaginaires; ou encore, perdant tout à fait l'esprit et se croyant plongé dans la Meuse, il se débattait, criait, appelait au secours. La salle entière fut bientôt réveillée.

Alors quatre gaillards, parmi les blessés déjà convalescents, se levèrent. En un tour de main, ils empoignèrent par les quatre angles le matelas sur lequel le malheureux typhique multipliait ses contorsions; et malgré les cris de l'homme, malgré les supplications de la bonne sœur qu'épouvantait cette intervention trop peu évangélique, ils portèrent le tout hors de la salle, dans le grand corridor dallé.

— Maintenant, dit en manière de conclusion celui qui dirigeait le mouvement, tu vas rester tranquille et fermer ta bouche (il employait même le mot allemand Maul, dont l'équivalent français commencerait plutôt par un g...), parce que, si tu ne te tais pas et que tu nous empêches encore de dormir, nous te ferons passer par la fenêtre.

Admirable effet d'une éloquence sans fard! Malgré toute sa fièvre, le malade se le tint pour dit et acheva la nuit dans un parfait silence. Dès le matin, bien entendu, la sœur, qui l'avait charitablement emmitouflé de son mieux, le fit transporter dans une chambrette séparée. Le même jour, les médecins constatèrent les signes certains de la typhoïde.

On dit parfois d'un homme qu'il a une fièvre de cheval. Jamais métaphore ne fut mieux en situation. L'homme, qui refusait toujours de répondre soit aux prévenances soit même aux menaces, était constamment agité, le pouls brûlant, les yeux hagards. Quelquefois, il ouvrait la bouche pour dire des injures ou demander à manger. Le plus souvent, il restait dans une sorte d'abrutissement, le regard chaviré, la lèvre pendante. Avec cela, et tandis que mourait dans la chambrette voisine, emporté par le même mal, un petit dragon blond, natif d'Alsace, qui, dans son délire souriant et consolé, se croyait entouré de ses parents dans sa chère maison natale, le farouche cuirassier en réchappa!

Il venait justement d'en réchapper, c'est-à-dire qu'il entrait en convalescence, quand passèrent les deux officiers. Je leur signalai son cas, ajoutant que cet homme était la terreur des bonnes sœurs; qu'il s'était conduit en véritable brute, mais que, sans doute, la typhoïde était un peu responsable de ses grossièretés.

Le jeune lieutenant eut un geste dégagé: « Si c'est la typhoïde, mieux vaut le laisser tranquille. » Et déjà, il tournait le dos à la chambrette.

— Doch, doch! Mais si, mais si! dit posément l'officier-payeur. Il faut le voir et lui parler. II entra, tandis que le prudent lieutenant restait sur le pas de la porte. Le dialogue fut bref, mais énergique; ce fut même plutôt un monologue de l'officier, et qui pourrait se traduire ainsi:

— Pourquoi ne réponds-tu jamais, quand on te parle? Tu n'as pas honte d'être si grossier? Les sœurs t'ont bien soigné et t'ont guéri. Monsieur le pasteur (sic) est aimable pour toi. Tu es dans un hôpital moderne et où beaucoup de blessés voudraient bien être. Si tu n'es pas poli et ne te conduis pas convenablement, tu n'y resteras pas longtemps.

Cette fois-ci encore, l'éloquence fit son effet. Le redoutable cuirassier de la Meuse, ainsi que nous l'appelions, fut guéri de sa surdité, recouvra l'usage de la parole; et s'il n'alla pas jusqu'à prendre tout d'un coup le style et les manières de la cour de Louis XIV, il se montra du moins, depuis lors, aussi correct et poli que peut l'être un soldat prussien.

L'autre incident du même jour fut moins honorable pour l'armée allemande. Il y avait, dans une grande salle, un soldat hambourgeois de la Landwehr. C'était un grand diable au poil roux, père de famille aux mœurs paisibles, arrivé depuis peu avec quelques autres éclopés. Quand le beau lieutenant passa devant lui (tandis que le trésorier-payeur suivait l'autre rangée de lits), l'homme se plaignit amèrement qu'on lui eût, la veille ou l'avant-veille, volé son porte-monnaie. Je fis observer que c'était un peu de sa faute. Dès son entrée à l'hôpital, je lui avais proposé, comme à tous les autres, de confier son argent, sa montre et ses papiers personnels à l'administrateur, qui en donnerait reçu et en prendrait soin. La précaution était utile, car, plusieurs fois, malgré la vigilance du personnel, certains objets avaient disparu. Une nuit même, un malheureux mort, que le gardien avait eu le tort de laisser seul durant quelque temps, avait été dépouillé de sa montre restée à son chevet. Le Hambourgeois, défiant, avait voulu garder son petit trésor dans le tiroir de sa table de nuit; c'est ainsi qu'il l'avait perdu. Naturellement, aucun de ses voisins ne savait rien, n'avait rien vu.

— Pourquoi n'as-tu pas fait ce qu'on te proposait? demanda le lieutenant.

— Je voulais garder mon argent pour acheter des fruits ou des cigarettes.

— Tu savais bien qu'on t'en aurait rendu, au fur et à mesure de tes demandes. Combien avais-tu dans ton porte-monnaie?

— Quinze marks (environ vingt francs).

Le lieutenant plongea la main dans la poche de son élégante culotte et en tira une bourse en mailles d'argent, large, profonde, qu'il semblait remonter intérieurement de la lèvre même de ses bottes. Il l'ouvrit, et sa main palpait un ruissellement de pièces blanches, pendant qu'il disait:

— Quinze marks! Ach! je ne vais pas t'en donner tant; je n'en finirais plus. Mais il faut bien que tu aies quelques sous.

Il prit une grande et belle pièce de cinq marks et la lui tendit. L'homme la saisit et remercia assez froidement.

Le soir, je voulus savoir la raison de cette froideur et je revins dans la salle des éclopés. Le Hambourgeois aux cheveux roux, assis sur son lit, causait avec son voisin ou plutôt l’écoutait causer. Car celui-ci, homme de Landwehr aussi, mais plus jeune, incapable de se lever à cause d'une sciatique, passait son temps à lire et à discourir. C'était une sorte d'intellectuel, aux idées impersonnelles mais avancées. II avait une figure ovale démesurément longue, une barbe en pointe, d'un noir de jais comme ses cheveux abondants et ses sourcils broussailleux. Sous ces arcades noires brillaient deux yeux, noirs aussi, fins et perçants comme des vrilles, qui encadraient un nez brusque et surmontaient une bouche au pli dédaigneux. A cause de cet ensemble, je l'avais intérieurement surnommé Méphistophélès. Presque chaque fois que j'entrais dans la salle, il était le premier à m'interpeller et m'aurait volontiers gardé des heures.

Ce soir-là, j'interrogeai d'abord l'homme roux:

— Eh bien, tu as été content ce matin?

— Oui, fit-il avec autant de mollesse et aussi peu d'enthousiasme qu'il en avait eu envers son officier.

Mais, tout de suite, Méphistophélès prit la parole:

— Cinq marks, voyez-vous, il ne s'est pas ruiné, le lieutenant!

— Comment, dis-je. Mais il ne vous devait rien! Et c'est déjà bien joli, pour un simple Oberleutnant. Sans compter que peut-être il n'est pas riche...

— Pas riche? reprit Méphisto. Vous l'avez bien vu. D'ailleurs, en temps de guerre, tous les officiers sont riches...

Feignant de ne pas comprendre, j'insistai:

— Est-ce donc qu'ils touchent de si grosses sommes? Mais ils ont aussi bien des dépenses.

Alors, Méphistophélès vissa ses deux yeux noirs dans les miens, pour savoir si je me moquais de lui. Et avec une ironie amère, il ajouta:

— Oh! non! Ce n'est pas leur solde qui les enrichit. Mais en temps de guerre, comprenez-vous?... Il y a tant d'argent à ramasser sur les chemins (es liegt so viel Geld auf den Wegen)...

L'entourage riait. Je ne répondis rien. Mais cette parole m'ouvrit bien des horizons sur l'idée que les soldats allemands, — ou certains d'entre eux tout au moins, — peuvent se faire de leurs officiers.

Quelques jours après, je devais apprendre mieux encore comment ils les aimaient.

Cette fois, c'était chez les sœurs de la Sagesse. La 17e division de réserve passait, se dirigeant probablement vers l'Yser. La ville était encombrée de cavaliers gardant les ponts et les avenues.

Une vague de terreur était tombée dès le matin. Au cours de la journée, des quantités de fantassins, de cavaliers, d'automobiles arrivèrent. Certains allaient camper non loin, d'autres restèrent en ville.

Le logement de l'état-major fut long à trouver. On hésita entre trois ou quatre établissements. Finalement, ces messieurs jetèrent leur dévolu sur le couvent des sœurs grises.

L'établissement, vide de ses pensionnaires, était encombré de blessés. Il y avait des Français, restés là depuis le 24 août, et aussi beaucoup d'Allemands. Les sœurs n'avaient guère à offrir que les dortoirs des élèves, belles salles nues dont les lits avaient été transportés dans le bas de la maison, pour recevoir les victimes de la bataille.

Les officiers déclarèrent qu'il fallait trente-deux lits, et, par conséquent, trente-deux chambres. Ce fut un joli branle-bas! Les pauvres sœurs, affolées, commencèrent à évacuer leurs cellules. En hâte, on transportait d'un bout de la maison à l'autre des chaises et des tables, des couvertures et des matelas. Ce remue-ménage ne pouvait échapper aux blessés, qui m'en demandèrent la cause.

— C'est, leur dis-je, un état-major de vos troupes qui veut passer la nuit ici. On prépare des logements pour les officiers.

Paul, le bon gros homme aux cheveux blonds qui passait son temps à manger du chocolat et à gémir doucement, torturé par une blessure à la cuisse qui ne voulait pas se fermer, dit alors en maugréant:

— Il y a une belle pièce d'eau, là, dans le parc (de son lit, pendant le jour, il pouvait la contempler depuis des semaines). On n'a qu'à les y mettre. C'est le meilleur endroit pour ces Messieurs.

— Oh! dis-je, c'est là votre amitié pour eux! Ils la trouveraient un peu fraîche.

Mais de chaque point de la salle, d'autres voix étaient parties, ne me laissant pas le temps de formuler une objection.

— Il y a un bel escalier de pierre, disait l'un, qui a bien au moins seize marches? On n'a qu'à les y mettre deux à deux, étendus tout du long, pieds contre pieds. Ils seront au sec.

— En tout cas, disait un troisième moins féroce, il y a bien des lits inoccupés, ici, dans la salle. Puisque ces lits sont bons pour nous, qui sommes blessés, pourquoi pas pour ces officiers qui se portent bien?

Cet homme modéré et sage eut presque raison, sans le savoir. Au milieu du déménagement, arriva soudain jusque dans la cour d'entrée du couvent une énorme auto de grande marque, de dimensions vastes et d'aspect confortable : ample limousine à la carrosserie ultra-moderne, avec des panneaux Louis XV et des angles emboutis. Mais le tout disparaissait sous une épaisse couche de poussière grise. L'avant, le marchepied et le porte-bagage étaient chargés de bidons d'essence.

Le voyageur qui descendit était un général de division, homme déjà très âgé et un peu cassé, quoique portant beau encore. Les officiers, qui tout à l'heure parlaient si haut et se montraient si arrogants avec les sœurs, furent immédiatement devant lui comme de petits garçons. Mis au courant des préparatifs qui s'accomplissaient, le général von B... décida que tous les capitaines, lieutenants et sous-lieutenants coucheraient dans les dortoirs. Seuls les officiers supérieurs auraient une chambre. Encore, pour installer ces chambres, devrait-on utiliser les classes, et ne point toucher au quartier des religieuses, ni surtout à leurs cellules.

Vers 9 heures, dans le grand parloir, le souper fut servi à cet état-major. Le général avait ordonné de préparer un plat de viande, des légumes, du pain et peu de vin; il fixa même le nombre de bouteilles. On fit exactement selon ses ordres; et de part et d'autre, on se tint bien.

Mais à 10 heures, quand le vieux général, fatigué de sa journée bien remplie, fut monté se coucher; quand les officiers d'état-major, sur son ordre, en eurent fait autant, d'autres arrivèrent, isolés ou par groupes, affamés, altérés, rogues et impérieux.

C'est alors qu'il fallut apporter de la viande encore, et puis encore du vin, et encore, et toujours! Si bien que les pauvres sœurs, quand parut le matin clair, en furent réduites à bénir, comme un événement providentiel, l'apparition, dans le grand couloir, du pantalon à large bande rouge, la venue du général prussien qui la veille au soir leur avait fait tant de mal au cœur!

— Ah! disait l'une d'elles en pleurant: dire qu'il faut recevoir ces hommes-là, et les loger, et les nourrir, — et qu'il ne nous est pas permis même de leur vouloir du mal! Mais demain ou après-demain, ils seront là-bas, sur le front, en train de massacrer les nôtres!

Ils y allaient, en effet, bien que sans enthousiasme apparent. Dans la journée, ils repartirent. Auparavant, un petit groupe d'officiers fit le tour des hôpitaux, où quantité d'hommes plus ou moins fatigués étaient venus passer la nuit. Ce fut un coup de balai général. Les malheureux éclopés eurent beau protester qu'ils n'en pouvaient plus: la plupart furent contraints de repartir. Sur soixante-deux, je crois, qui étaient venus à l'hôpital principal, il en resta à peine une vingtaine.

Il est vrai que ceux-là avaient des titres spéciaux. Ils n'étaient pas de la catégorie de ceux qui, lorsqu'on leur demandait dans quelle salle il fallait les mettre, répondaient simplement par ce mot: Fusskrank! (J'ai mal aux pieds!) Ce refrain-là, on n'y prêtait guère plus attention.

Et pourtant, il y avait des hommes aux pieds plats, d'autres aux orteils en marteau. Un des médecins belges, encore présents, disait en passant la visite: « C'est incroyable qu'on ait pu prendre des hommes pareils dans l'infanterie! » II y avait encore ceux dont les pieds étaient tellement enflés, que leurs bottes ne pouvaient plus être enlevées. J'ai vu deux soldats valides, s'arc-boutant l'un contre l'autre, tirer de toutes leurs forces sans arriver à déchausser un de leurs camarades, à qui, d'ailleurs, ils procuraient ainsi tout le contraire d'un soulagement.

Quand les privilégiés, ceux que l'autorité allemande nous laissait en garde, se trouvèrent seuls à l'hôpital, ils poussèrent des soupirs de satisfaction. Parmi ces hommes de Landwehr, naïvement heureux de s'arrêter en deçà du champ de bataille, quelques-uns étaient de véritables infirmes; il y avait, entre autres, un her- nieux. On comprend qu'ils n'eussent guère d'élan et que leurs officiers ne leur inspirassent que peu d'affection.

Quelquefois, cependant, il m'a été donné de rencontrer des hommes sincèrement attachés à leurs chefs. Une des victimes des combats du 24 août était un chef d'escadron du 16e hussards, le Major von H... C'était un officier catholique, frère de deux religieuses ursulines. Blessé grièvement, il ne survécut que pour mourir peu de jours après, très pieusement préparé à se présenter devant Dieu et disant entre autres choses: « Mieux vaut moi qu'un autre, puisque je suis célibataire. » Quand j'annonçai sa mort aux soldats blessés, un sous-officier de son régiment dit tout haut: « C'était un homme très bon. »

Une autre fois, comme un fantassin se plaignait d'avoir maintes fois dormi dans la boue, tandis que les officiers s'allongeaient chaudement dans de bons sacs de couchage en cuir ouaté, ou se carraient dans leurs confortables autos, un chasseur à pied répondit: « Notre lieutenant ne fait pas comme ça. Il est toujours avec nous et souvent même il vient manger avec les hommes, assis par terre. » Un autre jour enfin, dans un convoi de blessés, j'en vis arriver un qui était couché tout seul dans une carriole, proprement étendu sur un paquet de foin que recouvrait entièrement le grand manteau bleu d'un officier. Les deux pans du vêtement étaient repliés sur le patient pour le garantir du froid: « C'est mon sous-lieutenant, dit le soldat, qui m'a donné son manteau pour me couvrir; il est tout plein de sang maintenant, il va être fichu (kaput) ou bien il ne lui reviendra jamais. Mais il a dit que ça lui était égal. »

Parmi les horreurs et les violences de la guerre, on est consolé et réconforté chaque fois que l'on peut, en passant, saluer une belle âme.

 

Chapitre III

Troupes de Passage

Mademoiselle Hermenaut d'Arrambil était connue de toute la ville. D'abord parce que toute la noblesse du pays la revendiquait pour parente, si bien qu'on avait pris l'habitude, dans les milieux aristocratiques et les vieilles familles terriennes, de ne la désigner que par l'appellation familière de tante Colette. Puis, parce que, pour les pauvres aussi, elle était une tante, ou, pour mieux dire, une mère; et que le seuil de sa grande maison semblait usé sous les pas des mendiants, des vieilles femmes, des enfants du peuple, qui, à jour fixe, chaque semaine, venaient recevoir de tante Colette un morceau de pain, un reste de repas, une pièce de vêtement ou quelques censés, souvent aussi quelques bonnes paroles.

Ces derniers temps, l'âge et les deuils multiplies avaient appesanti le pas et affaibli la santé de la bonne demoiselle; si bien que ses chantés étaient souvent distribuées par les mains de Godlive, la fidèle servante flamande. Les pauvres assuraient que ce n'était plus la même chose. Non que Godlive ne fût, elle aussi, une bonne âme. Mais c'était une femme du peuple, et une vigoureuse Flamande, qui ne perdait pas son temps au sentiment et ne se laissait pas aisément duper par le simulacre de la misère.

