le livre
'd'Oran à Arras'
par Henry d'Estre
Impressions de Guerre d'un Officier d'Afrique
Feuilles détachées d'un carnet de guerre

soldats coloniales en France - tirailleurs algériens et zouaves

 

d'Oran à Arras
Impressions de Guerre d'un Officier d'Afrique

I

Le Branle-Bas en Algérie

Lyon, vendredi 24 juillet 1914. — Je suis arrivé en France lundi, détenteur d'une permission de trente jours, qu'en bon Algérien, sevré depuis mai de fraîcheur et de verdure, je compte passer dans la montagne. Là j'oublierai le siroco et la fâcheuse obstination du thermomètre refusant de descendre de son piédestal de 25 degrés à l'ombre. Là, perdant un instant de vue mes occupations habituelles, je délaisserai le Saumur, pour me récréer, au bord d'un lac bleu, et effectuer quelques ascensions.

Bref, j'ai fait de beaux projets. Ils doivent me conduire en Savoie et en Suisse, peut- être même au Tyrol. Léger comme Perrette, je n'ai négligé qu'une chose en construisant mes châteaux en Espagne: le sempiternel: Inch'Allah! S'il plaît à Dieu! dont l'Arabe émaille sans cesse ses discours dès qu'il fait quelque projet. Les événements vont bientôt se charger de m'en rappeler l'éternelle sagesse.

En attendant, je me suis arrêté au passage à Lyon, pour y visiter l'Exposition, dont on m'a dit merveilles. A sa porte je rencontre Ben S..., un lieutenant indigène des tirailleurs algériens avec lequel j'ai fait la traversée. Rentré récemment du Maroc après deux ans de campagne, il est venu, la bourse bien garnie, achever en France son congé de fin de campagne et réaliser un rêve depuis longtemps caressé: voir Paris. Nous entrons et pénétrons d'abord dans le pavillon de la soierie.

Mon compagnon s'y croit transporté au septième ciel du paradis de Mahomet, et a peine à s'imaginer que les quelques centaines de mannequins en cire, très suggestifs, ma foi, dans leurs toilettes éblouissantes ou en leurs coquets déshabillés, ne soient des houris en chair et en os. Longtemps il stationne devant la vitrine de je ne sais quel grand magasin, où se prélassent une douzaine de gracieuses mondaines savourant le thé, dans des poses nonchalantes.

II voudrait acheter une de ces poupées. Pour sa femme, prétend-il. Mais ses économies n'y suffiraient pas. Afin de lui faire oublier cette déconvenue, je le conduis au pavillon allemand, lourde construction tudesque qui symbolise admirablement l'Allemagne de 1914. Sur le frontispice est peint un aigle noir colossal qui, dardant des yeux étincelants, tient dans une de ses serres un sceptre impérial et dans l'autre un globe terrestre. Le bâtiment est en outre coiffé d'un toit bizarre et d'un goût bien germain. C'est une sorte d'énorme casque à pointe, en tuiles vertes, avec au sommet un clocheton jaune. Sans doute l'architecte auteur de cette étrange toiture a-t-il voulu traduire en elle la force allemande à l'abri de laquelle s'épanouissent l'industrie et le commerce.

Nous entrons. Dans les salles très nues, peu d'échantillons, mais les plans des grandes villes allemandes avec à côté des tableaux statistiques résumant, d'une façon très pratique, leur mouvement industriel et commercial. La nomenclature des principales firmes, accompagnée des facilités qu'elles offrent au client, figure hien en vue, et je constate, en les parcourant, que la plupart de ces maisons ont des succursales en France, installées pour nous concurrencer sur notre propre territoire. C'est l'invasion commerciale, la conquête économique, précédant celle à main armée pour la possession définitive du sol. Pour celle-ci, sans doute, sont effectués les formidables armements que l'Allemagne achève à l'heure présente?

Mais je m'énerve ici, et Ben S... s'y ennuie. Décidément le salon de la mode était plus gai et je suis, sans me faire prier, le conseil du camarade qui voudrait y retourner pour admirer les merveilleuses poupées. Nous y trouvons une demi- douzaine de messieurs à lunettes d'or, dont le costume et la raideur d'allure me disent assez la nationalité. Ils s'extasient bruyamment devant les vitrines, tout en prenant force notes et croquis. Ce sont sans nul doute des manufacturiers et couturiers d'outre-Rhin, venus pour étudier nos étoffes et copier nos modes. A leur retour, ils inonderont leur pays et le nôtre de leurs contrefaçons et s'enrichiront aux dépens de nos commerçants: concurrence un peu canaille, mais bien allemande!