Maintenant, tante Colette est au ciel, où elle est allée, au courant de l'année 1915, recevoir elle-même l'aumône éternelle du paradis, promis aux bonnes âmes. Elle n'aura pas vu la Belgique libérée et sa bonne ville redevenue joyeuse. Ou plutôt elle verra tout cela du haut du ciel. Mais, en août et septembre 1914, elle avait vu passer, en partie tout au moins, les armées impériales; et elle en fut profondément remuée, si profondément, que cela même peut-être hâta sa fin, comme celle du vieil évêque fut hâtée par les tourments physiques et moraux qu'il eut à subir.

Tante Colette, il est vrai, ne fut pas prise ni emmenée comme otage. Mais un soir, un triste soir de septembre 1914, elle eut à loger des officiers allemands, et ce fut pour elle, ce fut pour toute la lignée de ses neveux et nièces, un événement inoubliable.

La maison des Hermenaut d'Arrambil, dont Mlle Colette était la solitaire habitante, alignait juste en face du théâtre, dans une rue généralement déserte, ses dix-sept fenêtres de façade, le long desquelles courait, au premier étage, un balcon rectiligne, encadré d'un parapet en fonte, à la mode ancienne. On savait qu'il y avait eu là, jadis, des enfants nombreux et joyeux. On savait que la bonne demoiselle y abritait sa pieuse et bienfaisante vieillesse. Et personne ne s'en étonnait, ni (sauf les pauvres qui s'en montraient la porte) n'eût songé à s'occuper de ce qui se passait là dedans.

Ce soir de septembre, comme des troupes allemandes en assez grand nombre prenaient leurs logements en ville, un sous-officier avisa cette immense et silencieuse façade; il déclara que, dans une si grande maison, il fallait trouver immédiatement place pour une dizaine d'officiers. Ce fut un moment de cruel émoi. C'est alors que Godlive, l'habituelle dispensatrice des bontés et des douceurs de tante Colette, trouva enfin l'occasion de manifester les viriles qualités qui faisaient le fond de son caractère.

— Puisqu'ils veulent entrer, on ne saye quand même pas refuser, pas? Mais je vaye bien pour une fois tirer mon plan et mademoiselle n'a toujours pas qu'à se déranger.

Quelque temps après, neuf officiers se présentèrent. L'un d'eux, qui parlait bien le français et qui avait de belles manières, s'enquit de la maîtresse du logis et demanda à lui présenter ses hommages. Il fut reçu dans le grand salon, froidement mais poliment; Mlle d'Arrambil lui dit qu'elle l'attendait avec ses compagnons, pour dîner, à sa table, dans une heure. Ces messieurs saluèrent et se retirèrent. Godlive n'avait encore rien dit; seulement, dans son for intérieur, elle avait pris la mesure de ses hôtes.

A 7 heures, ceux-ci furent exacts et l'on se mit à table. Un des officiers, ostensiblement, tira son revolver de sa poche et le mit près de son assiette. Alors Godlive, pour la première fois, éclata:

— Non, mais vous n'alleye quand même pas laisser ça sur la table? Croyez-vous ça n'est pas malhonnête pour mademoiselle? Et puis, savez-vous, moi j’aye bien trop peur de ces affaires et je ne sauraye quand même pas vous servir si je vois ça là tout le temps!

L'officier comprit ce qu'il put à cette tirade. Mais le ton, dit le proverbe, fait la chanson. Et ce ton était assez péremptoire, pour qu'il n'y eût pas à s'y méprendre. Stupéfait, amusé peut-être par un franc-parler auquel il n'était pas habitué, le malappris, parmi les sourires de ses confrères, remit l'arme dans sa poche et God- live servit le repas.

Ce ne fut pas encore sans quelques incidents. Il y avait sur la nappe des brocs de bière, des carafes d'eau et aussi quelques bouteilles de vin. Après la soupe, Godlive fit le tour de la table et installa ces bouteilles symétriquement, une pour deux convives. En même temps, avec une mimique expressive, elle indiquait à chacun la bouteille à laquelle, avec son voisin, il avait droit:

— Pour vous deux... Une boutelle! Pas trop boire, pas? Pas d'autres.

Comme il y avait, à la droite de mademoiselle, un commandant, et que les règlements militaires sont fort stricts, personne ne souffla mot. Au contraire, les jeunes officiers, décidément égayés, prirent le parti de rire. Ils n'avaient pas fini. Le bifteck aux pommes, copieux mais unique service, était excellent. Si bien que, les assiettes étant vides et les plats aussi, mademoiselle eut la charité de demander qu'on en rapportât de la cuisine. Godlive fit signe qu'il n'y en avait plus et, mise tout à fait en train, oubliant les bonnes manières qu'elle gardait d'ordinaire si soigneusement devant mademoiselle, elle expliqua pour les convives:

— Pas d'autres... Assez mangeye... Trop manger, pas dormir!

En somme, le dîner s'acheva gaiement. Il faisait beau. Les officiers sortirent pour prendre l'air. Peu d'instants après, l'un d'eux rentrait en hâte et demandait qu'on ouvrît la porte cochère toute grande. Dans la rue, déjà bien au virage et prête à passer sous l'arcade, une automobile militaire attendait.

— Och! s'exclama Godlive avec indignation; vous ne voulez pas faire entrer cette machine chez mademoiselle? Qu'est-ce que ça est encore de ça pour une voiture, avec des fusils ou des poudres de canon? Y a toujours bien de la place assez à l'hôtel (un des grands hôtels de la ville était, de fait, tout à côté). Alleye, ça sera bien mieux qu'ici et vous dormirez plus tranquiyes.

Une fois encore, bon gré mal gré, il fallut s'exécuter; la grande porte, la porte carrossière comme disait Godlive, resta fermée à l'automobile, qui fit marche arrière et s'en alla.

Sur le coup de neuf heures, ce fut Godlive qui parut dans la rue:

— Mademoiselle est montée. Veneye seulement! Vos bougeoirs sont allumés à la cuisine et je vaye vous conduire dans les chambres. Mais il faudra faire doucement (et sa main, sa bouche, ses yeux multipliaient les signes expressifs), doucement marcher, doucement aller coucher, doucement dormir... Mademoiselle fatiguée, vieille,... pas déranger!

Subjugués, méduses, les officiers allemands s'arrachèrent à la douceur du soir, et des cigarettes, et des conversations sous la lune. Conduits par l'irrésistible Godlive, ils rentrèrent dans la maison hospitalière et s'en furent «doucement coucher »...

Après une nuit calme, ils se levèrent frais et dispos. Dans la salle à manger que dorait déjà un rayon de soleil, sur la nappe blanche, des tartines beurrées les attendaient, avec le café au lait traditionnel. Sous les yeux du commandant ils déjeunèrent. Puis, celui qui servait d'interprète dit à la servante qu'ils allaient partir, poursuivant leur marche vers le front. Comme ils étaient gens de bon ton, ils voulaient présenter à mademoiselle, avant de la quitter pour toujours peut-être, leurs remerciements et leurs hommages. Godlive regarda l'officier, puis elle haussa les épaules:

— Mademoiselle? On ne va quand même pas la faire descendre à c't'heure... Pourquoi? La saluer? Elle vous a déjà vus assez, saveye, pour le plaisir que ça lui fait. Vous pouveye aller!

Et leur ouvrant la porte, sans dissimuler son sourire, la brave Godlive regarda partir, un peu ahuris, les officiers allemands.

 

Une autre fois encore, deux de ces messieurs trouvèrent à qui parler et durent s'incliner devant la crànerie d'une femme. Mais, cette fois, c'était la châtelaine elle- même qui parlait. Ce fut dans un château situé non loin de la ville et habité par une dame d'un certain âge, que j'appellerai Mme de la Formerie. Un officier supérieur, suivi d'un jeune lieutenant et de deux ordonnances, se présente pour requérir un logement. Les soldats vont à la cuisine; la dame reçoit les officiers dans son salon et leur dit, sans détour, à peu près ceci:

— Messieurs, vous comprenez qu'il n'est pas agréable de recevoir ses ennemis. Mais d'après les lois de la guerre, vous êtes les maîtres. Je vous donnerai l'hospitalité que vous demandez. Seulement, comme je suis seule actuellement ici, je me réserve tout l'étage. Vous voudrez bien passer la nuit au rez-de-chaussée. Pour le moment, si vous voulez, nous irons à la salle à manger.

C'était un vendredi. En bonne catholique, Mme de la Formerie fit observer à ses hôtes qu'elle n'avait pas de viande à leur offrir. A quoi l'officier supérieur répondit qu'il était catholique aussi, mais qu'à la guerre on était dispensé de l'abstinence. Il dut bien tout de même se contenter d'un plat d'œufs et de quelques pommes de terre, avec deux bouteilles de vin blanc pour les trois convives. Après le repas, comme on allait revenir au salon, le lieutenant sortit. Il rentra bientôt, portant dans ses bras une énorme botte de paille, qu'il était sans doute allé chercher dans les communs du château. La noble dame du lieu se leva d'un bond; elle alla vers lui, la tête droite, avec son air le plus majestueux:

— Monsieur, dit-elle, qu'est-ce que c'est que ces manières? D'où arrivez-vous donc et que venez-vous faire chez moi avec cette paille?

— Madame, répondit le lieutenant, en un français non moins pitoyable que sa mine, vous nous avez dit que nous passerions la nuit ici. Alors, pour laisser le canapé à mon commandant, je suis allé chercher de la paille pour moi-même.

— Monsieur, reprit la châtelaine de plus en plus solennelle, je vous ai dit que je vous recevrais: je ne prétends pas vous faire passer la nuit par terre. Veuillez rapporter cette paille où vous l'avez prise. Je vais vous faire descendre par mes sujets des matelas et des couvertures.

Là-dessus, avec un grand air de dignité offensée, elle sortit de son salon et monta chez elle pour achever de rire.

Tout n'était malheureusement pas toujours aussi gai ni aussi facile. Il y eut bien des maisons où les soldats de passage s'enivrèrent, s'emportèrent, cassèrent la vaisselle ou les meubles, mirent des objets dans leurs poches. On les laissait faire, sans oser résister, et l'on s'estimait encore heureux d'avoir la vie sauve. On songeait toujours, en tremblant, à la brutalité des premières troupes, ces armées d'invasion qui ont, pour son malheur, fait la réputation de l'Allemagne dans la guerre actuelle et déshonoré en maints endroits son nom.

Quand les soldats de passage avaient été bien reçus, il arrivait souvent que le sous- officier commandant le détachement prît dans sa poche un morceau de craie et traçât sur la porte principale, ou sur les volets de la maison, ces mots ou d'autres semblables: Gute Leute! Schonung! c'est-à-dire: II y a ici de braves gens; épargnez- les! Et il mettait sous l'inscription sa signature et son titre. Au bout de quelques jours, les habitants eurent compris le sens de ces caractères, pour eux d'abord cabalistiques. Alors, en gens avisés, plusieurs prirent eux-mêmes de la craie et, sur leur propre demeure, à l'intention des troupes qui défileraient encore, ils écrivirent audacieusement... ce qu'ils lisaient sur la porte du voisin! Quand les bataillons suivants passèrent, ils purent ainsi se persuader que partout, dans notre ville, leurs prédécesseurs avaient reçu un accueil chaleureux. Car il y avait peu de maisons sur lesquelles un Millier, un Schmidt, ou un Meyer, sous-officier de chasseurs ou sergent de ulhans, n'eût pris soin de recommander en grosses et lisibles lettres : Bitte, Schonung! Nicht plündern! « Prière d'épargner ces braves gens! Prière de ne pas piller! » Aussi bien, leur doit-on cette justice, que beaucoup de ceux qui passèrent en septembre se montrèrent bons princes. Un jour, un cycliste qui avait fait 40 kilomètres parcourut une bonne partie de la ville pour distribuer des lettres. Toute relation postale était à cette date supprimée depuis longtemps. Dans un bureau de poste, raconta-t-il, à la précédente étape, il avait trouvé ce paquet de lettres, en souffrance, destinées à des habitants de notre ville. Alors, pensant que des familles angoissées y trouveraient peut-être des nouvelles de leurs proches, il avait emporté toute la liasse avec lui. De maison en maison, demandant poliment aux habitants les explications nécessaires, il allait comme un bon facteur déposer son précieux courrier,

Un sous-officier m'a laissé un souvenir inoubliable. C'était un petit homme râblé, aux cheveux châtains coupés ras, à la moustache drue, aux yeux brillants de santé. Il arriva un matin à l'hôpital militaire, conduisant un convoi de blessés, qui se composait uniquement de trois ou quatre charrettes réquisitionnées dans des fermes, près de l'endroit où l'on se battait. Pendant qu'on procédait au déchargement des pauvres victimes, le sous-officier semblait n'avoir d'autre souci que d'écarter quelques civils, venus là en curieux et qui auraient effectivement mieux fait d'être ailleurs. Mais il les repoussait avec une bonhomie relative, qui rendait ces badauds sincèrement surpris.

Quand tous les blessés eurent été transportés dans les salles, cet homme vint à moi, l'air joyeux et souriant:

— Hochwürden, me dit-il, vous êtes un prêtre catholique? Moi aussi, je suis catho- lique.

— Tant mieux, répliquai-je sans enthousiasme. Et avant que j'eusse pu trouver autre chose à dire, le sous-officier continua avec volubilité:

— Je suis du pays rhénan, de Coblence. Ah! c'est une jolie ville, et j'ai une si belle situation! Voyez-vous, je suis un homme heureux...

— Comment, vous êtes heureux au milieu de la guerre et de ses horreurs?

— Il est vrai, c'est horrible! Mais encore, je ne suis pas à plaindre. Je suis dans le service de santé et je ne fais que du bien. Si nous sommes exposés, c'est toujours moins que les autres. D'ailleurs, franchement, je ne crains rien. Moi, j'ai la chance!

— Mais enfin vous devez être triste de voir tant de gens mourir ou souffrir?

— Oui, oui! Mais tout de même, ils meurent pour l'Allemagne, et l'Allemagne combat pour sa défense... C'est vrai aussi que beaucoup ne rentreront pas chez eux. Mais moi je suis sûr d'y rentrer, et alors je serai encore plus heureux qu'avant.

— Vous êtes père de famille? demandai-je, parce que je venais de voir à son doigt une alliance.

— Non, je n'ai pas d'enfants. Mais je suis marié; et j'ai une femme si belle, mais si belle, qu'elle me suffit! Tenez, je vais vous montrer sa photographie que j'ai toujours sur moi...

— Merci, voulus-je dire. Et je cherchais à m'en aller.

Mais il me barrait la route et tirait déjà son portefeuille. Il me mit littéralement sous le nez une photographie, en répétant, exalté par ses propres paroles:

— N'est-ce pas qu'elle est belle? N'est-ce pas que je suis un homme heureux? Il y a quatre ans que nous sommes mariés, et nous nous aimons comme au premier jour... Surtout, Hochwürden, elle est catholique aussi, et très brave. Je suis très bien avec tout le clergé de la ville... Vous connaissez Coblence? J'ai souvent fourni du vin au grand séminaire, pour la messe. Je suis marchand de vins, et mes affaires vont si bien, que j'ai bâti une maison il y a deux ans; c'est là que j'habite avec ma femme. Je vais vous montrer aussi la photographie...

Les six ou huit soldats du convoi sanitaire vinrent à point me tirer des griffes de « l'homme heureux » . On avait sommairement nettoyé les charrettes. Il fallait repartir. Le sous-officier remit à regret dans son portefeuille la photographie de sa maison, celle de sa femme à laquelle il lança un dernier regard. Tout souriant, replet, content de lui et des autres, il monta sur un des véhicules et s'en alla.

... Qu'il y avait loin de cet homme aux Poméraniens, aux Brandebourgeois, aux Hano-vriens, dont le passage dévastateur, un mois plus tôt, avait laissé aux populations une impression d'effroi trop légitime, et jeté, entre le peuple de Belgique et celui d'Allemagne, des ferments de haine, que des siècles peut-être ne suffiront point à totalement apaiser!

 

Chapitre IV

Silhouettes d’Aumôniers

II m'est difficile de tracer un portrait; je puis à peine esquisser quelques silhouettes d'aumôniers allemands. Car il est certain que j'ai vu défiler des régiments innombrables et que j'ai soigné pendant plusieurs mois les blessés ou les malades de l'armée impériale, hospitalisés dans notre ville, sans voir, que très rarement, un chapelain militaire catholique.

Il en passait quelquefois, il est vrai, avec les troupes en marche. Tel fut celui qui, le soir même du combat de rues, fit un tour en ville avec son collègue protestant. La visite fut courte et un peu sèche. Le prêtre était en costume d'officier, portant l'uniforme gris-de-campagne, le grand manteau bleuté et la casquette plate avec la cocarde aux couleurs prussiennes. Il avait au bras gauche un brassard violet, sur lequel se détachait un petit écusson blanc, portant la croix de Genève. Descendu de cheval devant l'ambulance des sœurs grises, il entra, botté et éperonné, dans la salle où les majors achevaient leurs pansements sommaires; il dit quelques mots aux hommes, — à ceux du moins qui lui furent indiqués comme catholiques, ou qui, le voyant, lui firent signe. Puis il partit pour ne plus revenir.