 

Même jour, 17 h. 30, en gare de Perrache. — Me voici dans l'express de Grenoble, point de départ de mon excursion alpestre. Les journaux de Paris, arrivés à l'instant, donnent, précédés de manchettes énormes, l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie. Sa lecture me persuade que la guerre est imminente et que mes projets de voyage vont tomber à l'eau, ou plutôt au feu de la grande guerre depuis longtemps voulue et préparée par l'Allemagne et sa complice l'Autriche. Dans mon compartiment, mes compagnons de route, des commerçants dauphinois qui rentrent de l'Exposition, commentent à haute voix les événements, et sont d'un avis tout différent du mien. A leurs yeux tout cela est bluff. C'est l'habituelle alerte annuelle. D'ailleurs, prétendent- ils, la guerre est impossible à notre époque, celle des nations armées et de l'enchevêtrement des intérêts économiques. Bref, à leur dire, on peut être tranquille et dormir sur ses deux oreilles.

 

Mardi, 28 juillet, même lieu. — Minuit! Je suis de nouveau à Perrache, en route cette fois pour l'Algérie! L'ordre de rejoindre mon poste m'a surpris ce matin à Grenoble, où j'étais resté pour attendre les événements. J'ai pris ici le rapide de Marseille, qui doit m'amener demain matin dans la cité phocéenne où j'ai débarqué il y a huit jours. Finis mes projets, et comme Perrette, je me répète: Adieu, veau, vache, cochon, couvée!

Le train est littéralement bondé de militaires qui rejoignent comme moi leurs garnisons. Rien que dans mon compartiment nous sommes sept officiers sur huit voyageurs. Sur les quais, quantité de soldats dont j'admire la gravité d'allure, le sérieux, la belle tenue aussi. Celle-ci contraste un peu avec le laisser-aller bruyant et un tantinet débraillé dont nos permissionnaires sont parfois coutumiers. Il y en a là plusieurs centaines, militaires de toutes armes, de toutes provenances. Parmi eux pas un homme ivre ou même simplement échauffé par la boisson. Pas un mot, pas un geste de récrimination de la part d'un quelconque de ces braves garçons, pourtant rappelés hâtivement de leurs foyers. Sur le visage de tous se lit la plus mâle assurance et la volonté arrêtée d'en finir, une fois pour toutes, avec les éternels provocateurs, s'ils veulent cette fois jouer la partie.

Allons, tout cela est bon signe! La liquidation de la vieille querelle me semble devoir s'ouvrir dans les meilleures conditions pour nous.

 

Mercredi 29, 6 heures du matin. En gare de Marseille. — Durant toute la nuit notre convoi s'est grossi de nouveaux arrivants: soldats et officiers d'Afrique de tous grades, de toutes armes, de tous services; aussi, à notre arrivée ici, une longue file de voitures de place se dirige de la station Saint-Charles vers le fort Saint-Jean, siège de la sous-intendance qui doit nous mettre en route sur Alger. Elle aura fort à faire, car la vieille forteresse est littéralement bondée de permissionnaires en rupture de permission. Zouaves, tirailleurs, légionnaires, bat' d'Af’ s'y entassent en compagnie de chasseurs d'Afrique, de spahis, de canonniers, de sapeurs, de tringlots. Bref, c'est un véritable kaléidoscope, un chatoiement de couleurs dont le soleil provençal rehausse encore l'éclat. Tout ce monde paraît dans les mêmes dispositions que les troupiers entrevus à Lyon. Près de moi, un vieux sergent de zouaves, à la barbe chenue, résume d'une apostrophe énergique l'opinion générale de ses camarades: « Qu'on leur casse la g... une fois pour toutes, à ces c..., et que ça finisse. »

 

Même jour, en mer. —Notre paquebot, la Ville-d'Alger, semble un affrété tant il regorge de militaires. Les cabines des différentes classes, le pont, l'entrepont, la cale même en sont pleins à déborder. J'ai trouvé à bord quantité de chefs, de camarades qui rejoignent comme moi. Les permissions de longue durée se demandant généralement après le 14 juillet, les plus chanceux ont séjourné en France environ quinze jours. Ce furent les heureux. D'autres, arrivés de la veille, ont à peine atterri. Mais le plus guignard est assurément le commandant X,.., que chacun se montre en souriant. Parti d'Alger avant-hier, la télégraphie sans fil l'avisa, alors qu'il voguait vers la France, qu'en arrivant à Marseille il eût à se réembarquer aussitôt. On devine sa grimace, d'autant qu'il n'avait revu la mère patrie depuis plusieurs années et est sujet au mal de mer.

Naturellement, durant la courte traversée, (vingt-sept heures environ), la conversation roule sur les grands événements qui semblent devoir se dérouler d'ici peu. Sur la probabilité de guerre, les passagers sont très divisés. Les uns croient à l'inévitable lutte, les autres à une simple alerte comme il y en a tant eu. Vous verrez qu'une fois de plus tout cela tournera en eau de boudin et que nous en serons pour notre permission, concluent ces optimistes, et ils évoquent l'affaire Schnœbelé, Fachoda, Agadir, que sais-je!

 

Jeudi 30, 11 heures, en vue d'Alger. — L'aspect féerique d'Alger, vu du large, a été trop de fois décrit pour qu'il soit nécessaire d'y revenir ici. Mais peut-on omettre de rappeler que la ville compte actuellement 175 000 habitants et qu'elle déploie sur une longueur de 16 kilomètres, de Saint-Eugène à Mustapha, la splendeur de ses maisons blanches, qui l'a fait si justement comparer, par les poètes arabes, à un beau cygne endormi au bord d'un lac bleu.