Plus longuement se donna en spectacle, dans une ville voisine, un religieux capucin, dont le costume composite et les allures familières eurent vite fait la renommée. Celui-là n'était pas mis en officier; il avait gardé sa robe de bure, mais il exhibait sur sa tête une casquette à visière marine, couverte d'un voile de toile blanche. Sous sa robe brune, un peu courte, on voyait ses lourdes bottes garnies d'éperons. Il ne savait guère de français, mais voulait causer, fût-ce en latin, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre aimable. On citait de lui ce mot: Credo in vie-toriam nostram, sicut in Deum (« Je crois à notre victoire, comme je crois en Dieu »). Un jour, ayant célébré la sainte messe dans une église de la ville, il demanda à brûle-pourpoint à l'un des vicaires:

— Eh bien? Nous ne sommes pas si méchants qu'on le dit... Que vous semble de notre occupation?

— Occupation? fit le prêtre français avec un sourire. Nous appelons cela, nous autres, une entreprise de déménagements.

Le fait est qu'à ce moment-là on expédiait de pleins fourgons de meubles et de marchandises en Allemagne.

Au fond, le bon capucin dut être fort marri, et quelque peu choqué de ce qu'on venait de lui dire. Comme la plupart de ses confrères, il croyait probablement de bonne foi que la spoliation méthodique des pays envahis, du moment qu'elle se faisait par ordre de l'autorité militaire et qu'elle n'était pas un pillage sans contrôle, devenait parfaitement légitime.

Car, pour autant que j'ai pu pénétrer dans la mentalité des aumôniers allemands, je les ai trouvés en général animés de cette sorte de culte envers leur patrie et même leur gouvernement, qui faisait la force des simples soldats. Pour ces prêtres, et tout spécialement pour les plus jeunes, l'Allemagne était, sans doute possible, un pays supérieur au reste de l'humanité; la guerre actuelle était destinée à lui procurer le moyen de civiliser, en le subjuguant, tout le vieux monde. Le nouveau, probablement, viendrait ensuite.

Un jour, un train militaire bondé de soldats, en route vers l'Yser, s'arrête assez longuement en gare. Un wagon de première s'ouvre. J'y vois deux officiers jeunes et beaux, bien sanglés dans leur tenue de campagne, avec des buffleteries neuves et de superbes molletières en cuir jaune. Sur les banquettes, dans les filets, ce ne sont que manteaux, paquets, cantines. Les jeunes gens causent bruyamment, en fumant la cigarette. Ils descendent sur le quai, et je puis alors seulement m'apercevoir que ce sont deux prêtres, deux aumôniers portant le brassard violet et la croix rouge. Ce sont deux vicaires rhénans: l'un d'eux m'a été jadis présenté dans un congrès; il est sérieux, zélé, très ami du Volksverein et des œuvres sociales catholiques. Il est parti comme chapelain militaire et se réjouit d'aller en France.

— Nous marchons vers Calais. Sans doute bien des régiments ensuite passeront en Angleterre. Mais j'espère rester en France... La France est un pays qui a été très catholique. Malheureusement, la politique et l'immoralité l'ont fait tellement déchoir, qu'il n'y a plus de foi dans le peuple, et même peut-être plus assez d'énergie pour qu'il se gouverne lui-même... Et puis, le gros défaut des Français, c'est leur faiblesse, qui vient sans doute de cet épuisement de la race. Les familles n'ont plus d'enfants; les enfants n'ont plus de santé... En France, tout est faible et petit. On le voit bien, quand on arrive de Berlin à Paris. Quel contraste! Tenez, jusqu'à vos grands magasins, dont les Parisiennes sont si fières... Avez-vous vu notre Wertheim?... Eh bien, avouez qu'auprès de cela, votre Bon Marché n'est qu'une petite boutique!

Je ne répliquai rien à cette série d'affirmations, assénées avec la massive rapidité d'un tir de barrage, qu'exécuteraient des 305. Les jeunes aumôniers sont partis vers Calais. Ils ont dû pourtant bien voir en route que les enfants de France avaient encore quelque santé, et que l'Yser était moins facile à franchir que le seuil d'une petite boutique.

Avec cette idée de l'Allemagne supérieure à tout, bien des prêtres avaient, dès le début de la guerre, la persuasion de son bon droit. Les uns se formaient (ou, si l'on veut, se déformaient) la conscience en considérant qu'une mission providentielle était dévolue à leur peuple. Si les voisins, si les nations inférieures ou retardataires n'acceptent pas de bonne grâce l'hégémonie de la race élue, il ne reste qu'un recours: c'est de leur imposer de force la culture supérieure qui doit les régénérer.

Ce fut, on le conçoit, bien autre chose, quand eurent commencé à circuler les théories auxquelles j'ai fait allusion ailleurs, et qui prétendaient justifier la violation de la Belgique par l'argument d'extrême nécessité. « II est permis à l'homme qui meurt de faim de prendre un pain malgré le boulanger. La Belgique, c'est notre petit pain indispensable. « Ce raisonnement-là séduisait moins les jeunes, les ardents, les enthousiastes. Il préoccupait, par contre, et visiblement il consolait, les hommes d'âge mûr, les aumôniers de seconde ligne. Il me fut, un jour, exposé par un prêtre venu tout exprès d'Allemagne pour servir de chapelain à la population civile allemande, installée à Liège au lendemain de l'occupation. Celui-là portait un pantalon long de drap noir, une redingote fermée et tombant jusqu'aux genoux, un col romain et un chapeau genre Cronstadt; en somme, le costume ordinaire d'un ecclésiastique allemand. Il se considérait pourtant comme mobilisé, disait-il, puisque l'autorité militaire l'avait envoyé en pays étranger. A ce titre, il n'avait pas pris de bréviaire et s'en jugeait dispensé. En revanche, il occupait ses loisirs à faire quelques excursions et à se renseigner sur l'état religieux et moral de la Belgique. Il m'avoua qu'il avait été édifié, en plus d'un endroit, par la piété du peuple. Mais il ne comprenait pas que ces populations catholiques eussent résisté aux armées impériales, qui ne leur demandaient que le libre passage! Il citait à ce propos un texte de l'Ecriture sainte, au chapitre XXI des Nombres, versets 21 et suivants:

« Israël envoya des ambassadeurs à Séhon, roi des Amorrhéens, pour lui dire: « Nous vous « supplions de nous permettre de passer par « votre pays. Nous ne nous détournerons point, « ni dans les champs, ni dans les vignes; nous « ne boirons point des eaux de vos puits; mais « nous marcherons par la voie publique, jusqu'à ce que nous soyons passés hors de vos « terres. » Séhon ne voulut point permettre qu'Israël passât par son pays; et ayant même assemblé son armée, il marcha au- devant de lui dans le désert, vint à Jasa et lui donna la bataille. Mais il fut taillé en pièces par Israël, qui se rendit maître de son royaume, etc... .»

Mission providentielle de l'Allemagne; rôle providentiel de son empereur et de ses grands chefs militaires: cette croyance engendrait encore chez quelques-uns le respect aveugle de la machine administrative et l'idée que ses moindres rouages, dans leur automatisme le plus brutal, étaient saintement infaillibles.

Un de mes amis, aumônier militaire français, m'a conté les deux traits suivants, peignant au vif cet état d'âme, que d'autres encore ont plus d'une fois constaté. Quand je fus, dit-il, fait prisonnier avec toute ma formation sanitaire, je rencontrai un aumônier allemand et nous entrâmes en conversation. Le prêtre fut courtois, bon, presque aimable. Ce que voyant, je crus pouvoir risquer une observation concernant le caractère illégal de mon arrestation.

— Je pense, dis-je poliment, qu'il y a eu erreur et que, d'après les conventions internanationales, je ne devrais pas être prisonnier.

L'aumônier allemand, si doux jusque-là, changea brusquement de contenance. Il recula d'un pas, fronça le sourcil, mit un doigt en avant et me regarda bien en face; puis il fit un geste autoritaire, en disant, en criant plutôt, d'une voix devenue farouche, ce seul mot français:

— Marchez!...

Sur quoi il disparut, me laissant aux soldats qui nous gardaient, et je ne l'ai plus revu. Un peu plus tard, comme j'étais enfermé dans une véritable prison, où je n'avais pas la consolation de dire la messe et ne pouvais parler à âme qui vive, je fis une autre expérience du même genre.

Sous ma fenêtre, j'avais vu passer plusieurs fois un infirmier militaire français, emmené avec moi en captivité, et autorisé, pour le service des captifs ou des blessés, à circuler dans le camp. Je l'appelai subrepticement et lui demandai par la fenêtre s'il ne voyait point parfois quelque prêtre allemand? Sur sa réponse affirmative, qu'un aumônier militaire visitait le camp chaque matin, je repris:

— Tâchez de l'aborder demain; dites-lui qu'un de ses confrères est enfermé ici, très désireux de le voir et de causer avec lui.

Vingt-quatre heures après, comme mon infirmier passait à nouveau, je l'interpellai encore:

— Eh bien? Ma commission?... L'aumônier allemand n'est donc pas venu ce matin?

— Oh si! répondit l'homme. Mais quand je lui ai dit qu'un prêtre français était enfermé là et voudrait le voir, il m'a répliqué: « II est enfermé? C'est qu'il l'a mérité. » Et il est parti...

Nous avons peine à comprendre en France une pareille notion de l'autorité. Sans doute, nous avons quelque peu perdu le sens du respect et faisons trop volontiers bon marché des décisions de ceux qui nous commandent. Mais n'est-il pas légitime et nécessaire même parfois d'envisager, au-dessus des puissances humaines les mieux établies, une puissance supérieure, et au-dessus des lois et règlements de ce monde, certaines lois imprescriptibles et éternelles de justice et de charité?

Nous serions certainement injustes nous-mêmes, si nous voulions juger d'après ces exemples l'état d'esprit général des aumôniers allemands. Plus injustes encore, si ces quelques défauts nous faisaient oublier des qualités réelles et d'un ordre bien supérieur.

Ayant, comme je l'ai dit, vu fort peu de ces aumôniers, j'ai reçu, par contre, bien des détails sur leur vie et leurs œuvres, soit par les soldats allemands blessés, qui avaient été et allaient redevenir leurs ouailles soit par les civils du camp adverse, je veux dire les Français ou les Belges qui les avaient vus de plus près.

Chaque soldat allemand porte, sur son livret militaire, l'indication de sa religion. Il était ainsi toujours facile de reconnaître les catholiques. Tous avaient reçu de leur aumônier un opuscule rempli de pieuses prières et d'excellents conseils. Le plus souvent, c'était un manuel cartonné, d'un format très portatif et d'un poids insignifiant, édité par le Volksverein de München-Gladbach. Détail assez curieux, car il s'accorde mal avec l'optimisme et la confiance absolue en leur force qui animaient les troupes d'invasion, il y avait une certaine prière à réciter après une défaite. Puissent les soldats allemands la dire et redire bientôt, pieusement et longuement!

La plupart aussi avaient reçu des médailles. Parmi les blessés du 24 août, en grande majorité protestants, il y avait, dans une des salles principales, quatre chasseurs catholiques. Un seul avait sur lui un chapelet. Mais les trois autres acceptèrent avec des remerciements empressés celui que je leur offrais. Deux ou trois semaines après, quand déjà j'étais lié d'amitié avec chacun de ces hommes, j'apportai un jour, pour en distribuer aux catholiques, quelques gravures de piété. J'avais eu soin de choisir l'image de Notre-Seigneur en croix. A peine avais-je commencé la distribution, il arriva ce que j'avais à part moi prévu et escompté. Toutes les mains se tendirent, toutes les voix m'appelèrent: protestants et catholiques, chacun voulut avoir une image et la serrer pieusement dans son carnet ou son tiroir.

Quand nous eûmes à héberger la division de cavalerie bavaroise, c'est-à-dire vers la fin de novembre et le début de décembre 1914, deux aumôniers catholiques arrivèrent enfin avec elle. Jusque-là, nos huit cent cinquante hommes de Landsturm, citoyens de Mannheim pour la plupart, et catholiques en grand nombre, n'avaient pas eu de prêtres de leur nation. J'ai bien souvent exercé auprès d'eux, comme auprès des blessés et des malades, mon ministère. Toujours ils parlaient avec respect de leurs chapelains; mais aucun n'a jamais su m'expliquer pourquoi ils n'en avaient pas avec eux. Pieux et. assidus aux offices, ils faisaient, dans les paroisses, l'édification sincère des habitants. Plus imposante encore, on le comprend, fut pour le peuple belge et pour celui du nord de la France, le spectacle des messes militaires proprement dites.

Il est vrai, quelques bons catholiques de nos pays furent surpris par les manières un peu cavalières, disaient-ils, de certains aumôniers, et par leur soif extraordinaire. Ils oubliaient que cette soif est, chez tout bon Allemand, corrélative à un appétit non moins colossal, qui suffit à l'expliquer, sinon à la justifier complètement. Ils oubliaient peut-être aussi qu'un chapelain militaire, à cause du milieu même où il vit, prend nécessairement d'autres allures qu'un aumônier de Carmel. En fin de compte, ils n'avaient rien relevé, en dehors des préjugés nationaux, qui fût choquant chez un prêtre ou indigne du caractère sacerdotal.

Mieux que cela, nombreux sont les gens qui se déclarent édifiés par la charité et la piété profonde de certains aumôniers. Beaucoup de nos soldats soignés par eux leur ont rendu cette justice. Des civils aussi ont pu constater leur zèle. Un trait, entre mille, m'a frappé et je veux le noter ici, car il montre à nu l'âme d'un vrai prêtre, avant tout préoccupé de sa mission surnaturelle. Je le tiens d'un curé des pays envahis, réfugié maintenant de ce côté-ci des lignes:

Dans mon petit village, j'ai eu à loger durant longtemps un aumônier de l'armée allemande. Il savait convenablement le français; dès le premier jour, il m'offrit ses services pour l'administration des sacrements, sans paraître se douter que mes gens n'auraient pas beaucoup d'empressement à les lui demander. Cependant,

il était si pieux et si doux, que petit à petit on s'habitua à entendre sa messe, à recevoir de lui la communion; bien plus, il en vint à m'aider régulièrement pour les baptêmes et les enterrements. Or, voici qui peut vous surprendre: je n'ai jamais su son nom. On l'appelait, dans le village, M. l'aumônier. Un jour, comme nous étions déjà de vieilles connaissances, je lui demandai, une fois de plus, de me dire com- ment il s'appelait. Il me répondit doucement ces paroles:

— Vous savez que je ne veux pas vous le dire. Que vous importe, en effet? Comme Allemand, vous et vos paroissiens vous ne pouvez pas m'aimer. Je ne suis ici, près de vous et d'eux, que comme prêtre, — et je ne veux pas d'autre nom.

 

Livre IV

Vicissitudes

Chapitre Premier : Changement de Décor

Il y avait un mois environ que les Allemands étaient entrés en ville. A la terreur hébétée des premiers jours avait succédé une sorte d'incertitude mêlée d'espoir.

Nous n'avions pas de garnison. Les troupes d'invasion étaient passées comme une vague énorme et dévastatrice. Derrière elles, comme une écume, il restait quelques espions civils, que l'on voyait rôder dans les rues, qui allaient même ouvertement se renseigner et dresser des listes de suspects. Ils poursuivaient surtout, et dès lors, les Anglais, cherchant leurs noms et leurs traces jusque dans les nombreuses com- munautés françaises ou belges éparses dans la cité et ses faubourgs.

Des patrouilles, des détachements, parfois des régiments entiers traversaient la ville. Ce que l'on voyait le plus, c'étaient des cyclistes et des automobilistes: automobiles du service de santé, fourgons de la poste impériale, voitures d'état-major.

Quelquefois, des cyclistes isolés, ou par petits groupes de deux ou trois, arrivaient dans une maison et demandaient à boire. Ils étaient sûrs d'eux et du peuple: malheur à qui aurait osé toucher à un seul de leurs cheveux! On savait bien que, s'il leur arrivait le moindre mal, le lendemain la ville serait réduite en cendres, comme Visé et Louvain l'avaient été. On les accueillait donc.

Quelques-uns, en entrant, essuyaient leurs pieds et s'excusaient poliment. Un soir, deux Lorrains sonnèrent à une petite maison bourgeoise du boulevard, et, ayant appris qu'ils étaient reçus par des Français, ne se privèrent pas de dire, en notre langue, leur peu d'affection pour l'Allemagne. Une autre fois, un sous-officier, qu'on voulait faire entrer dans un salon, insista, parce qu'il était sale et poussiéreux, pour aller se rafraîchir à la cuisine.

Tous n'avaient pas cette délicatesse. Dans une famille aisée, qui habite un bel hôtel avec jardin, cinq soldats passant un jour commencèrent par envahir la salle de bains et y faire de telles ablutions, que la maison entière fut inondée.

Un régiment polonais fit mieux encore. Et pourtant, ceux qui le composaient semblaient de bien braves gens! Le soir de leur arrivée, ils firent sur les bourgeois et le peuple la meilleure impression: ils étaient d'un âge rassis, ils portaient sur eux et montraient volontiers des objets de piété, ils répétaient à tout venant qu'ils étaient Polonais et catholiques.

Mais la nuit leur fut fatale. On les logea dans la caserne des chasseurs à pied, où ils trouvèrent avec stupéfaction des lits, des meubles, des uniformes, abandonnés là par les soldats belges au moment de la mobilisation et du départ en campagne.

« Quelle sottise, disaient-ils, d'avoir laissé tout cela! Si nos ennemis entrent jamais en Allemagne, ils ne trouveront rien à prendre dans les casernes. »

A quoi l'on devine facilement ce que répondait le peuple belge: « C'est que vous autres vous étiez prêts à la guerre depuis longtemps, tandis que nous n'avions jamais songé que nous pourrions la faire. »

Mais passe encore pour les chambrées! Sous les vastes bâtiments de la caserne, il y avait des caves; et ces caves, un honorable marchand de vins les avait, depuis plusieurs années, louées à l'autorité militaire, pour y emmagasiner quelques milliers de bouteilles; plus de six mille, dit-on.

Pour un régiment polonais, la tentation était sans doute trop forte. Nos hommes n'y résistèrent pas. Si fatigués qu'ils fussent par leurs marches des jours précédents et parleur promenade en ville dans la soirée, à peine ces gens furent-ils parvenus à la caserne et eurent-ils découvert ce trésor caché, ils s'égaillèrent dans les caves, et une partie considérable de la nuit se passa en beuveries inénarrables.

Ce qui ne fut pas bu fut, suivant l'usage ordinaire de la soldatesque, stupidement cassé. Le vin coula et fit des mares dans les sous-sols. Quand, au matin, on sonna le réveil et le départ, les hommes abominablement gris avaient démoli tout le mobilier de la caserne. Lits, armoires, chaises, gisaient pêle-mêle, ou plutôt leurs débris. Les uniformes et le linge avaient été empaquetés et emportés. Des barils de graisse ou de saindoux, trouvés près des cuisines, avaient été défoncés et répandus partout.

Le régiment partit. Deux ou trois heures plus tard, des employés de la municipalité voulurent aller constater dans quel état ces « bons » Polonais avaient laissé la caserne. Ils se trouvèrent en face d'un ruisseau qui, d'un étage à l'autre, toujours grossi, coulait dans la rue. Cette fois, ce n'était pas du vin, mais de l'eau. Les van- dales ivres, avant de quitter la maison, avaient trouvé spirituel d'ouvrir tous les robinets, de crever toutes les canalisations; et, du haut en bas, planchers et plafonds transpercés faisaient déjà de la maison entière une immense et boueuse écumoire...

C'était la première fois que les Allemands avaient logé leurs troupes dans la caserne. Jusque-là, ils les avaient campées le plus souvent en plein air ou dispersées chez l'habitant. Ils craignaient, disait-on, que les troupes réunies en un seul local ne vinssent à être bombardées, soit par des avions, soit par des canons ennemis. Car l'ennemi était encore dans le voisinage et un retour offensif était évidemment toujours possible.

Après la malheureuse expérience du régiment polonais, plus fatale à la caserne qu'un bombardement en règle, on logea encore une fois des soldats à la gendarmerie, ce qui leur permit d'emporter les effets personnels laissés là par les bons gendarmes. Mais on n'envoya plus personne ensuite dans les casernes, jusqu'à l'arrivée d'une garnison de Landsturm, destinée à un séjour prolongé parmi nous.

.

Pour le moment, c'est-à-dire au cours du mois de septembre 1914, nous continuions à vivre sous la terreur allemande et dans les lignes allemandes, puisque les troupes du kaiser circulaient librement et imposaient, rien qu'en passant, leurs volontés à la ville et au peuple. Mais nous n'avions ni garnison ni administration.

De temps en temps, une affiche apposée contre le beffroi municipal nous intimait un ordre ou une défense, généralement sous peine de mort. Il s'agissait surtout de réprimer et punir l'espionnage, les signaux faits à l'ennemi, le dommage causé aux troupes impériales ou les obstacles mis à leurs moyens de communication.

Ces affiches étaient ordinairement apportées par trois ou quatre officiers en automobile, qui en avaient un gros paquet avec eux, rédigées en un français assez correct, quelquefois émaillé de germanisme. Car personne n'ignore que les Allemands savent parfaitement notre langue et n'éprouvent jamais le besoin de faire revoir ou corriger leurs élucubrations.

Vers le 20 septembre, une sorte d'agitation commença à se produire. Des avions anglais ou français furent aperçus. Les patrouilles allemandes devinrent plus rares. En revanche, les affiches furent plus fréquentes et plus comminatoires. Les Allemands se sentaient donc moins sûrs?

Plusieurs jours de suite, on ne vit pas un seul de leurs hommes. Puis, l'automobile aux affiches reparut, avec trois officiers conduits par un chauffeur belge de Mons. Tandis que les officiers se désaltéraient au café, le chauffeur put échanger quelques mots avec des gens de la ville. On lui reprocha de servir les Allemands; le pauvre homme répondit qu'il le faisait bien malgré lui.

Quelques heures plus tard, on apprit que, non loin de la ville, l'auto et ses voyageurs étaient tombés dans un guet-apens. Les officiers et le chauffeur belge lui-même, en pleine course, avaient été abattus à coups de fusil. Leur voiture et leur stock d'affiches avaient disparu.

Un frisson de terreur secoua bien des gens, à la pensée des représailles qui sans doute allaient fondre sur nous. On ne doutait certes pas que le coup n'eût été fait par des soldats, belges ou français; car, dans la population civile, on n'eût pas trouvé un fusil, à plusieurs lieues à la ronde. Mais on craignait que la cité tout entière ne fût rendue responsable.

Or, le lendemain, qui était un dimanche (27 septembre), on eut la stupéfaction de ne pas voir arriver sur la ville des soldats prussiens munis de torches incendiaires; de ne pas entendre tonner le canon, de ne pas subir enfin les châtiments terribles dont les alarmistes avaient déjà cherché à répandre la nouvelle.

Non! On ne vit pas d'Altemands. Mais on vit bien autre chose.

Tout d'un coup, vers midi, une rumeur extraordinaire courut à travers la ville: « Les Français! Les Français sont à la gare! »

C'était invraisemblable; et pourtant, c'était vrai. Sur cette ligne de chemin de fer, qui nous reliait avec la France, et où depuis tant de jours déjà n'était passé aucun train, un convoi militaire venait d'arriver, amenant de Dunkerque un bataillon de fantassins territoriaux. Ils étaient, ceux-là, frais et dispos, sans rien de cet épuisement douloureux qui nous avait frappés chez ceux du 24 août et qui semblait les avoir voués d'avance à la défaite. Ils avaient avec eux des mitrailleuses. Ils annonçaient qu'un second bataillon, embarqué dans un second train, les suivait de près, et que d'autres peut-être viendraient ensuite.

La joie éclata comme un feu d'artifice. Dans cet après-midi de dimanche, sous un délicieux ciel d'automne, la ville entière fit escorte aux Français qui, par la rue Royale, la grand'place et la rue Saint-Martin, se dirigeaient vers la Plaine des manœuvres.

Là, les soldats formèrent faisceaux et rompirent leurs rangs.

Ils n'eurent pas à se mettre en quête de rafraîchissements. De tous les coins de la ville, hommes et femmes accouraient, portant des pichets de bière, des bouteilles de faro, de lambic, de genièvre aussi, hélas! Des fillettes distribuaient des cigares et des cigarettes, des biscuits et des bonbons, des fruits et du chocolat.

Un cafetier de la grand'place, sur l'heure, arbora le drapeau national. Sa voisine, personne prudente, fut bien vite avertir l'autorité municipale qui, par crainte d'un retour des Allemands, le fit enlever. Mais, vers le soir, l'enthousiasme des habitants devait prendre le dessus; et plusieurs maisons, malgré les conseils des agents de ville, se pavoisèrent aux couleurs des alliés.

Cependant, sur la Plaine noire de monde, les soldats français, entourés et joyeux, chantaient des couplets patriotiques. La sincérité prime-sautière des sentiments y suppléait généralement à la délicatesse de l'expression et à l'exactitude prosodique. Les mitrailleurs, objet d'attentions spéciales et d'une sympathie plus marquée, enlevaient aux paisibles mulets leurs machines, semblables à de gros appareils photographiques, et en expliquaient le maniement au public.

Mais voilà que, d'un coin de la Plaine, du côté qui regarde Douai, une agitation vient et se propage comme une houle. On dit que des cavaliers arrivent au grand trot. On dit qu'on a vu des Taubes. Certaines gens s'obstinent même à les montrer à leurs voisins, qui refusent de les voir. Un mot, prononcé on ne sait par qui, a retenti et passe de bouche en bouche: « Les Allemands, les voilà, les voilà! »

Immédiatement, c'est la panique.

Comme un réservoir qui se crève et répand son eau de tous côtés, l'immense plaine laisse échapper de toutes parts les flots bariolés de ce peuple: hommes, femmes, enfants s'enfuient confusément. Des parents perdent leurs gosses; les boîtes de bonbons et de cigares, les verres et les bouteilles sont abandonnés sur l'herbe galeuse.

Au milieu de l'affolement, les officiers français n'ont pas perdu la tête. Les soldats, en deux minutes au plus, se sont trouvés rangés, puis couchés à terre, tournés tous dans la direction d'où vient l'ennemi. Ils ont devant eux leurs sacs dressés, qui leur servent de boucliers et contre lesquels ils appuient leurs fusils.

Les mitrailleuses sont prêtes à tirer.

II n'y a pas plus de trois ou quatre minutes que l'alarme a été donnée. On attend encore quelques brefs instants qui paraissent des siècles. La route de Douai est masquée, à l'angle sud-est de la Plaine, par une grande maison bourgeoise. Mais des sentinelles sont postées là et c'est elles que l'on épie, car leur moindre geste servira de signal ou d'indication. Déjà on aperçoit un nuage léger de poussière, qui précède sur la route l'arrivée des cavaliers...

Mais les sentinelles ne tirent pas. Bien au contraire! A l'instant où les cavaliers deviennent visibles, les premiers fantassins français, enlevant leurs képis qu'ils agitent sur leurs baïonnettes, courent joyeusement au-devant d'eux. Les autres, tous ceux qui étaient couchés, se relèvent et font de même. Les mitrailleurs laissent leurs pièces, pour lever leurs képis et leurs bras. Un grand cri de joie retentit.

... Et au petit galop souple de leurs chevaux nerveux, ce sont des cavaliers algériens qui surgissent, superbes, souriants, laissant flotter leurs manteaux amples, qui font autour d'eux comme un nuage de poésie et de gloire.

Les Arabes, les Arabes!... quelle allégresse dans les yeux, dans les voix et dans les cœurs, tandis que ces mots magiques se redisent de proche en proche. Comme la crainte avait dispersé cette foule, la joie en un instant la rassemble. De nouveau la Plaine est noire, et blanche, et rouge, émaillée de robes claires, de chapeaux et de mouchoirs qui s'agitent. On veut voir les Arabes, on les entoure, on se met presque sous les pieds de leurs chevaux. Du coup, pour ces Français-là, on oublie presque les autres, les petits pioupious, qui maintenant se sont relevés, qui replient leurs mitrailleuses et qui se mettent en quête de logements pour la nuit.

.

... Cet après-midi-là, j'allai un peu plus tard que de coutume voir les blessés allemands.

L'hôpital militaire est à une extrémité de la ville; mais il n'est pas très loin de la Plaine des manœuvres. Il est tout neuf, très bien bâti et divisé en pavillons distincts, que relient entre eux des galeries vitrées. Dans les pavillons occupés par les Allemands, il y avait comme un pressentiment des choses qui se passaient au dehors. Personne n'avait rien dit. Du moins, ni les médecins, ni les sœurs, ni le personnel de l'hôpital ne voulait avoir annoncé la nouvelle. Et pourtant les Allemands savaient! Ils entendaient, d'ailleurs, à travers les murs épais, faits de brique et de pierre harmonieusement combinées, à travers les cours ornées de massifs verts, ils entendaient les cris de la foule et ils comprenaient, sans distinguer aucun mot, que c'étaient des cris de joie et de fête. Puis, tout à coup, des hommes qui passaient dans la rue chantèrent, à pleine voix, la Marseillaise. Alors, un grand diable de blessé se souleva sur son lit, blême, regardant devant lui une fenêtre comme si l'ennemi allait entrer par là; et il jeta dans la salle cette parole, la seule: Die Franzosen (les Français)!

Tous les autres se taisaient. La plupart, comme chaque soir à cette heure, étaient au lit. Quelques-uns pourtant restaient debout. Un des plus valides sortit, puis un autre. Devant leur salle, au fond d'une courette, il y avait un portail de fer donnant directement sur un petit chemin de traverse, d'ailleurs peu fréquenté. Ce portail était séparé du sol par un espace de plusieurs centimètres, que les ornières des chariots de service ou des convois de blessés avaient fait plus profond. Souvent déjà, en cachette, des convalescents se mettant à plat ventre dans la cour avaient communiqué par là avec les gens du dehors, et surtout avec les servantes d'un estaminet voisin qui, contre argent comptant, leur faisaient passer de la bière. C'est là que s'en furent les deux ou trois soldats qui avaient silencieusement quitté la grande salle. Un moment, collés à la terre, ils restèrent étendus, la tête tout contre le portail. Et puis, l'un d'eux se releva et les autres avec lui revinrent. Distinctement, en rentrant, celui qui semblait guider ses camarades dit ces mots à l'adresse de tous, et comme pour répondre à la pensée intérieure qu'il devinait chez eux:

« J'ai vu des pantalons rouges passer, sous la fente de la porte. »

... Alors, instinctivement, je me rappelai le jour où, dans l'établissement des sœurs de la Sagesse, la visite annoncée d'un major prussien avait causé une telle frayeur à nos pauvres soldats français. Un blessé allemand avait ri de leur désarroi. Et son voisin, le menuisier à la cuisse broyée, que j'appelais à part moi le pieux protestant, avait dit: « Ne te moque pas... Qui sait ce que nous ferions, si un major français venait nous voir, ou si une division française était en ville? »

Le petit André, le gros Paul, tous les autres, ils étaient encore dans leur ambulance, à l'autre bout de la ville, avec le sympathique Philibert, qu'il me tardait de revoir pour constater la manière dont il s'adapterait à ces circonstances si nouvelles. Pour le moment, ceux qui étaient là, devant moi, ne dissimulaient plus leur émoi et leur frayeur. Et soudain, de la salle où les blessés français étaient encore en traitement, dans un pavillon voisin, des chants de joie, des cris, des Vive la France! partirent, bientôt suivis d'une triomphante Marseillaise.

Décidément, les vents avaient tourné, et, sur le petit coin que nous occupions du vaste théâtre de la guerre, il y avait, depuis quelques heures, un complet changement de décor.

 

Chapitre II

Prisonniers

Le soir du 27 septembre, un petit état-major belge, suivi de quelques gendarmes, nous était arrivé. La ville commençait à reprendre confiance. On vit quelques drapeaux de plus aux fenêtres et quelques cocardes aux boutonnières. Au matin du 28, il y eut grande joie dans certains hôpitaux. Partout où se trouvaient des blessés français convalescents ou tout au moins capables de supporter un voyage d'évacuation, des voitures vinrent les prendre. Ils étaient libres, on allait les conduire à Lille, et de là dans l'intérieur de la France.

Quelle surprise pour ces malheureux! Depuis un mois et trois jours, ils vivaient dans l'appréhension continuelle d'un transfert en pays ennemi. Ils étaient, il est vrai, maternellement soignés par des ambulancières belges ou françaises: sœurs de la Sagesse, soeurs de la Charité, sœurs du Saint-Esprit, sœurs de la Providence, sœurs de Termonde, dames de la Croix-Rouge, etc. On s'ingéniait à leur rendre la vie douce. On leur apportait des fleurs, des fruits, des douceurs et du tabac. Parfois, mais bien rarement, car il y fallait un concours de circonstances providentielles, on leur apportait une lettre de chez eux ou des nouvelles orales de leur famille. C'est ainsi qu'un jour l'un de ces braves Vendéens apprit qu'il était père d'un garçon. La bonne sœur qui le soignait courut acheter des dragées; et comme les bons anges voulurent qu'une dame française se trouvât juste à ce moment chez le confiseur, les dragées urent généreusement multipliées; tout l'hôpital y prit part et les blessés, mis en joie, organisèrent en pompe le cortège de baptême, avec une poupée pour bébé.

Mais ces gaietés étaient courtes et la réalité angoissante restait là. On était dans les lignes allemandes. L'aurait-on oublié, qu'il aurait bien fallu s'en souvenir, quand venaient, dans les salles et les galeries des ambulances, ces majors allemands ou ces officiers, dont j'ai raconté les visites et essayé de fixer les silhouettes.

Or voilà que, tout d'un coup, les bons Vendéens avaient revu des « copains » , entendu des majors et des officiers qui parlaient français! Ils avaient, librement et à tue-tête, chanté avec eux la Marseillaise dans les salles... Et maintenant, dans ce matin clair du 28 septembre, on venait les faire monter en voiture pour regagner la patrie! Quelques-uns se demandaient s'ils ne rêvaient pas et si leur joie de la veille au soir n'avait pas été une illusion.

Tous n'étaient pas là, il est vrai; car, de ceux qui furent blessés le 24 août, plusieurs, malgré les soins prodigués en leur faveur, ne purent survivre à leurs blessures. L'un après l'autre, on les avait vus, au nombre de huit ou dix peut-être, s'éteindre doucement, pieusement, en catholiques qu'ils étaient et en bons soldats de France. Tel d'entre eux, ouvrier agricole d'un petit hameau vendéen, au canton de Sainte- Hermine, laissait une femme et six enfants sans ressources, et partait cependant confiant en la Providence, si calme, si surnaturel, que longtemps son souvenir resta gravé dans l'âme des infirmières qui l'avaient assisté, et qui voulurent se cotiser pour envoyer une somme d'argent à sa pauvre veuve.