L'heure de l'arrivée du paquebot coïncide précisément avec celle où Alger s'éveille au mouvement, pour jouir de la fraîcheur relative qu'amène la brise du soir. Le climat y est en effet assez pénible l'été, tant en raison de la chaleur que de sa grande humidité. Aussi en cette saison, aux heures chaudes du jour, c'est-à-dire de 9 heures du matin à 4 heures du soir, l'Européen et même l'indigène ne se hasardent guère dans l'étuve de ses rues. L'après-midi est donc le plus souvent consacrée au dolce farniente ou à la sieste réparatrice, qui dure généralement jusqu'à 4 ou 5 heures. Mais alors, quel mouvement dans la ville! Quelle cohue cosmopolite sur les terrasses de ses cafés, surtout sur le boulevard de la République, d'où l'on domine de cent pieds le port et l'admirable golfe au bord duquel s'étale l'antique El-Djezaïr.

Au moment où le navire accoste, tout Alger est là pour assister à l'arrivée du paquebot journalier. Tout ce monde est venu, moins pour apprendre de nous des nouvelles de France, ainsi qu'il en était au temps jadis, il y a bien longtemps, avant l'installation du câble télégraphique, mais bien plutôt pour nous en donner. La télégraphie sans fil ne fonctionnant pas à bord de notre paquebot vétusté, nous ignorons tout ce qui s'est passé en Europe depuis plus de vingt-quatre heures. Or, Dieu sait si les événements marchent vite en ce moment. Les Algérois vont donc nous renseigner à leur sujet. Combien ce fait, si naturel aujourd'hui, eût-il semblé paradoxal à nos pères: aux Français d'Alger de l'époque des navires à voiles, qui mettaient plus d'une semaine à accomplir la traversée; à ceux du temps des premiers vaisseaux à vapeur, qui effectuaient le voyage en trois ou quatre jours encore. Pour eux, l'arrivée du courrier était un événement, une source de nouvelles toutes fraîches à laquelle chacun venait s'abreuver avidement. Aujourd'hui, au contraire, les voyageurs ont hâte de débarquer pour savoir.

 

Nuit du 30 au 31. En chemin de fer. — Arrivé à 5 heures à Alger, j'ai pris le train de 9 heures pour gagner Oran. En descendant du paquebot, j'ai appris le bombardement de Belgrade, prodrome sans doute de l'universel embrasement. Aussi, durant tout le trajet, je songe aux grands événements qui s'accomplissent à cette heure. En vain, je cherche à échapper à cette obsession et tente de la combattre par le spectacle, très beau durant ces nuits d'été, de cette moitié d'Algérie que je traverse. Ni les splendeurs de la Mitidja avec ses moissons, ses orangeries et ses vignes; ni les beautés de l'Ouarsenis dont les djebels arides se profilent dans le clair obscur à la façon de paysages de Doré, ne parviennent à m'en distraire. Elle se prolonge au lever du jour, durant la longue traversée du bled oranais, véritable grenier d'abondance de l'Algérie tant il est riche en blé. Mais les gerbes sont déjà cueillies, laissant à nu une plaine calcinée sur laquelle poudroie le soleil levant. Sur la route longeant la voie ferrée une famille de bédouins chemine, que la lenteur de cet express algérien et la grande transparence de l'air me permettent de suivre un instant du regard. L'homme, jeune et vigoureux, chevauche l'unique bourriquot, portant en croupe son fils déjà grand et objet de son orgueil. Le faible aliboron plie sous la double charge, mais trotte néanmoins d'un pas allègre sur ses pauvres jambes qu'a peine à suivre la femme, une moukère jeune, mais déjà flétrie, toute courbée sous l'énorme fardeau dont l'a accablée son maître et seigneur. Il l'a surchargée ainsi, moins pour délester son âne, ce dont il ne se soucie, que pour se prélasser plus à son aise. Et je me dis que ce spectacle serait un peu l'image de la domination allemande, si d'aventure l'Allemagne allait triompher dans la lutte qui va s'engager vraisemblablement. La France vaincue deviendrait l'humble suivante, pliant sous le faix, et notre peuple si laborieux, si pacifique, jouerait le rôle de l'âne.

 

1er août. — Le télégramme nous apportant l'ordre de mobilisation nous est arrivé au Château-Neuf aujourd'hui à 4 heures, nous remplissant de joie. Aussitôt d'autres dépêches venant de tous côtés ont commencé à affluer dans nos bureaux, sans préjudice des coups de téléphone. Il en arrive toutes les dix minutes environ, aussi bien de nuit que de jour, et cela durera jusqu'à notre départ. La franchise postale a quelquefois des inconvénients et il est des instants où le progrès n'apparaît pas toujours comme un avantage. Sous le premier Empire, où l'on ne connaissait que les estafettes, les états-majors jouissaient de plus de calme.