Les uns seuls, les autres appuyés sur des bras complaisants ou portés sur des civières, tous les blessés français qui se trouvaient encore en ville partirent ce matin- là, acclamés par ceux qui les voyaient passer.

Tandis qu'ils roulaient vers Lille, escortés par quelques territoriaux du Nord, un peloton de gendarmes belges pénétrait dans les divers hôpitaux où se trouvaient les blessés allemands. Ceux-là non plus n'étaient pas tous présents, car, depuis le 24 août, il en était mort plusieurs. En revanche, il en était arrivé un bon nombre dans l'entre-temps. Mais il y en eut un qui, venu depuis peu de jours sous prétexte de rhumatismes et de fatigue, trouva moyen de nous brûler la politesse, deux jours exactement avant l'arrivée des troupes franco-belges.

Il s'appelait, disait-il, Franz B... et mesurait certainement plus de 1 m. 80 de taille. Il parlait sept langues, dont l'anglais, le russe, l'italien et spécialement le français, qu'il avait appris, comme il le racontait lui-même, en passant de longues années dans un grand hôtel parisien de la rive droite. Bien qu'il fût arrivé comme Fusskrank, sans la moindre blessure de guerre, et qu'il eût dû, à ce titre, être soigné à l'hôpital militaire, dans les pavillons destinés aux éclopés, il sut, dès le premier soir, s'arranger pour prendre logement dans un établissement de la Croix-Rouge, chez les sœurs de la Sagesse, où l'on jouissait d'un beau parc, d'un régime particulièrement soigné et d'un règlement fort doux. Encore ce « bon Franz» , comme les religieuses le surnommèrent vite, eut-il facilement raison des prescriptions du règlement. Il devint, avant vingt-quatre heures, comme une sorte de sous-officier dont tous les soldats subissaient l'ascendant et dont les sœurs utilisaient innocemment les aptitudes et le zèle, en disant avec une satisfaction compréhensible: « II nous est si utile!... Il n'y a que lui qui parle français, et il nous sert d'interprète auprès des autres. » II y avait bien Philibert!... Mais la bonne volonté et un manuel polyglotte ne valent pas le séjour prolongé dans un grand hôtel parisien. Aussi les bonnes sœurs préféraient aux lentes et sérieuses interprétations de Philibert, plus riche en signes qu'en paroles, l'immédiate et correcte traduction de Franz. Comme j'étais seul à ne pas admirer cet homme, il s'en aperçut vite et nous n'étions pas fort bons amis.

Un beau matin, Franz se déclara guéri et assura aux bonnes sœurs qu'il devait immédiatement partir seul, à pied, dans la direction de Bruxelles, pour rejoindre son régiment. Seulement, comme la traversée des villes et villages belges, vides encore de troupes allemandes, n'était pas sûre, il se mettrait en civil. Muni d'un papier qu'il affirmait être signé par le médecin-chef de l'établissement, il alla donc en ville, acheta et paya un costume complet assez élégant, et puis, tranquillement, à pied comme il l'avait dit, il partit dans la direction de Bruxelles. Il n'alla peut-être pas bien loin avant de trouver une automobile et des complices.

Ce fut trente-six heures après, que les Français arrivèrent à la gare. Et voilà comment, outre les morts, il manqua quelqu'un à l'appel des blessés et des malades allemands, quand les gendarmes belges vinrent les prendre.

Bien entendu, il n'y avait pas à résister. Car, si les gendarmes belges étaient peu nombreux — une douzaine à peine — ils étaient valides et bien armés. Les blessés les plus atteints, les amputés surtout, furent, comme on le pense bien, laissés parfaitement tranquilles. Ceux qui, tout en étant transportables, ne pouvaient pas encore marcher, furent portés sur des civières, jusqu'aux voitures qui, devant chacun des hôpitaux, attendaient. Les divers convois se réunirent à la gare et l'ensemble des blessés fut embarqué dans un train.

.

Ironie des choses ou vengeance préméditée? La voiture où je pris place, avec une quarantaine de soldats impériaux et huit ou dix gendarmes belges, se trouvait être un wagon allemand, confisqué sans doute au début de la guerre.

Les prisonniers ne semblèrent même pas y faire attention. Un grand nombre d'entre eux étaient comme abrutis par la douloureuse surprise que leur avaient causée les événements survenus depuis la veille. Il y avait cependant parmi eux une grande différence d'attitude.

Quelques-uns, en petit nombre, affectaient de se montrer farouches. Un grand diable de réserviste hambourgeois, qui avait gardé tout le temps son casque à pointe dans sa table de nuit et qui le portait dans les salles de l'hôpital tandis que ses camarades mettaient leur petit calot rond, exhibait encore ce casque, presque unique de son espèce, et faisant pendant au bonnet à poil d'un hussard. Là- dessous, il ouvrait deux grands yeux fixes, sans expression et comme sans regard.

La plupart — il fallait s'y attendre — pleuraient. Détail bien naturel aussi, les hommes mariés, soldats de réserve ou de territoriale, hommes de trente-cinq à quarante-cinq ans, étaient les plus visiblement émus.

Ceux des hôpitaux civil et militaire, qu'on avait fait lever plus prestement et conduits à la gare en hâte, après un déjeuner sommaire, se montraient agités et inquiets. Ceux que, jusqu'au dernier moment, avaient comme des mères très tendres soignés les bonnes sœurs de la Sagesse, étaient un peu plus rassurés. On les avait affermis contre l'épreuve avec un repas substantiel et de bonnes paroles. On avait même garni leurs poches, au départ, de chocolat et de cigarettes; et ils se disaient sans doute, dans leur logique de bons Allemands qui n'ont pas lu Hegel, qu'il serait contradictoire de les soigner si bien pour les envoyer à la mort.

Parmi eux, encore, il y avait Philibert. Philibert, qui n'était plus le Houlââne terrible et qui n'avait plus la ressource d'être le bon infirmier, le domestique à tout faire! Mais Philibert, l'adroit compère, qui n'avait point, dans la bagarre, perdu sa présence d'esprit. Dans quel coin du pensionnat, dans quelle armoire de la lingerie ou de l'office était-il allé chercher? Nul ne le sut. Mais il avait promptement déniché une bande proprette de calicot blanc dont, avec quelques épingles, il s'était fait un brassard. Il y manquait, il est vrai, la croix rouge. Mais on n'y regarde pas toujours de si près! Et avec le calme de sa bonne conscience, avec le sourire naguère rassurant et aujourd'hui, malgré tout, rassuré de sa loyale figure, Philibert était assis dans un coin, s'efforçant de causer avec un gendarme.

Les gendarmes, cependant, étaient sans pitié. Au début, du moins, tant que le train ne fut pas en marche, ils affectaient un air féroce qui, leur carabine et leur revolver aidant, faisait une impression indubitable sur leurs prisonniers.

Le premier qui me parla, ou plutôt qui eut recours à mes bons offices, fut un fantassin réserviste, peu communicatif d'ordinaire et naturellement plus sombre alors que jamais. De ses yeux ronds et mornes, tapis sous d'épais sourcils roux, il interrogea les miens. Puis, s'assurant que les gardiens ne le voyaient pas, alignant ses deux index devant son épaule droite, il fit un geste qui voulait dire: « Fusillés? »

J'en profitai pour rire bruyamment, non sans quelque scandale des gendarmes. Puis, ayant par déférence sommairement expliqué au brigadier ce que j'allais dire, j'élevai la voix pour déclarer:

— Eh quoi! grands nigauds! Vous pensez qu'on va vous fusiller? Ah çà, pour qui donc prenez-vous les Belges? Est-ce que chez vous on fusille les prisonniers de guerre, et, qui plus est, les blessés prisonniers? Ou bien alors, est-ce que vous avez des crimes à vous reprocher qui vous rendent passibles de condamnation?

Plusieurs figures se détendirent. Je vis que bien des hommes encore ne me croyaient pas. Pourtant un philosophe éleva la voix et dit: « Après tout, nous sommes plus heureux que d'autres, parce que, pour nous, maintenant, la guerre est finie et nous serons en sûreté. »

Presque en même temps, le train s'ébranla, roulant à une vitesse modérée sur la ligne de Courtrai et Bruges. Le brigadier, en m'avertissant que nous allions dans cette dernière ville, m'avait prié de ne point, pour le moment du moins, le dire aux hommes; et cette ignorance absolue du but où on les menait contribuait à les troubler.

Profitant de l'émotion qui les tenait encore, je passai rapidement près de chacun d'eux en disant:

—- On a dû te fouiller ou te faire vider tes poches au sortir de l'hôpital. Mais si tu as gardé quelque arme, ou quelque pièce d'armement, à plus forte raison du butin de guerre, hâte-toi de t'en débarrasser. Car c'est là ce qui t'exposerait à un traitement de rigueur.

Je savais qu'il était prudent de leur parler ainsi. Que de fois, en effet, j'avais vu des hommes arriver aux hôpitaux avec les dépouilles de leurs victimes! Un jour, c'était un chasseur à pied portant l'uniforme d'un douanier français; un autre jour, un fantassin ayant revêtu la capote d'un artilleur belge, de la forteresse de Namur. Tel homme était venu armé d'une baïonnette française (que je lui ai d'ailleurs immédiatement reprise); tel autre montrant des objets qu'il avait « recueillis » à Termonde, « dans une maison qu'on avait brûlée ».

Pourtant, les soldats qu'on emmenait aujourd'hui, visités une première fois à leur entrée dans les hôpitaux, revisités ce matin à leur sortie, ne devaient pas avoir grand'chose. Telle était bien l'idée des gendarmes et la mienne. Elle ne se vérifia pas entièrement.

D'abord un grand nombre d'hommes avaient gardé leur couteau de poche, grand ou petit. Par prudence, ils préférèrent alors s'en débarrasser; deux ou trois d'entre eux, gentiment, les offrirent en cadeau aux gendarmes. Mais le brigadier belge, très digne, s'interposa et repoussa cette avance de l'ennemi, même vaincu.

Un des prisonniers nous ménageait des surprises. C'était un infirmier du service armé, le seul de son espèce que j'aie jamais eu à soigner, et qui était présent parmi nous depuis deux semaines environ. Il était, de son état, ministre protestant, du moins il le disait, et c'est ce qui lui valait de servir comme Sanitätsman, bien qu'il fût d'ailleurs armé comme un combattant ordinaire.

Cet homme s'appelait Johann Dr... Il avait des cheveux d'un blond pâle et des yeux d'un bleu délavé. Ses grosses lèvres ne s'ouvraient, durant son séjour à l'hôpital, que pour proférer des phrases doucereuses, où revenaient toujours les mots de Christ, fraternité, paix, évangile. Il affirmait aimer le genre humain tout entier d'un vaste et uniforme amour, entourer d'un même respect toutes les religions et tous les peuples. Comme je le laissais dire invariablement, il se mit, au bout de quelques jours, à me donner des brochures de propagande qui étaient, il est vrai, évangéliques, au sens protestant de ce mot, mais où il n'y avait pas trace de pacifisme.

Lorsqu'il se vit prisonnier, il fut très abattu. Son brassard authentique, un peu contredit, il est vrai, par sa baïonnette, lui donnait moins d'assurance que n'en avait le bon Philibert avec sa bande de calicot. Un temps même, ce ministre du pur évangile pleura, mais il se reprit assez vite, extérieurement. Ses manières pourtant restaient gênées et contraintes.

Quand j'engageai tous les prisonniers, dans leur propre intérêt, à bien visiter leurs poches, il m'appela à part, dans l'angle de son compartiment, et me dit: « J'ai quelques petites affaires que j'ai ramassées sur le champ de bataille. Si c'est dangereux de les garder, je vais vous les donner. Mais il y a une chose... que je ne voudrais pas laisser voir aux soldats belges. » (C'est ainsi qu'ils appelaient leurs gardiens, ignorant que c'étaient des gendarmes.)

« Quel est cet objet? » lui dis-je. Et en même temps, pour répondre à la confiance qu'il avait en moi, je me mis devant lui, mon grand manteau formant écran.

Il baissa encore la voix et répondit:

— C'est un képi de soldat belge.

— D'un homme que tu as tué?

— Non, je vous l'assure. J'ai ramassé cela sur le champ de bataille, comme souvenir.

Il avait plongé la main sous sa capote et en retira un paquet assez volumineux, que je fis promptement disparaître dans une de mes poches. Quand le soir, rentré chez moi, j'ouvris ce paquet, ce ne fut pas sans émotion que j'y trouvai la petite casquette verte et jaune d'un chasseur à pied belge, un chasseur du 3e régiment, celui qui tenait garnison chez nous! Sur la bande jaune qui entoure le crâne, il y avait, très nettement visibles, à droite et à gauche, deux trous de balle à la hauteur de la tempe: orifice d'entrée, menu et précis, à droite; orifice de sortie, élargi et irrégulier, à gauche. Un numéro matricule, à demi effacé, restait encore marqué sur la coiffe. Et j'eus le cœur serré, en pensant que dans ce court trajet, entre ces deux morceaux d'étoffe, la balle allemande avait traversé — la chose était évidente et trop facile à vérifier — le crâne d'un petit soldat belge, vaillamment tombé loin de sa mère et des siens, pour la défense de la liberté et de la justice... Mais avec cette relique douloureuse, il y avait une autre coiffure, un de ces calots ronds, au liseré rouge, que portent les fantassins belges. Celui-là, heureusement, n'avait point trace de violence et semblait même tout neuf; il portait le numéro 14. Voilà ce que le sanitaire Johann Dr... pensait rapporter, comme aimable souvenir, aux sentimentales auditrices de ses prêches!

Ou plutôt, ce n'était là qu'une partie de ses souvenirs. Ce que cet homme déballa dans le train et fit passer de ses poches dans les miennes, puis, faute de place, dans mes mains et sur les banquettes du wagon, est tout à fait invraisemblable. D'abord je m'aperçus qu’il avait deux capotes; et comme chacune d'elles était amplement bourrée de souvenirs, ainsi que sa veste, son pantalon et la petite musette dont (je ne sais vraiment pas pourquoi) on lui avait laissé le privilège, il en tirait toujours des objets nombreux et divers, comme font dans les cirques les escamoteurs professionnels. Même, à mesure qu'il se dépouillait, on le voyait maigrir et perdre sa rondeur extérieure. Ses camarades, puis les gendarmes eux-mêmes qui, au bout d'un moment et après la disparition des coiffures compromettantes, avaient été attirés par la curiosité, finirent par rire de ce déballage.

A vrai dire, si les souvenirs de Johann étaient nombreux, aucun d'eux n'avait grande valeur vénale et il n'y avait sérieusement pas de quoi le faire fusiller. Entre autres choses, il exhiba un paquet de billets de chemin de fer belge, une vingtaine au moins, portant tous la mention: Louvain à Bruxelles, 3e classe. Il m'avoua qu'il les avait simplement pris à la gare de Louvain, quand fut pillée cette malheureuse ville. Grand ami des timbres étrangers, il en avait une provision, encore collés sur leurs enveloppes; ces dernières contenaient même ordinairement les lettres qu'elles avaient apportées à destination, à Louvain toujours, dans des familles dont le nom restait écrit là, évocateur d'un foyer désert et ravagé.

Johann aimait aussi les effets de commerce et les papiers porteurs de chiffres, qui semblent promettre la fortune. Arrivé sans doute des derniers à la curée, il n'avait pas trouvé de billets de banque, mais il avait ramassé partout et indistinctement, semble-t-il, tout ce qui portait un compte, une signature, un timbre. Avant de me livrer ces papiers, il soumettait chacun d'eux à mon appréciation:

— Qu'est-ce que cela vaut? N'est-ce pas un chèque?

C'étaient, la plupart du temps, des reçus de la poste, des quittances sans aucune valeur, des factures de fournisseurs, provenant soit de Louvain l'infortunée, soit aussi du pays de Liège et de Spa.

De cette dernière ville ou de ses environs provenait un autre trophée, que Johann livra à regret, et non sans regarder si les gendarmes n'allaient pas s'indigner, le saisir peut-être et, qui sait, le passer par les armes. En réalité, il aurait bien mérité quelques jours de prison, pour la quantité d'étoffes de couleur, indiennes et cotonnades toutes neuves, qu'il portait pilées ou roulées sur lui, comme un mercanti oriental. Mais ce qui le rendait perplexe surtout, c'étaient trois drapeaux belges...

— Oh, oh!... lui dis-je, tu as donc conquis des drapeaux à la bataille?

— Non, s'empressa-t-il de répondre. Ce ne sont pas des drapeaux militaires. Je les ai pris dans un magasin abandonné, avec les autres étoffes.

Et il me tendit, en effet, trois drapeaux aux couleurs nationales, grands lambeaux de cotonnade pouvant avoir chacun 1 m. 50 de côté, et encore neufs dans leurs plis d'emballage. Pauvres drapeaux innocemment préparés pour une kermesse, soigneusement conservés dans la petite mercerie du village, et puis, brusquement, tombés aux mains de l'envahisseur pillard! Ces trois-là, du moins, auront échappé au malheur d'être profanés et bafoués là-bas, au milieu des hoch et des rires, dans la fumée des pipes et le heurt des chopes.

J'en passe, car Johann déballait toujours. C'étaient des billets de tombola, une tombola des Chem-Pos-Tel (employés belges des chemins de fer, postes et télégraphes) qui ne sera jamais tirée; c'étaient des cartes postales illustrées, les unes toutes neuves et « ramassées » dans une papeterie conquise; les autres provenant de maisons bourgeoises, mises à sac. Plusieurs petits couteaux, un sifflet de nickel, quelques menues pièces d'armement...

Dans son zèle, et surtout dans sa crainte des châtiments, le sanitaire offrit jusqu'à sa trousse, un solide petit écrin contenant quelques instruments nécessaires pour les premiers soins. Il m'assura que tous les hommes du service de santé sur le front étaient munis d'un pareil écrin et je ne pus m'empêcher de regretter que les nôtres n'en eussent pas autant. Mais je réussis à convaincre le timide Johann que cet objet, puisqu'il était bien à lui et faisait partie de son équipement réglementaire, ne l'exposait à aucune peine, à aucun jugement même, et qu'il devait donc le garder.

D'autant que, dans l'intervalle, les gendarmes avaient pris contact avec leurs prison- niers et, constatant leur bon esprit, commençaient à se montrer moins rigoureux. Au bout d'une demi-heure de route, le brigadier, qui avec ses hommes nous noyait dans une épaisse fumée de tabac sans laisser ouvrir aucun vasistas, consentit généreusement à laisser fumer les prisonniers eux-mêmes. Ceux-ci reconnurent la politesse en offrant des cigarettes à leurs gardiens; mais, une fois de plus, le défenseur de la discipline belge fut incorruptible!

Au bout d'une heure environ, il me fut permis de dire aux prisonniers que nous allions à Bruges, ville que la plupart ne connaissaient pas du tout. Ils furent soulagés d'un grand souci, quand ils surent qu'on ne les emmenait pas en Angleterre. (Il est probable, du reste, qu'on les y a transférés depuis, quand les Allemands ont envahi les Flandres.) Mais leur satisfaction fut plus grande encore quand, toujours avec la permission du brigadier, je finis par leur dire qu'ils n'allaient pas en prison, ni en forteresse, ni même dans un camp de prisonniers valides, mais dans les hôpitaux de Bruges où on achèverait de les soigner. Ils semblaient ne pas croire à tant de bonheur et dès ce moment leurs larmes séchèrent.

Je n'irai pas jusqu'à dire que la population de Bruges (pas plus que celle de Courtrai, quand notre convoi traversa cette ville) nous ait fait un accueil discret et respectueusement sympathique. Les Belges avaient bien et gardent encore le droit de sentir leur sang s'échauffer quand ils voient l'uniforme des Prussiens. Et l'idée fut peut-être malheureuse, de faire monter en tramway, pour la traversée de la ville, ces convalescents prisonniers. La foule, assez nombreuse devant la gare, ne se priva pas de les injurier. L'un d'eux, qui d'autres fois déjà s'était montré philosophe, eut le bon esprit de dire à ses camarades: « Les paroles ne font pas grand mal. » Et le petit André, le jeune homme brun, ajouta d'un ton calme, sans mépris: « Le bas peuple (der Pöbel) est partout le même. »

.

Dans les hôpitaux de Bruges où on les enferma ce jour-là, ils n'ont pas dû rester longtemps et peut-être ne saurai-je jamais si leurs troupes les ont délivrés ou si, en temps opportun, ils ont été évacués sur l'Angleterre ou sur la France. Pour moi, jugeant mon rôle achevé auprès d'eux, je les quittai, en les recommandant aux bonnes sœurs flamandes et à un prêtre brugeois, qui promit d'avoir soin de leurs âmes.

Je regagnai mon poste, où je retrouvai seulement les amputés et les grands blessés, tristes du départ de leurs camarades, plus tristes encore de se sentir maintenant sous la domination ennemie... Ils ne savaient pas combien courte serait, hélas! cette réapparition des troupes françaises et belges dans notre ville!

Parti pour Bruges avec les prisonniers allemands et les gendarmes belges, je revins seul avec ces derniers, qui devisaient entre eux, simplement, sur les événements de la guerre. Il y avait, disaient-ils, six semaines qu'ils étaient en campagne, c'est-à-dire à peu près depuis le début de la guerre. Et constamment en patrouille! Certes, ils ne se plaignaient pas. Mais c'était un métier bien dur; et puis bien dangereux, parce que beaucoup y restent; et c'est triste, quand on laisse femme et enfants. Pardessus tout, c'était une chose nouvelle, inouïe, à quoi pas un d'entre eux n'était préparé:

— Car enfin, monsieur, notre métier, à nous autres, c'est d'arrêter les malfaiteurs, c'est entendu. Mais tout de même, ces gens-là, à part les braconniers qui sont mauvais, on sait bien d'ordinaire qu'ils ne se défendent pas beaucoup, n'est-ce pas? Ils tirent une fois sur jamais. Tandis que les Allemands, ces c...-là, ils tirent toujours!

 

Chapitre III

l'Exode

Les derniers jours de septembre 1914 furent pour nous pleins de joie. A la victoire de la Marne allait, pensait-on tout haut, succéder la victoire de l'Aisne, qui serait suivie de celle de la Meuse. Et novembre trouverait, sans doute, les alliés au bord du Rhin, prenant leurs quartiers d'hiver et commençant le blocus de l'Allemagne.

En tout cas, nous étions délivrés! Un grand drapeau belge flottait au-dessus du beffroi. D'autres, petit à petit, avaient osé se montrer aux façades. Le soir même de l'arrivée des Français, un état-major belge s'établit dans notre ville. Celle-ci devint même la résidence d'un « gouverneur militaire du Hainaut », et l'on commença les opérations de la conscription, pour la levée de la nouvelle classe.

Avec Lille, et par là avec toute la France, les communications furent vite renouées. Il ne pouvait être question d'aller à Orchies et Douai, encore occupées par les Allemands. Mais ne pouvait-on patienter un peu de ce côté-là? Les Allemands, bien sûr, ne songeaient plus qu'à s'enfuir, harcelés qu'ils étaient par nos troupes, On pouvait donc enfin respirer.

Les plus malins, — ceux qui jugent prudent de hocher la tête sans répondre, en attendant que l'opinion publique se soit formée, — crurent avoir, après deux jours, trouvé l'argument qui dissipait tous les doutes et excluait toutes les craintes: on avait reformé la garde civique, ses uniformes se montraient dans les rues; les Allemands étaient donc loin!

Les Algériens, au contraire, les spahis auxiliaires ou, comme on disait, les goumiers, étaient toujours là. Loin de s'user, leur popularité semblait grandir chaque jour. A chacun de leurs déplacements, une foule de curieux les suivait, les acclamait. Après chaque patrouille ou chaque manœuvre, dès leur retour, on les invitait, on les saisissait, on leur faisait fête. Tant et si bien, qu'ils ne pouvaient guère bouger d'une ligne sans que la ville en fût avertie.

Ce fut donc un grand désespoir quand, au matin du 30 septembre, on les vit rassembler sur la grand'place leurs hardes et bagages, entasser le tout dans quelques chariots péniblement réquisitionnés, et, sans autres explications, prendre la route de Lille.

« Les goumiers sont partis! » C'est en ces termes que la nouvelle se répandit et commença à jeter l'émoi dans la ville.

Cependant, la soirée fut assez calme. Il nous restait encore des troupes, et qui ne paraissaient point inquiètes. Nous avions l'infanterie française, les gendarmes belges, l'état-major et le « gouverneur militaire du Hainaut »; enfin, et surtout, la garde civique. On put encore dormir en paix.

Au matin du 1er octobre, ce fut autre chose. Les fantassins français, sans éclat, partirent vers Lille. Peu après, le bruit courut que l'état-major belge avait pris la route de Courtrai. C'était malheureusement vrai, et ce départ s'était fait sous les yeux d'une population nombreuse, déjà trop surexcitée. En même temps, les gardes civiques étaient convoqués dans un village à 4 ou 5 kilomètres, vers les Flandres.

Alors, tout d'un coup et sans trop savoir pourquoi, d'un bout à l'autre de la ville, ce fut la panique.

Une panique universelle, effroyable, irrésistible. Les gens commencèrent à s'enfuir, simplement parce qu'ils voyaient leurs voisins le faire. Quelques-uns seulement échangeaient leurs idées, et c'étaient toujours des idées terrifiées et terrifiantes. D'où était venue la première de ces sinistres rumeurs? Bien avisé, qui le saura jamais. Une légende se forma bientôt, qui se mit à faire le tour de la ville.

Les Allemands arrivaient au nombre de 60000. On les avait vus! Ils voulaient tout détruire, et notre ville était « sur la liste de bombardement » .

— « Oui, monsieur, disait une honorable libraire. Il y a une liste des villes qui doivent être bombardées; mon cousin l'a vue à Bruxelles, l'autre jour, aux mains d'un officier allemand. Et nous y étions en grosses lettres noires. D'ailleurs, songez donc: nous avions ici des prisonniers français, des soldats blessés: on est venu nous les reprendre et on les a emmenés à Lille. Nous avions aussi des blessés allemands, — vous le savez bien! Nos gendarmes les ont faits prisonniers et conduits à Bruges. Il faut que tout cela se paye, maintenant. Enfin, des gens qui arrivent du faubourg, par la route de Renaix, — tenez, tous ceux-là qui passent, — disent qu'on tire le canon de leur côté, qu'on a vu des uhlans et des hussards de la mort. C'est fini de nous. Il n'y a plus qu'à tâcher de s'enfuir! »

Vers dix ou onze heures, un défilé lugubre et comique à la fois commença. Il devait se continuer jusque vers seize heures, après avoir atteint son maximum d'intensité au début de l'après-midi. A ce moment-là, ce n'était plus une marche, mais une fuite. C'était éperdu, lamentable, affolant; — et plein, en même temps, de détails touchants et ridicules.

-— Allez, madame Delrive, est-ce que vous partez aussi?

—Bien sûr, on ne sait plus rester. On n'a pas seulement une cave pour se réfugier.

—Et puis, vous savez, les caves, ça est bon pour une heure, mais quand il faut rester la nuit, et des jours, ça, on n'a pas la force!

... Et l'on se mettait en route. La seconde voisine, et puis une troisième « venait avec » .

Et la quatrième, qui s'ajoutait bientôt au petit groupe, n'aurait pas mieux su que les premières expliquer pourquoi, soudainement, elle avait quitté son logis.

Un pauvre homme le sut pourtant: un pauvre vieux paysan qui, clopin-clopant, et s'aidant d'une canne, suivait une charrette attelée d'un apocalyptique cheval et sur laquelle une vingtaine de femmes et d'enfants, jusqu'à des bébés à la mamelle, étaient confusément entassés.

— Mon brave homme, mais où donc allez-vous comme ça?

— Je ne saye pas, répondit-il d'une voix égarée et qui semblait lointaine.

— Mais alors, pourquoi êtes-vous partis?... Vous savez, au moins, d'où vous venez?…

— De Rumillies.

C'est un petit village aux portes de la ville, sur la route qui vient de Renaix, au bout de ce faubourg populaire qui fut le principal théâtre des combats du 24 août.

— Eh bien, pourquoi n'y restez-vous pas, à Rumillies?

— Ah, monsieur! Moi, j'y serais bien resté. Mais voyez: tout ça, ceux qui sont sur la charrette, ça est tous mes enfants et mes petits-enfants. On a dit qu'on allait nous bombarder. On me les a pris, on les a mis là. Alors moi, vous comprenez? Il faut bien que je les suive!

Et il s'en alla... Jusqu'où, jusques à quand? Qu'est-il devenu? Dieu le sait, et Lui seul peut-être.

Les riches, ceux qui pouvaient encore, à prix d'argent, se procurer un moyen de locomotion, firent promptement irruption chez les loueurs de voitures, les camionneurs, chez tous ceux enfin qui, malgré le passage des troupes allemandes, avaient trouvé moyen de conserver, ou de se procurer à nouveau, voitures et chevaux. On cite un entrepreneur qui fit plusieurs fois, dans la journée, pour des sommes fabuleuses, le trajet de Lille, aller et retour.

Vers la gare, des foules se précipitaient. Le bâtiment principal avait l'air abandonné. Les grandes portes étaient fermées. Pourtant, à l'intérieur, on voyait quelques machines qui fumaient, des trains formés, tous orientés vers Lille ou vers Courtrai. Du côté de la sortie, un des battants de la lourde porte restait ouvert.

Les fugitifs s'y engouffraient pêle-mêle. Sans ordre, sans billet, sans distinction de classes ni de personnes, on s'entassait dans les wagons. Le dernier train, bondé de fuyards affolés, partit pour Lille à treize heures cinquante. Alors, la gare fut fermée tout à fait, déserte, morte... Les faubourgs situés derrière elle l'étaient depuis une heure au moins.

En revanche, dans le centre, et sur les routes qui mènent vers Lille ou vers les Flandres, l'exode continuait, dans un enchevêtrement de catastrophe.

Au delà du grand couvent de la Sainte-Union, dans le faubourg de Lille, les gens fuyant à pied se mêlaient aux derniers rangs des soldats français, qui s'étaient attardés là plusieurs heures. Ils leur criaient: « Les Allemands arrivent! Est-il vrai que les Allemands arrivent? « Certains soldats répondaient: « Mais non, mais non » , — sans avoir l'air bien sûrs de ce qu'ils disaient. D'autres ne répondaient rien du tout et leur silence ajoutait à l'inquiétude des fuyards.

Des hommes et des femmes portaient leurs habits et leurs souliers de rechange à la main. Quelques-uns, n'ayant pas de valise ou n'ayant pas pris le temps de la chercher, avaient entassé leur hardes et leur fortune dans un drap de lit, dans un rideau, ou dans une nappe. Ils portaient leur lourd fardeau comme ils pouvaient. Par instants, trop fatigués, ils le laissaient simplement traîner par terre en le faisant glisser.

Un jeune homme assez bien mis tenait sous son bras un énorme carton, tout plein, tout bosselé, si gonflé d'objets disparates, que tout à coup, au milieu de la route, le carton creva et tout le contenu se répandit dans la poussière. Il y avait des souliers et des faux-cols, des livres et des cravates, des photographies et du chocolat. Le jeune homme rangé s'accroupit sur la route, refit son paquet tant bien que mal et repartit en se hâtant un peu plus.

Beaucoup de gens allèrent à pied sur cette route jusqu'à quelques kilomètres et rentrèrent le lendemain. Des femmes, des jeunes filles, des enfants firent à pied les 24 kilomètres qui nous séparent de Lille.

Il y en avait qui avaient pu trouver place sur des carrioles ou des tombereaux. Une vieille dame de la bourgeoisie s'était hissée, grâce à la complaisance du conducteur, sur une charrette encombrée de sacs de pommes de terre. C'est en cet équipage qu'elle gagna Lille. D'autres, plus malheureuses, se traînaient sur la route, en souliers bas ou même en pantoufles. Chaque fois qu'une charrette passait, elles interrogeaient le conducteur de la voix ou simplement d'un regard angoissé. Mais il n'avait le plus souvent rien à dire lui-même. L'amoncellement des femmes, des enfants, des vieillards qu'il transportait déjà, montrait assez clairement qu'il ne pouvait plus prendre personne. Alors, on s'encourageait à suivre les chevaux, et on marchait encore un peu. Il fallait fuir. On allait devant soi!

Quelquefois les groupes se mêlaient. Il y avait un instant de confusion. On voyait des amis, on cherchait à les rejoindre. On s'attendait.

Les parents et les enfants se cherchaient, les aïeuls ou les vieilles tantes restaient à la traîne. On hésitait à retourner sur ses pas pour les retrouver. On craignait de ne trouver que l'ennemi, et de se perdre avec les perdus. On allait de l'avant, comme des juifs errants.

Il y eut, ce soir-là, des gens qui, par le train, eurent la chance de parvenir soit à Lille, soit à Gand, ou à La Panne. Dans ces diverses villes, ils ne furent pas longtemps en sûreté. Le lendemain, le surlendemain, trois jours après, ils reprirent leur voyage hâtif et troublé.

Il y en eut qui passèrent vingt-quatre heures et même plus, sans une miette de pain à manger, sans une goutte d'eau à boire. Or, ce jour-là, il faisait une chaleur lourde et accablante.

Dans les gares encombrées de fugitifs, on attendrait, les jours suivants des heures interminables.

Enfin, on arriva: les uns à Ostende, — où la confusion bientôt allait devenir tragique et d'où l'on fuierait plus éperdument que jamais, vers l'Angleterre ou vers Dunkerque; — les autres, à Lille, d'où l'on devait aussi repartir bientôt, sous la menace du bombardement; — les autres, enfin, directement, à des refuges plus éloignés et plus sûrs. Boulogne, la Normandie, Paris, voire le midi de la France, Bordeaux, Toulouse, Marseille reçurent de nos fugitifs. On pensait y rester quelques jours. Et voilà dix-huit mois que cela dure!

Beaucoup pourtant n'allèrent pas si loin. Ils marchèrent tout le jour, ou du moins tout l'après-midi, le père ou la mère guidant la famille, c'est-à-dire remorquant la kyrielle des garçons et des fillettes, pendus à leurs vêtements, tandis qu'eux-mêmes suivaient, aveugles et comme inconscients, le flot qui les roulait toujours un peu plus loin. Sur le soir, beaucoup tombèrent d'épuisement, ou s'arrêtèrent pour manger les quelques provisions emportées à la hâte, et n'eurent plus ensuite le courage de se relever. Ils passèrent la nuit dans les champs, ou sous un hangar trouvé d'aventure. Le lendemain, comme ils n'entendirent point le canon, comme leur frayeur était calmée et comme leur amour de « la maison » criait plus fort que tout, ils repartirent par le chemin qu'ils avaient fait la veille. Ils étaient tous fourbus, un peu confus, avec un rhume ou des courbatures. Ils se sentaient humiliés de leur exode, mais contents, malgré tout, de revoir les cinq clochers de la cathédrale et la petite demeure où nichait leur obscur amour…

Les riches, partis en voiture; les gens avisés, partis par le train, avaient pu emporter quelques bagages, des vêtements, des provisions, leur argenterie, leurs bijoux, leur fortune en titres ou en espèces. Ils avaient laissé leur maison, leur magasin, leurs meubles. Parfois aussi, ils avaient laissé leurs domestiques, comme telle excellente personne dont la femme de chambre disait sans aigreur:

— Mademoiselle a dit qu'on allait bombarder la ville et que ce serait très dangereux. Alors elle est partie et m'a recommandé de garder la maison.