Il est 7 heures quand nous quittons le Château-Neuf, où le camarade de service vient de s'installer pour la nuit. Dehors, sur le boulevard, règne une prodigieuse animation. La foule va, vient, se presse, se bouscule; les terrasses sont blanches de consommateurs et jusqu'à une heure avancée de la nuit chacun commentera le grand événement.

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Dimanche 2 août. — La proclamation du Président de la République à la nation française et l'ordre de mobilisation générale ont été affichés ce matin dans toute l'étendue du territoire algérien. Les premiers mobilisés rejoignant aujourd'hui, les rues et boulevards de la ville se sont peuplés soudain de culottes rouges. Chacun s'étonne de se retrouver sous l'uniforme, et pas toujours à son avantage. La tenue de l'armée d'Afrique, surtout celle si seyante de nos zouaves, exige essentiellement une taille assez fine. Ceux de nos réservistes, restés sveltes, et c'est la majorité, ont très bonne figure; en revanche, certains bons pères de famille déjà bedonnants, avec la culotte bouffante qui raccourcit les jambes, et le boléro dissimulant mal le gros ventre, n'ont rien de guerrier dans leur allure. On les plaisante un tantinet. Eux prennent gaiement la chose. Comment se fâcher d'ailleurs sous ce ciel dont la pureté bannit toute mauvaise humeur?

Comme c'est dimanche, toute la population est dans la rue. Elle est ici aussi variée qu'à Alger, et l'élément néo-français, surtout israélite et espagnol, y abonde plus qu'ailleurs. Tous ces braves gens s'entretiennent de la guerre, maintenant inévitable, et cette perspective ne semble pas les troubler outre mesure. Pour être vif à la façon d'un Français du Midi, l'Algérien n'en possède pas moins un grand fonds de calme. C'est d'ailleurs, sur son continent, un homme de l'extrême septentrion. Dans ce pays aux vastes horizons, où la richesse se développe depuis dix ans d'une façon prodigieuse, les caractères s'affirment de bonne heure, et souvent avec une force singulière. Comme les affaires — et il en est d'énormes dans ce grand port cosmopolite— se traitent le plus souvent à la terrasse des cafés, c'est-à-dire dans la rue, chacun en reçoit plus ou moins le contre-coup et apprend ainsi à ne s'étonner de rien.

Aussi la guerre, pour surprendre tout le monde, n'étonnera personne. L'Algérien, qui, sous l'uniforme de zouave, ou de chasseur d'Afrique, va répandre si vaillamment son sang sur les champs de bataille de France et mériter ainsi, quand ce n'est déjà fait, ses lettres de grande naturalisation, considère du reste les événements de loin, pour le moment du moins, ne se sentant pas directement menacé. Les contingences possibles l'intéressent surtout actuellement. Le grand point d'interrogation qui se pose aujourd'hui pour lui est moins l'invasion éventuelle de la métropole, car chacun a confiance, que l'attitude possible de l'Italie et celle des indigènes. Qu'adviendrait-il, en effet, de l'Algérie, si la Méditerranée cessait d'être libre, ou si, comme en 1871, une partie de nos sujets musulmans levaient l'étendard de la révolte? De là un peu d'inquiétude, même chez les plus optimistes.

Mais celle-ci se calmera bien vite. Dès demain 3 août, nous apprendrons que le prince Ruspoli, chargé d'affaires d'Italie, a notifié à M. Viiani la neutralité de son pays. Quant au loyalisme de nos sujets musulmans (5 000 000 pour 800 000 Européens, souvent perdus dans le bled et parfois totalement isolés au milieu d'eux), il ne se démentira pas un seul instant. C'est par milliers qu'Arabes et Kabyles vont se présenter aux bureaux de recrutement, dans l'intention de s'engager pour la durée de la guerre. Ce fait si symptomatique témoigne de l'admirable cohésion de la colonie et fait le plus grand honneur à ses administrateurs. Une mesure bien comprise va d'ailleurs contribuer à cet état de choses, si différent de celui de 1871. C'est celle étendant aux femmes indigènes, mères et épouses de militaires sous les drapeaux, l'indemnité de 1 fr. 25 par tête et de 0 fr. 50 par enfant, attribuée dans la métropole aux Françaises dans la même situation. Cette généreuse disposition sauvegardera le présent et assurera l'avenir. L'influence de la femme est en effet considérable dans les milieux musulmans, en dépit de son attitude en apparence effacée. Bien souvent ce sont elles qui ont déclanché des insurrections, qu'on eût pu parfois éviter, avec un peu plus de connaissance des moeurs arabes. Il était donc d'une psychologie excellente de mettre le beau sexe de notre côté. La mesure précitée a complètement réalisé ce but. Fathma, inquiète au début du départ de son homme, a vite pris parti de la situation quand elle a touché l'indemnité journalière. Mieux! elle a trouvé tout avantage dans le nouvel ordre de choses instauré par le Roumi (chrétien). Messaoud ou Mohamed présent, l'argent de sa paie allait parfois, en grande partie, au café maure, au bain et chez les aimées. Aussi, depuis qu'il est à la guerre, elle n'a jamais été plus riche. Son rêve serait de voir durer, le plus longtemps possible, des temps si avantageux pour elle. Heureuse Fathma!

Un incident bien typique me donnera d'ailleurs, ce dimanche soir même et sous une forme gaie, une première note du loyalisme de nos sujets.

II pouvait être 9 heures du soir, les derniers accents de la retraite militaire, le roulement des tambours, les sonorités des clairons et les sons nasillards de la nouba venaient de s'éteindre vers les casernes lointaines, quand une rumeur grossissante parvint jusqu'à la terrasse de la brasserie où j'étais attablé avec quelques camarades, humant le frais et discutant sur les événements. Comme elle venait vers nous, nous nous levâmes, pour aller voir au coin du boulevard ce qui pouvait bien la motiver. Et une singulière et touchante manifestation se déroula sous nos yeux.

C'étaient les petits cireurs indigènes pas plus hauts qu'une botte, les petits biskris, dont une boîte en bois blanc renfermant quelques brosses constitue tout le fonds social, qui s'étaient réunis dans les hauts quartiers en un turbulent meeting. J'ignore ce qu'on y a voté, mais à l'issue de cette grave réunion, les manifestants défilaient maintenant, quatre par quatre, derrière le drapeau corporatif constitué par trois chiffons tricolores noués ensemble (le syndicat n'est pas riche). Et tous, brûlant du désir de combattre pour la noble cause, mais ne pouvant hélas! devenir tirailleurs ou spahis, dévalaient vers le port en chantant Ii drapeau de la France.

Qui si qui rend li cœur joyeux!

Et longtemps après, dans la soirée, comme je regagnais ma petite villa de Miramar, sise sur la falaise dominant la rade où s'entassent maintenant, en vue du prochain départ des troupes, les cargos et les paquebots de toutes dimensions, les chants des petits cireurs acclamant la France montaient jusqu'à moi. Aux cieux, le croissant argenté de la lune, symbole de l'islam, affectait un profil quasi humain qui semblait sourire malicieusement. Sans doute souriait-elle, Phébé, à la pensée du grand soulèvement musulman dont rêvait, peut-être à cette heure, le kaiser.

 

Mardi 4 août. — Une dépèche officielle nous apprend que les croiseurs allemands Gœben et Breslau viennent de lancer des obus sur nos côtes algériennes. Ainsi préludent-ils, par le bombardement des villes ouvertes de Bône et Philippeville, par le massacre de quelques femmes, enfants et vieillards inoffensifs, aux sinistres exploits de la flotte allemande. On s'imaginait ici, ainsi qu'en France, être en guerre avec un peuple civilisé; aussi chacun s'étonne et s'indigne de ce manquement total aux conventions internationales. Comme on ne sait trop ce que sont devenus ces écumeurs et qu'Oran leur offrirait une large cible, la population s'inquiète un instant; mais le calme renaît bien vite. D'ailleurs les batteries de côtes qui battent au loin la rade seraient en mesure de répondre aux forbans et de les tenir éloignés, s'ils se présentaient d'aventure.

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6 août. — Anniversaire de Frœschviller. On sait combien les troupes d'Afrique, et en particulier nos tirailleurs, se couvrirent de gloire dans cette journée, au cours de laquelle elles luttèrent longtemps avec succès contre des forces quadruples et ne furent écrasées que sous le nombre. Nous n'avions alors que trois régiments de zouaves et pas davantage de turcos. Depuis, leurs bataillons se sont multipliés, surtout en raison des nécessités de la campagne marocaine. Outre quatre régiments de zouaves et neuf de tirailleurs, l'armée d'Afrique va donner à la métropole de nombreux corps de marche. Les uns (ceux de tirailleurs) purement indigènes; les autres (ceux de zouaves) où viendront s'amalgamer avec les Français de France ou d'origine de nombreux néo-Français, Israélites algériens, Espagnols, Italiens, Maltais. Le sang versé en commun soudera bien vite ces éléments disparates; il muera ces corps, un peu hétérogènes au début, en de solides régiments, de tous points comparables à Ieurs aînés, aux vieilles bandes d'Afrique, de Crimée, d'Italie et d'Alsace.

Les premières unités que doit tout d'abord fournir la province d'Oran, en l'espèce une brigade d'infanterie et un régiment de cavalerie, se concentrent en ce moment ici en vue d'un départ prochain. J'ai donc été chargé d'aller ce soir, à la gare de Karguenta, recevoir le Ne tirailleurs qui arrive de l'intérieur pour s'embarquer sous peu. Il est 10 heures quand je pénètre dans le hall. Le premier des trains militaires arrive peu après et je vois descendre aussitôt le commandant du régiment, le colonel D..., un colosse moustachu et tonitruant, énergique et bon enfant à la fois, véritable type du chef de corps que tous ses subordonnés craignent et vénèrent. Sur un coup de sifflet de leurs officiers, les nases débarquent rapidement des wagons aménagés où ils sont entassés depuis le matin. Vaillants nases! Quels beaux et braves soldats, que ces gaillards! Comme ils sont bien pris dans leurs uniformes bleus, dont ils ont au suprême degré la coquetterie! Comme leurs cuirs sont bien astiqués et leurs armes bien fourbies!