Les pauvres, ceux dont la fortune et la joie tiennent dans une mansarde ou une maisonnette à trois pièces, avec plus d'enfants que de mobilier, ceux-là s'en allaient en emportant tout. On les voyait passer, chaque famille formant comme une grappe de ces lamentables vendanges. Les plus grands des enfants marchaient; les garçons portaient des paquets de hardes, les fillettes se mettaient à deux pour soulever, chacune par une oreille, les valises pleines à crever. Les plus petits bébés étaient portés sur les bras, ou poussés dans leurs voitures. Mais dans celles-ci, bien souvent, le pauvre marmot semblait enseveli, presque étouffé, sous le chargement parasite d'habits, de provisions et d'ustensiles disparates que l'on voulait, avec lui, sauver.

Voici un typographe (notre ville en avait tant!) qui a perdu son habituelle gaieté, son amour pour la zwanze et pour les carabistouilles. Il a mis sa redingote et sa buse, il porte un panier noir, dont les deux anses s'enroulent à son bras. Il a encore son cigare à la bouche, mais, sur ses lèvres, il n'a plus le sourire.

Les petits boutiquiers ont des paquets propres, dans de la toile ou du gros papier. Les ménages ouvriers ont leurs nippes dans des serviettes ou dans des loques à reloqueter. Entre temps, par groupes compacts, défilent aussi les campagnards. Les fermiers cossus ont parfois encore une charrette. La plupart vont à pied. Presque tous ont mis leurs plus beaux habits, pour les sauver sans doute. Voici deux fillettes, qui semblent jumelles, de dix ou douze ans à peine. On leur a passé à la hâte leurs robes des dimanches d'été, en mousseline blanche avec des fleurs rouges et rosés. Elles ont des chapeaux de paille blanche garnis de fleurs, des bas blancs, qu'elles n'ont pas eu le temps de tirer, des bottines qui leur font mal sans doute. Parées comme des châsses, gênées, branlantes, elles suivent comme elles peuvent leur bonne grosse mère et leur brave homme de père qui, chacun, en tirent une par la main.

Il y a une dame qui passe, dans une robe de velours violet, un vrai manteau d'évêque, et chaussée d'escarpins à talon haut, comme pour aller à une fête. Une autre tient à la main la cage où se trémousse, effaré de ce déménagement, un serin favori. Quelques-unes portent sous leur bras un petit chien, un chat, un perroquet. Il en est qui ont pensé à sauver des plantes, et qui fuient, vers des terres plus hospi- talières, en serrant sur leur cœur un aralia ou un asparagus!

Plus pratiques, les hommes portent en général le panier aux victuailles ou la valise renfermant quelques objets précieux. Il en passa un ou deux qui, sur leur dos et leur tête, emportaient un matelas. Plusieurs avaient à la main, ou simplement sur l'épaule, une couverture.

. Mais si quelques-uns péchaient peut-être par excès de prévoyance, combien s'en allaient, au contraire, visiblement surpris par la panique et chassés de chez eux comme l'effroi les avait trouvés, en bras de chemise et en sandales, en camisole et en pantoufles, n'emportant rien, ne voyant rien, ne sachant rien, sinon qu'on allait bombarder la ville et qu'il fallait fuir, au plus vite, au plus loin, « parce que tout le monde s'en allait »!

Dans un petit ménage bourgeois, on achevait de dîner quand la vague de terreur passa. Il pouvait être midi et demi. Ce fut, du reste, le moment de la plus grande défaillance dans l'ensemble de la ville. Ces bonnes gens-là, pas plus craintifs que d'autres, à tout prendre, avaient résisté un peu. Vers la fin de la matinée, quand la ville commençait à se vider, ils hésitèrent à partir. Ils consultèrent leurs voisins immédiats, qui charitablement promirent, au premier coup de canon, de les recevoir, ainsi que tous ceux qui voudraient y venir, dans leurs vastes caves à double issue.

Mais tout de suite après midi, des employés de la ville eurent la malheureuse idée de passer dans les maisons, pour dire que les vieillards, les infirmes, les malades alités devaient être immédiatement transportés, par prudence, dans les hôpitaux ou les ambulances de la Croix-Rouge: de la sorte, si la ville était bombardée, ils auraient encore quelque chance d'être épargnés. Cette consigne étrange ne contribua pas peu à augmenter l'affolement déjà grand de la population. Quand on vit des infirmiers, des pompiers, des hommes de bonne volonté passer à travers les rues et les places, portant sur des civières les gens impotents, pour les mettre à l'abri derrière la croix de Genève, on se persuada que l'heure était venue, où la triste destinée de la ville allait s'accomplir.

Telle est la puissance de l'imagination, que, vers cette heure-là même, non loin de la grand'-place, je me souviens d'avoir rencontré une dame d'âge rassis mais point caduc, et qui me dit, en roulant des yeux pleins d'épouvanté:

« II paraît que le bombardement est déjà commencé et qu'un obus vient d'éclater sur la cathédrale! »

Or, nous étions, elle et moi, à cinquante mètres de l'église! J'eus fortement envie de lui répondre: « Madame, c'est si vrai, que les cinq clochers eux-mêmes se sont écroulés sous le coup; et ceux que vous voyez ne sont qu'une imitation en carton- pâte! » Mais elle était si sincèrement émue, que je n'osai plaisanter.

Nos petits bourgeois, après dîner, subirent donc à leur tour la contagion de la terreur. Alors, perdant tout leur courage d'un coup, sans plus penser à rien, ils se précipitèrent dehors et s'en allèrent devant eux, comme tant d'autres.

Ils devaient, trois jours après, riant eux-mêmes de leur sottise, rentrer dans leur petit logement. Mais quelle ne fut pas leur stupéfaction! Une fumée noire, qui les prit tout d'abord à la gorge, emplissait toutes les pièces. Une couche de suie s'était déposée sur les meubles, les cadres, les planchers et les tapis. Dans la cuisine, on avait oublié, en partant, un chaudron posé sur le fourneau à gaz, où chauffait l'eau pour la vaisselle. Le gaz avait continué de flamber. L'eau, depuis longtemps, s'était enfuie en vapeur. Le chaudron éculé, carbonisé, laissait passer largement la flamme qui, sans les soins d'aucune vestale, avait fidèlement, depuis trois jours et trois nuits, ronronné dans la cuisine et fait tourner le compteur. Il n'y eut que la compagnie du gaz à ne pas s'en plaindre.

Les jours suivants, nombreux furent ceux qui, penauds et transis, regagnèrent ainsi leur maison désertée. On a évalué à plus de dix mille, sur un total de trente-huit à quarante mille, le nombre des habitants qui s'étaient enfuis de la ville, en cette journée, triste et risible à la fois, du 1er octobre. Beaucoup n'ont jamais voulu l'avouer. Ils sont rentrés clandestinement, sur le soir, — ou hypocritement, avec des airs paisibles, comme revenant d'une promenade d'une heure aux environs. Ils sont rentrés au bout de deux, trois, cinq jours. Car, durant quelque temps encore, les communications, par la route, restèrent libres avec Lille et avec les Flandres.

Un gros personnage, qui avait fui à la campagne chez un parent, eut la singulière idée de regagner la ville, après deux ou trois jours, dans l'automobile de ce dernier. Trop heureuse voiture, qui avait jusque-là échappé aux investigations allemandes! L'occupant croyait les voies libres, il s'en donnait à cœur joie. Allègrement, il avait accroché au pare-brise des drapeaux belges et français. Mais à l'entrée du faubourg, un ami bondit sur le marchepied:

— Malheureux? Que faites-vous? Où allez-vous? Les Allemands sont ici depuis hier; il y a des troupes partout. Enlevez ces drapeaux! Cachez la voiture! Cachez-vous vite!

Le digne homme eut une telle peur, qu'il fît jeter l'automobile derrière le plus proche portail. On referma promptement, on éteignit le moteur, on enleva les drapeaux: la belle voiture était chez un marchand de charbon, au milieu des sacs d'anthracite et des montagnes de boulets! Les personnages ont pu, bien sûr, quitter à la sourdine ce singulier garage. Mais l'automobile aventureuse et compromettante, qui nous dira la fin de son histoire?...

Au bout de quelques jours, toutes les routes furent coupées et toute circulation impossible. Les Allemands, en effet, étaient revenus. Ils ne bombardaient pas la ville, mais ils la possédaient, ils l'occupaient, ils y établissaient une garnison.

Et alors, beaucoup de ceux qui s'étaient enfuis, et qui se trouvèrent enfermés, par exemple, à Lille, sous le fracas et les désastres du bombardement, regrettèrent amèrement leur frayeur sotte. D'autres, qui avaient pris du large, se félicitèrent d'être loin des dangers. Mais combien, parmi ceux-là aussi, ont depuis lors regretté d'avoir quitté le sol natal, la ville de leur enfance et de leur famille!

Ils croyaient partir pour deux ou trois jours. Voilà de longs mois qu'ils sont hors de chez eux. Et qui pourrait dire quand ils y reviendront?

Non loin de la gare, en bordure des jolis jardins dont la municipalité a, depuis peu d'années, doté la ville, un riche négociant s'était fait construire naguère un bel hôtel. Cet homme avait, semble-t-il, tout ce qu'il faut pour être heureux: une grosse fortune, une femme et des enfants qui l'aimaient, de la considération, des décorations belges et étrangères, jusqu'à la représentation consulaire d'un grand pays, qui lui permettait de s'exhiber, aux jours des Te Deum officiels, en un resplendissant costume brodé d'or, et d'avoir un large drapeau sur sa façade.

Peu confiant sans doute dans la protection de cet emblème exotique contre la fureur teutonne, il est parti, lui aussi. Il est parti à temps, ne pouvant d'ailleurs plus rien faire pour une cause à laquelle il avait généreusement donné et de sa fortune et de ses plus chères affections, puisque son fils est officier dans l'armée belge et son gendre dans l'armée française. Il est parti, avec sa femme et quelques serviteurs. Il avait les moyens de vivre en exil. Il se rendit à Paris. Et l'été dernier, au milieu de quelques parents et d'amis peu nombreux, on l'enterrait dans une des plus aristocratiques paroisses de notre capitale, sans qu'il ait eu jamais le bonheur de revoir cette maison, ce palais moderne que, selon ses goûts et ses rêves, il avait fait bâtir et que, si brusquement, un jour, il avait dû quitter.

Chapitre IV

Figures de Landsturm

On avait eu tellement peur de voir revenir les Allemands en massacreurs et en incendiaires, qu'on leur sut littéralement gré de ne pas bombarder la ville. Dieu sait pourtant que celle-ci n'avait rien fait pour mériter un châtiment!

Quand, après la douce et trop courte émotion de la fin de septembre, nous vîmes de nouveau les uniformes gris-de-campagne, il n'y avait plus parmi nous aucun soldat qui pût, en essayant de nous défendre, exposer la ville à ces représailles dont elle avait tant de peur.

A vrai dire, il y eut pourtant un incident, le tout premier jour, au début de l'après-midi. Quand la première patrouille allemande entra en ville, du côté de la prison, il y avait encore par là un peloton de gendarmes belges, lesquels, avec plus de bonne volonté que de sagesse, tirèrent contre les Allemands quelques coups de feu. Un ouvrier, qui était sur le pas de sa porte, fut mortellement atteint d'une balle en plein ventre. J'eus le temps de lui donner l'extrême-onction, mais il expira peu après à l'hôpital. Une femme fut grièvement blessée. Un troisième civil eut le bras cassé. Quant aux Allemands, ils s'enfuirent, sans qu'aucun d'eux parût atteint.

En réalité, un de ces uhlans avait été blessé au pied. Lorsqu'ils eurent rejoint leur unité, cet homme se fit panser, et le major constata qu'il restait dans la blessure un petit éclat de plomb. Nous devions apprendre ces détails à nos dépens.

Le lendemain, des troupes plus nombreuses vinrent en ville; sans aucune résistance cette fois (car les gendarmes belges, leur exploit accompli, s'étaient hâtés de partir), elles y prirent leurs cantonnements. On nous amena ce même jour, dans des wagons du chemin de fer vicinal et dans diverses carrioles, un certain nombre de blessés rhénans, fort mal en point, provenant des environs de Bouvines. Mais comme on achevait de les débarquer, survint devant l'hôpital militaire un gros peloton de cyclistes, conduits par un feldwebel.

Celui-ci, qui était Lorrain et catholique, me raconta qu'il venait pour enquêter aux alentours de la prison, « parce que, la veille, un uhlan avait été blessé par un coup de fusil chargé à plomb. Il était donc évident qu'un civil avait tiré. Ordre était donné de fouiller avec rigueur les maisons dans cette partie de la ville et d'arrêter toutes les personnes chez qui une arme serait trouvée. »

Je ne pus m'empêcher de frémir pour ces pauvres gens, en pensant que, malgré toutes les consignes, quelqu'un d'entre eux peut-être aurait pu imprudemment garder, comme souvenir de famille ou autrement, un vieux fusil ou un revolver. En réalité, les recherches furent heureusement vaines. Des témoins innombrables racontèrent de façon identique la scène de la veille, affirmant avoir vu les gendarmes tirer. Par ailleurs, un armurier expliqua comment, dans les fusils un peu démodés dont se servaient ces gendarmes, la chemise de la balle se déchirait parfois en petits éclats, dont l'un avait pu rester dans le pied du uhlan blessé. Enfin le sous- officier lorrain, visiblement bienveillant et répugnant aux actes de violence inutile, admit l'explication et repartit. Ses chefs sans doute se laissèrent convaincre aussi, car il ne fut plus question de l'incident.

Mais, cette fois, nous avions pris un contact définitif avec les troupes allemandes. Outre celles qui, plusieurs jours durant, passèrent chez nous et repartirent, s'en allant rougir de leur sang les eaux désormais fameuses de l'Yser, nous eûmes bientôt une garnison, qui s'établit à demeure dans la ville.

C'étaient des hommes du Landsturm, natifs du grand-duché de Bade et pour la plupart de la ville même de Mannheim. Chefs et soldats paraissaient un peu âgés et plutôt paisibles. Destinés à vivre d'une façon habituelle avec les citoyens, ils tenaient visiblement à ne pas trop les mécontenter et à se faire, dès le début, des relations aussi faciles que leur qualité d'ennemis le comportait.

Ils étaient au nombre de huit cent cinquante. Dans les diverses casernes, ils auraient pu largement se loger. Mais ils cherchèrent chez l'habitant le vivre et le couvert. Quand, rentré en France, j'ai lu dans les journaux que « les blés d'Amérique et les provisions envoyées par les Etats-Unis à la Belgique ne pouvaient être et n'étaient jamais réquisitionnés par l'Allemagne » , j'ai admiré cette façon de dire et de faire! On n'arrête point au passage ce que l'oncle Sam envoie au peuple belge; mais on s'assoit à la table belge, pour avoir part aux charités de l'oncle Sam.

Nos Badois s'installèrent donc chez l'habitant. Ils y furent bientôt rejoints par une troupe considérable d'employés divers, destinés les uns aux chemins de fer, les autres aux postes et télégraphes. Puis, il y eut les infirmiers et infirmières dont j'ai déjà parlé en détail.

Les officiers, les chefs de service prirent généralement pour eux les maisons que leurs habitants avaient délaissées. Mais, bien entendu, ils choisirent les plus belles et les mieux meublées. C'est ainsi que, dans divers hôtels particuliers de la rue Saint-Jacques, — qui est comme notre faubourg Saint-Germain, — s'établirent la direction du service de santé, la direction de l'intendance, les magasins généraux d'approvisionnement, la direction des postes militaires, etc.

A en croire la renommée, les nouveaux venus étaient assez convenables lorsqu'ils se trouvaient devant les propriétaires ou locataires légitimes d'un immeuble. Mais, dans les maisons abandonnées, ils se comportaient en maîtres absolus. Pour éviter le pillage des caves, peut-être même le déménagement du mobilier, ou tout au moins l'enlèvement des pendules et des bibelots, il fallait, disait-on, qu'un maître de maison fût présent.

Grand fut donc l'émoi d'une bonne dame, en apprenant un matin que des officiers allemands s'installaient dans la demeure vide de son gendre, située tout près de la gare. Allaient-ils tout mettre à sac? Pour les en empêcher, elle se sentait trop faible; d'ailleurs, elle ne voulait pas quitter sa propre maison. Elle eut recours à un stratagème. Son gendre avait un ami, professeur libre, célibataire, et qui logeait en garni. La dame lui proposa d'aller s'établir dans la maison déserte et de se donner comme le légitime habitant. Moitié par charité pour elle, moitié par goût du pittoresque, le jeune homme accepta et, séance tenante, il se rendit dans sa prétendue demeure. Déjà un officier allemand, avec deux ordonnances, avait fait forcer la serrure, avait ouvert les portes et fenêtres, et passait l'inspection des lieux. On échangea des salutations réciproques. L'Allemand, comme beaucoup de ses semblables, savait un peu de français. Le jeune homme ignorait l'allemand. Il avait apporté un trousseau de clefs. Il commença, avec l'intrus, la visite domiciliaire. Quand il eut fini, il le croyait du moins, il salua l'officier et voulut se retirer dans ce qu'il appelait solennellement sa chambre. Mais l'Allemand, qui n'avait décidément pas tout vu, et qui était un homme bien élevé, s'approcha de lui et l'interrogea à demi-voix:

— Kapinet? Kapinet?