II en est de très vieux, au menton rasé, dont les favoris coupés court, selon l'antique mode musulmane, vont rejoindre la moustache. Il en est de tout jeunes, sans aucun soupçon de duvet et, parmi ces derniers, des adolescents du bled qui, ne sachant un mot de français, se contentent de sourire largement quand on leur parle en cette langue. Tous, sans trop savoir où on les mène, partent pleins de confiance et de joie, tout heureux de l'espoir prochain de faire parler la poudre. Rapidement leur colonne se forme et ils défilent sous l'œil vigilant du colonel avant d'aller cantonner en dehors de la ville, aux arènes. Ainsi leur première étape va se terminer dans le cadre de ces sanglantes joutes tauromachiques. Ils y rêveront, sans doute, au jour ardemment attendu par eux, où, tels des taureaux, ils fonceront baïonnettes baissées sur les soldats du kaiser.

 

8 août. — Les bâtiments devant transporter en France la deuxième brigade d'Afrique sont rassemblés depuis hier dans la rade de Mers-el-Kébir, à l'abri de sa pointe que domine un vieux fort espagnol et sous la protection des croiseurs qui doivent escorter le convoi. Comme, en haut lieu, on n'est pas encore absolument sûr de la pleine sécurité de la mer, on a jugé cette précaution nécessaire. Et au point du jour, alors qu'Oran sommeille encore, affrétés et navires de guerre gagnent le large, voguant vers des destinées inconnues mais assurément glorieuses.

 

15 août. — C'est aujourd'hui l'Assomption. Une foule énorme remplit la cathédrale où Mgr d'Oran, prélat très éloquent, a prêché sur les événements. Dans l'assistance, quantité d'hommes, les uns appelés par leurs croyances, les autres, et parmi eux nombre d'israélites cultivés, venus pour entendre le sermon.

Au sortir de la cathédrale, on commente les derniers communiqués, ils annoncent nos progrès en Alsace avec Pau. Nos troupes d'Afrique s'y sont déjà signalées à l'instar de leurs aînées et chacun ici se sent glorieux que l'Algérie ait sa large part dans la rétrocession de nos vieilles provinces.

 

Dimanche 16 août. — Je me suis rendu ce matin aux baraquements des tirailleurs, où campe en ce moment un bataillon marocain. Il vient d'arriver du Maroc oriental pour concourir à la formation d'une division mixte qu'on organise à Bordeaux. Ces tirailleurs marocains, contingent de notre nouvelle colonie, qui sous l'énergique direction de son résident, le général Liautey, va fournir un appoint considérable à nos armées de campagne, sont très différents des turcos algériens au type si connu et si populaire en France. Plus beaux hommes que les Arabes de la côte et surtout que les Kabyles, les gens du Maghreb-el-Aksa (c'est-à-dire de l'Occident extrême), n'était leur teint cuivré, ressembleraient assez à certains de nos paysans du Midi.

On a sagement renoncé pour ces auxiliaires à la culotte bouffante et au boléro, si seyants mais si peu pratiques en campagne, que nos zouaves et nos turcos ont dû les abandonner. Pour être moins brillants, nos Marocains n'en sont pas moins de jolis soldats sous leur coquet uniforme kaki. Ils portent la culotte demi-bouffante et les bandes molletières qui font admirablement valoir leurs jambes nerveuses. La vareuse genre alpin et la chéchia semi-rigide avec couvre-nuque tombant sur les épaules, complètent cette tenue si bien comprise. L'équipement est à peu près le même que celui de nos fantassins et l'armement identique. En guise de capote ils ont la djelaba, sorte de burnous dont l'étoffe tissée en poils de chameau est imperméable et de plus peu visible, car rayée de blanc et de noir elle paraît grise, même à très courte distance. Ces soldats sont en général des hommes faits, le recrutement par voie d'engagements pouvant largement s'exercer au Maroc. Parmi eux pourtant se trouvent quelques adolescents très musclés d'ailleurs. Notre expansion marocaine est si récente encore, que beaucoup de ces braves gens ont combattu contre nous avant de servir dans nos rangs. Ils n'en sont pour cela pas moins dévoués à leur nouveau drapeau. La vaillance, la confiance et l'ardeur se lisent dans leurs yeux, comme dans ceux de leurs camarades algériens. Plus belliqueux encore que ses coreligionnaires de l'Est, surtout que les Tunisiens, le Marocain est un admirable homme de guerre. Le général Lyautey, exploitant ses qualités natives, a su faire de la nouvelle conquête une vaste pépinière de nombreux et vaillants soldats. Ce fait dit toute la supériorité de nos méthodes, de notre civilisation, sur celles de l'Allemagne. Elles ont permis de convertir en auxiliaires volontaires et dévoués ces adversaires de la veille, alors qu'en un demi-siècle la germanisation n'a pu obtenir que des enrôlés par force de l'Alsace, cette terre de braves qui a fourni tant d'hommes de guerre célèbres à la Révolution et au premier Empire.

 

Même jour après midi. — Les internés allemands. — Arrivés ce matin par le paquebot de Casablanca, ils ont défilé tantôt à travers les rues, en longue et lamentable procession, se rendant du port à Karguenta, où un train les attendait pour les conduire à l'intérieur, dans une ville gaie et salubre où ils seront internés.

Ils étaient au nombre d'une centaine environ, dont quelques femmes et une demi- douzaine de mioches. Il y avait parmi eux beaucoup de ces aventuriers teutons, jadis suant l'orgueil et l'insolence, que le gouvernement du kaiser avait expédiés au Maroc pour entraver le plus possible notre œuvre civilisatrice et enrayer notre prise de possession de cette terre convoitée par l'Allemagne. Les embarras que nous suscitèrent ces chevaliers d'industrie, qui, arrivés faméliques parfois, se taillèrent rapidement de larges mais peu honnêtes revenus, dépassent l'imagination! Ayant sans cesse la menace à la bouche, ils agissaient à notre égard à la façon de citoyens romains en terre étrangère, invoquant à tout propos leur qualité de sujets allemands pour couvrir leurs méfaits et menaçant sans cesse nos officiers et nos fonctionnaires des foudres consulaires. Par crainte de complications diplomatiques, on dut souvent les laisser agir à leur guise, car le mot d'ordre à leur égard fut trop longtemps: « Et surtout, pas d'affaires. » Ainsi purent-ils, durant des années, exercer au Maroc, à la barbe de nos soldats, une contrebande éhontée d'armes et de munitions, trahir notre hospitalité, espionner nos colonnes, faire déserter nos légionnaires et, trafiquant de leur influence, obtenir des indigènes force concessions de tous ordres avec lesquelles ils nous empoisonnaient ensuite. D'aucuns arrivés au Maroc comme passagers de pont, pauvres hères crevant la misère, devinrent ainsi gros seigneurs, gras à plaisir, voyageant en cabine de luxe et ayant pignons sur rues à Casablanca, à Fez et ailleurs.

Ce fut la belle époque pour eux. Narquois, ils contemplaient notre œuvre marocaine dont ils étaient les frelons. Ayant tous les avantages, aucune charge, ils s'enrichissaient à vue d'œil aux dépens de la ruche française, péniblement édifiée par le sang de nos soldats et le travail de nos colons. A eux surtout allait le plus pur du miel et ils ne nous en laissaient guère que les résidus.

Encore trouvaient-ils que leur part n'était pas suffisante. Dans leur esprit, cet état de choses, pourtant si avantageux pour eux, devait simplement précéder la grande guerre qu'ils attendaient avec impatience; celle qui, après la victoire des leurs sur les champs de bataille de France, les rendrait à la paix définitivement maîtres de ce Maghreb, dont ils comptaient bien nous expulser totalement, lorsque nous l'aurions bien mis en valeur. Éclaireurs de la future invasion, ils escomptaient dans la guerre actuelle la pleine satisfaction de leurs appétits démesurés.

Hélas! la roche tarpéienne est près du Capitole! Pour n'avoir pas médité le proverbe latin, les voici maintenant totalement brisés par le premier contre-coup de la grande lutte qu'ils désiraient de tout cœur, en leur folle présomption. Dès la mobilisation, un juste arrêté du général Lyautey décréta l'arrestation en masse de tous ces indésirables. Appréhendés au corps sous les yeux stupéfaits des indigènes qui les croyaient tabous, ils furent embarqués séance tenante pour l'Algérie. Ainsi le Résident purgea en un tour de main le protectorat de ces dévorants sans cesse en quête d'une proie nouvelle.

 

18 août. — Conducteurs d'artillerie et tringlots indigènes. — Je les ai vus tout à l'heure sortir de leurs casernes, bien en selle, le fouet en main, tête haute, bref superbes, comme ils allaient s'embarquer avec leurs unités respectives. Ce sont en général des appelés qu'on a versés en qualité de conducteurs dans les batteries d'artillerie et dans les compagnies du train, pour en alléger d'autant le recrutement européen. Ils portent donc le même uniforme que leurs camarades français, dont seule les distingue la chéchia, attribut du musulman et que celui-ci n'abandonne que bien rarement, lorsqu'il est parvenu à la presque totale assimilation morale avec le roumi.

Ces artilleurs et tringlots indigènes sont presque toujours de grands et beaux gars, natifs des villes, anciens camionneurs le plus souvent, et s'exprimant en un français très convenable. Fiers de servir dans un corps européen, ils regardent de très haut le tirailleur, ce pousse-cailloux indigène, et se croient même, dans leur fol orgueil, supérieurs au spahi, ce roi du bled, dont rêvent les moukères et qu'envient tous leurs coreligionnaires.

Mais Abdallah, le vieux chaouch qui veille à la porte du Château-Neuf, ne s'en laisse guère imposer par ces lascars. Il continue à avoir conscience de sa haute supériorité de spahi.

Parlant d'eux, il me déclare dédaigneux et avec un sourire de pitié: « Ti sais, mon cap'-taine, ça fait le fier, mais ci pas grand'chose. C'est ni z'Arabe ni Français, c'est kif kif le b'rel (le mulet). » C'est-à-dire, en son esprit, un être hybride, ni bourriquot, ni cheval.