Horreur! dans cette maison dont il était censé le maître, notre jeune professeur ignorait l'emplacement de ce réduit indispensable. Il en eut, de la tète aux pieds, une sueur froide; et, sans avoir rien à feindre, il montra un air si penaud, si décontenancé, que l'officier crut n'être pas compris.

—Kapinet, Ka-pi-net? insista-t-il...

Le jeune homme, heureusement, s'était ressaisi:

— Votre cabinet de travail, reprit-il avec sa plus obséquieuse politesse; je vous l'ai montré; il est là. Maintenant, je vous demande la permission de me retirer dans ma chambre.

Il ouvrit une porte, la porte de son salut et de son repos... Mais il ne la referma pas sur lui. Il recula, stupéfait. Et ce fut l'Allemand qui fit un pas en avant, avec un bon gros rire:

— Va, y a!... très choli, très choli plaissan-tri!...

La pièce, que le pseudo-propriétaire avait cru réserver pour sa chambre, c'était précisément celle qu'avec tant d'angoisse cherchait l'envahisseur allemand!

Il faut reconnaître que la plupart de ces officiers de Landsturm, comme leurs hommes d'ailleurs, différaient totalement des chefs et des soldats que nous avions vus au mois d'août. C'étaient des bourgeois de mœurs calmes, nullement des militaires de profession. Quelques-uns d'entre eux ne se gênaient même pas pour dire l'antipathie que leur inspirait le militarisme. »

Tel était certain capitaine qui portait un nom de bête féroce, — comme qui dirait le capitaine Tigresse. Le hasard voulut qu'il prît logement chez un homme des plus honorables, père de nombreux et charmants enfants, mais dont le nom patronymique était aussi emprunté à la nomenclature zoologique. Nous l'appellerons M. Serpent. Comme on pense, le rapprochement prêtait à rire; et un malin ne manqua pas de prendre les deux noms pour titre d'une fable, qu'on fit circuler sous le manteau, et dont le premier vers, — le seul que ma mémoire ait gardé, — disait à la manière de La Fontaine:

Un jour chez le Serpent s'invita la Tigresse...

L'invitation était peut-être un brin forcée. Mais le serpent fit contre fortune bon cœur et l'accepta d'assez bonne grâce, de sorte qu'assez vite, la « Ménacherie », comme disait le capitaine allemand, fut constituée en bon accord.

Digne avocat à Mannheim, luthérien aux principes religieux un peu vagues, mais honnête bourgeois et père de six enfants, le capitaine Tigresse se sentait bonnement à l'aise parmi les cinq enfants de son hôte. Il occupait ses loisirs à apprendre le français, qu'il possédait déjà suffisamment pour causer un peu. L'aîné des petits serpents savait d'ailleurs un peu d'allemand. Volontiers donc, le capitaine témoignait sa naïve et lourde tendresse envers ces jeunes Belges, qu'il s'étonnait de ne pas voir plus sensibles à ses avances.

Au bout de quelque temps, finissant par comprendre peut-être qu'on avait une joie modérée à le recevoir, il dit à son hôte:

— J'ai honte de continuer à loger chez vous et à manger à votre table; car je dois vous dire que je touche 6 marks par jour pour mon entretien. J'irai donc à l'hôtel désormais, avec les autres officiers.

Ainsi fit-il... trois ou quatre jours. Mais à l'hôtel, la table était souvent comme envahie, ou du moins en majorité composée par des officiers de l'active, attachés aux troupes de passage. Le pauvre capitaine territorial y faisait probablement triste figure et sa science du droit n'y brillait que d'un éclat tempéré. Au bout d'un temps bien court, il revint donc chercher asile chez son ami le serpent:

— Je ne puis pas, lui dit-il, vivre avec ces officiers de cavalerie et ces nobles de Prusse.

Ces gens-là sont des orgueilleux; il n'y a qu'à les voir passer dans la rue... surtout ces officiers à monocle! Je suis moins en famille avec eux qu'avec vous.

Le compliment était d'un goût discutable pour le Belge. Mais la Providence voulut que, vers la même époque, une dénonciation calomnieuse et stupide mît celui-ci en grand embarras. Le capitaine Tigresse, persuadé de l'honorabilité de son hôte, lui vint réellement en aide auprès de l'autorité militaire allemande et lui évita les pires désagréments. Cela valait bien quelque reconnaissance personnelle. Dès lors, il y eut entre « la Tigresse et le Serpent » une certaine intimité bien légitime, qui ne les empêchait d'ailleurs pas de garder les distances voulues.

Justement, à propos de dénonciation, le capitaine fut requis un jour de faire une perquisition, avec un peloton de soldats, dans les sous-sols de l'évêché, de la cathédrale et du grand séminaire. Une lettre anonyme, adressée à l'autorité allemande, avait prétendu que des trésors, des pièces de monnaie et d'orfèvrerie, des lingots même, étaient cachés depuis des années dans ces caves. Malgré ses goûts paisibles, le capitaine Tigresse dut diriger les recherches. Celles-ci, bien entendu, furent vaines et leurs auteurs n'en rapportèrent qu'une ample moisson de ridicule. Aussi le pauvre officier était-il furieux:

— C'est un Karnafal, répétait-il au repas qui suivit, devant les sourires amusés des cinq enfants qui ne pensaient pas même à réprimer, comme leurs parents s'y efforçaient, leur ironique gaîté. On nous a fait faire une séance de Karnafal!

Cette idée de carnaval devait symboliser pour lui le comble du ridicule. Car, dans une autre circonstance, ce mot lui servit encore de réponse. Un jour qu'il pensait à sa femme et à ses enfants, qu'il dépeignait sa maison de Mannheim et regrettait d'avoir été envoyé, avec ses hommes, si loin de chez lui, son hôte lui objecta, non sans malice:

— Mais le Reichstag a déclaré que la Belgique était considérée comme terre d'Empire. Par conséquent, on peut envoyer en garnison dans nos villes les gens du Landsturm comme vous: vous ne sortez pas de l'Allemagne.

n Ach! répliqua-t-il. Oui, oui, on dit cela. Mais c'est une plaisanterie de Karnafal! n n J'ignore si le pauvre homme est encore dans la même hospitalière maison. Peut- être, après ce carnaval, a-t-il connu le carême et, si j'ose dire, la semaine sainte; car il y eut bien des gens du Landsturm qui s'en allèrent, de gré ou de force, jusque sur le front. Un matin, au plus fort de la bataille de l'Yser, un ordre du jour fut lu à la garnison, demandant des volontaires. Sur nos huit cent cinquante hommes, il y en eut sept ou huit qui s'offrirent. Les autres préféraient évidemment rester à l'ombre des cinq clochers. Mais, depuis lors, l'Allemagne a eu terriblement besoin d'hommes, et peut-être n'a-t-elle pas laissé longtemps vivre, en bon ménage, « la Tigresse et le Serpent » .

Une des premières préoccupations des Allemands fut de nous imposer leur heure. L'opération consista d'abord à mettre les horloges publiques en avance d'une heure sur le temps belge. Puis, on déclara que tous les ordres de l'autorité allemande se rapporteraient à cette heure légale; que toutes les réunions publiques, les offices religieux eux-mêmes, devraient être annoncés suivant cette notation. Petit à petit, il fallut bien, bon gré mal gré, que l'on adoptât partout l'heure allemande. Quelquefois, les envahisseurs avaient, pour y contraindre l'habitant, des moyens ingénieux.

Un jour, un soldat, qui parlait un peu français, entre avec un camarade dans une pâtisserie. Après les Delikatessen, faites de jambon, saucisse et charcuterie diverse, les Badois comme tous les autres Allemands n'appréciaient rien tant que les gâteaux et le chocolat. Ils ont fait des prodiges, pour faire retrouver, à un grand chocolatier de la ville, un wagon de cacao resté en souffrance au moment de la déclaration de guerre. Le wagon retrouvé, ils ont obligé l'industriel à leur fournir une quantité considérable de chocolat chaque semaine, — tout ce que pouvait, par un travail intense, produire son usine. Entrés donc chez le pâtissier, nos deux hommes s'emplirent abondamment de brioches et de tartelettes, d'éclairs et de massepains; puis ils prirent quelques tablettes de chocolat, qu'ils fourrèrent dans leurs poches. La patronne fit alors le compte:

— Vous en avez, dit-elle, pour 6 fr. 50.

Le soldat qui parlait français regardait obstinément, durant ce temps, dans l’arrière- boutique, où était suspendu au mur un grand cartel. Il montra du doigt le cadran, puis il tira sa montre et dit à la pâtissière:

— Il est cinq heures, et votre horloge marque seulement quatre. Vous n'avez pas l'heure allemande. Je vous mets à l'amende pour 6 fr. 50.

Sur quoi, riant d'un gros rire, et tout en expliquant sans doute à son compagnon le joli Streich qu'il venait de jouer, il sortit de la boutique. Naturellement la marchande n'osa pas porter plainte, de peur d'une amende réelle, qui lui aurait coûté bien sûr plus de 6 fr. 50. Elle se contenta de mettre son cartel à l'heure allemande.

Impuissants à résister par la force, les Belges se vengeaient, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, par des traits d'esprit. A propos de l'heure allemande, on racontait, par manière de plaisanterie, l'anecdote suivante qui courut de bouche en bouche:

« Au commencement de la guerre, le kaiser fit appeler son fidèle von Kluck et lui dit:

— Avancez... sur Paris!

Mais parvenu à la Marne, von Kluck télégraphia:

— Sire, il y a l'armée de Paris qui arrive, dans quatre mille taxis!

Alors le kaiser se tourna vers le prince Ruprecht et lui dit:

— Avancez... sur Calais!

Mais parvenu à l'Yser, le prince de Bavière télégraphia:

— Sire, il y a les Belges et les fusiliers marins!

Alors le kaiser, qui ne perd jamais courage, se tourna vers son fidèle von der Golz, qu'il venait de nommer gouverneur à Bruxelles; et, sûr cette fois d'être obéi, il lui télégraphia:

— Avancez... les pendules! »

C'est encore au sujet de l’heure allemande qu'on avait composé une chanson, fredonnée vers ces temps-là à travers la ville. Cela se chantait sur l'air d'une certaine scie montmartroise intitulée: le Rêve de Drumont.

L'aut'soir, ce fut un grand effroi
Parmi les horlog' de la ville,
De voir leur vieill' sœur du beffroi
Changer son allure tranquille.
Ell’, qui dod'Iine toujours douc'ment
De droite à gauch', de gauche à droite,
N'avait- ell' pas, subreptic'ment,
Avancé d'une heur' toute sa boîte?...
Les All'mands mett'nt à leur compas
L'horlog' des gares et des mairies;
C'est plus facil' que d'mettre au pas
Les fils d'une libre patrie.
Ils ont beau nous changer l'cadran,
Nous n'oublierons pas l'heur' tragique
Qui les vit passer, massacrant
Les femm's et les enfants d'Belgique!
Va donc toujours, mon vieux beffroi:
Y a pas d'avance à c'qu'on en pleure,
De c'qu'à midi déjà l'on t'voit
Chercher ton ch'min vers quatorze heures.
Mais n'te frapp' pas, mon vieux marteau:
Grâce à l'avance qui t'emporte,
Ça f'ra toujours une heur' plus tôt
Qu'on f... (ich'ra) les Boch' à la porte!

On le devine, toutes les plaisanteries n'étaient pas aussi anodines, ni d'un genre aussi académique. Le nom du major qui commandait notre garnison prêta longtemps aux calembours et aux jeux de mots. Mais aussi pourquoi s'appelait-il Saal et pourquoi l'Allemagne est-elle l'alliée des... Bulgares?

Sur les affiches officielles, blanches et noires, le nom du major Saal était souvent allongé d'une apposition, écrite au crayon par quelque audacieux gamin, et qui reproduisait précisément le nom donné jadis aux Bulgares. Un jour, à la porte même de l'hôtel de ville, le major tombe en arrêt devant une de ces inscriptions. Les sourcils froncés, il interroge l'interprète:

— Qu'est-ce que c'est, qu'on a écrit là, après mon nom? Je vois toujours ce mot; qu'est-ce qu'il veut dire?

L'interprète, incliné aux idées conciliantes, eut une heureuse inspiration:

— Monsieur le major, vous le voyez: c'est la première moitié du mot Bougremestre, qui est comme en allemand Bürgermeister! N'êtes-vous pas le maître de la cité?

Peut-être ce demi-mot d'explication, dont le major ne parut du reste qu'à demi convaincu, a-t-il épargné à la ville de dures représailles.

 

Conclusion

Les Jours Mornes

Durant les premiers jours de l'occupation allemande, quand on n'était pas encore tout à fait habitué à voir circuler dans les rues les uniformes fripés des Badois, auxquels se mêlèrent bientôt les dolmans bleus des Bavarois, les capotes gris cendre des infirmiers et les voiles bleu marine des diaconesses, on croyait aisément que cela n'allait pas durer.

De temps en temps, parce que l'appel qui les rassemblait tous les matins sur la grand'place avait été retardé d'une demi-heure, le bruit se répandait en ville que « nos Landsturm » (car c'est ainsi qu'on les appelait) étaient partis pendant la nuit. Sans doute les alliés revenaient, nous allions être à nouveau délivrés. Mais l'illusion tombait vite.

Ce qui ne cessait point et qui sans doute n'a pas cessé encore, c'était la voix lointaine ou proche du canon. Nuit et jour nous l'entendions, souvent avec une intensité telle, qu'on eût dit le halètement ininterrompu de quelque cyclopéenne automobile.

Sur l'horizon, on voyait, durant le jour, les flocons blancs ou noirs que fait l'éclatement des shrapnells. Durant la nuit, on y suivait, à leur fulguration rouge ou verte, les fusées lumineuses. La grande distraction des habitants désœuvrés était d'écouter la canonnade et d'augurer, d'après cette indication plutôt vague, le cours des événements.

Il y a, le long d'une propriété située au sud-ouest de la ville, un grand mur de clôture en briques rouges, contre lequel le son du canon se répercutait, pour l'ordinaire, avec une force et une netteté particulières. Un sentier court le long du mur. C'est là que les bourgeois et les manants, les ouvriers sans travail, les innombrables désorientés que fait la guerre, se donnèrent tacitement rendez-vous. Ils s'y rencontraient tous les après-midi. Des mains malicieuses avaient écrit, aux deux bouts du chemin, sur le mur nu, d'un côté: Boulevard de l’état-major; de l'autre: Sentier des stratèges. On distinguait, à ses claquements secs, le 75 français; à ses roulements sourds, la grosse artillerie allemande. Vers la fin de novembre, une troisième voix entra dans le concert. Des gens doctes pensèrent que c'était l'artillerie anglaise. Il y a lieu de croire que c'était plutôt la grosse artillerie française, nouvellement mise en ligne.

Mais on ne pouvait pas le deviner. On en était réduit aux conjectures. Le grand supplice, c'était le manque de journaux. Il y avait bien quelques feuilles prussiennes ou badoises, et aussi, après un peu de temps, les journaux gantois ou bruxellois, publiés sous la censure allemande. Mais ils nous paraissaient à bon droit suspects. Aussi, l'on payait des prix fous pour un numéro de journal français ou anglais. J'ai vu un exemplaire du Times, rapporté par un audacieux contrebandier, et qui fut payé 25 francs. Un peu plus tard, on obtenait à 2 francs certains journaux français, lus par les officiers allemands, et sournoisement repassés à la population par les soldats eux-mêmes, heureux de se faire un petit bénéfice.

Les nouvelles favorables aux alliés mettaient donc un certain temps à nous parvenir; mais finalement elles nous arrivaient. Aussitôt reçues, elles étaient reproduites par la parole et aussi par l'écriture manuscrite ou par la dactylographie. Plusieurs fois des affiches apposées en ville et signées du commandant allemand menacèrent de peines sévères, — de la mort même, — ceux qui propageraient ainsi des écrits ou imprimés « non visés par la censure ». Les petites feuilles continuèrent à courir sous le manteau, éclairant les esprits, maintenant les courages.

Ainsi, même dans les jours mornes de l'occupation ennemie, le moral des habitants restait bon. J'en puis témoigner pour la période que j'ai passée au milieu d'eux. Depuis plusieurs mois, je les ai quittés et, par des voies que je n'ai pas à exposer ici, je suis rentré en France. Mais je ne suis certes pas le seul à savoir et à dire que la Belgique, malgré cette longue oppression, malgré les exactions qui ont succédé aux violences, malgré les fusillades encore fréquentes et les tracasseries, tantôt brutales, tantôt sournoises, reste confiante dans l'avenir, dévouée à son roi, passionnée pour sa liberté.

Ce que le roi Albert disait au début de la guerre, l'événement l'a déjà prouvé et l'avenir le montrera d'une façon plus éclatante encore, aux regards du monde et de l'histoire:

« Un tel peuple ne peut pas périr! »

 

Back to French Articles

Back to Index