 

20 août. — Les goumiers. — On constitue en ce moment, dans le Sud, des corps de goumiers dont les premiers éléments commencent à arriver à Oran. Ce sont, comme on le sait, des cavaliers volontaires, sorte de milice se montant et s'habillant à ses frais, à laquelle l'État ne donne que l'armement et la solde, sans préjudice bien entendu des rations de vivres fournis en deniers ou en nature. Bien qu'ils aient à leur tête des officiers français, provenant en général des spahis ou des bureaux arabes, leur recrutement est tout féodal. C'est donc à l'appel de leurs cheiks et caïds que ces cavaliers de grandes tentes ont répondu. Ainsi chaque douar a fourni son contingent, formé souvent de membres d'une même famille, obéissant à l'un d'eux, qui se subordonnera lui-même à ses chefs du cadre français.

Pour ces cavaliers, il n'est donc guère de conditions d'âge. On ne leur demande que la vigueur nécessaire pour faire campagne, et Dieu sait si elle se maintient longtemps chez ces Arabes du Sud, sélectionnés par un long atavisme et qui se conservent jusqu'à l'extrême vieillesse sveltes et vigoureux, grâce à un régime d'une sobriété remarquable dont l'alcool est totalement exclu.

Ceux qui nous arrivent en ce moment sont par suite d'âges très différents, et la même famille fournit parfois trois guerriers représentant trois générations. Le grand- père à longue barbe blanche, le père dans toute sa vigueur et le petit-fils à peine adolescent. Équipés en partie à leurs frais, ils mettent leur coquetterie dans leur monture et leur harnachement. Leurs chevaux, tous de petite taille, sont très endurants et pleins de feu; leur selle s'orne de broderies multicolores et les larges étriers sont souvent incrustés d'argent.

Tous ces gaillards sont en général grands, sveltes, étonnamment souples. Nés pour ainsi dire à cheval, ils s'harmonisent merveilleusement avec les leurs, dont ils obtiennent ce qu'ils veulent. C'est un jeu pour eux de cueillir en plein galop l'ennemi tombé, de le jeter d'un seul temps en travers de la selle et... de le dépouiller en un tour de main. Aussi ont-ils souvent, il faut bien l'avouer, avec leur nez d'aigle et leurs yeux brillants de rapaces, des airs de forbans de haute allure. Troupe souple et vaillante s'il en fut, dont les qualités seules peuvent s'exercer, car la sévère autorité de leurs chefs veille sur leurs instincts pillards et réprime sévèrement la moindre incartade. Au demeurant et avec un autre type, une autre religion, un autre uniforme, d'autres mœurs, ils rappellent beaucoup les cosaques.

 

21 août. — La joie règne aujourd'hui au Château-Neuf, siège de l'état-major de la division d'Oran. Nous partons dans peu de jours, avec une nouvelle division d'Afrique, dont les éléments, empruntés aux trois provinces, à la Tunisie et même au Maroc, vont se réunir en France. Elle comprendra trois beaux régiments de marche de zouaves, un de tirailleurs, trois groupes d'artillerie dont l'un d'Afrique, et quatre splendides escadrons de chasseurs d'Afrique qui guerroient depuis deux ans au Maroc. En attendant la réunion de toutes ces troupes, réunion qui doit s'opérer de l'autre côté de la Méditerranée, le quartier général se constitue ici et ce n'est pas une petite affaire que de l'organiser. Outre l'état-major proprement dit, il comprend en effet: un détachement de la force publique; un peloton d'escorte (spahis); les services de santé, de l'intendance, de la trésorerie et des postes, de la justice militaire. Au demeurant de quoi charger un train militaire ou un paquebot de moyennes dimensions, car tout ce nombreux personnel ne va pas sans quantité de chevaux et voitures de tout ordre et de toutes provenances.

 

Lundi 24 août. — Vers la France. — La Ville-de-Bône, vieux transatlantique affrété par l'État, a levé l'ancre à 11 heures. Sur le quai, une foule émue de parents et d'amis nous a tenu compagnie jusqu'au dernier moment, et quand le navire a démarré, tous les mouchoirs ont commencé à s'agiter comme de petits drapeaux flottant au vent.

Chaque classe de la population, si sympathique, si pittoresque et si bariolée d'Oran est représentée par quelques-uns de ses membres. Toutes les notabilités de la ville ont tenu à assister à notre départ, dont: le préfet, le maire, le président du tribunal et le bâtonnier de l'ordre des avocats. Parmi elles, se détachant au premier plan, la martiale figure du général gouverneur dont la haute stature disparaîtra, la dernière à nos yeux.

Il y a également là, venus pour nous dire au revoir et nous apporter le témoignage de leur loyalisme des néo-Français, Espagnols, Italiens, Israélites; des indigènes de toutes catégories, Arabes, Berbères, Coulouglis; ceux de la ville, habillés moitié à l'européenne et dont bon nombre parlent notre langue sans grand accent; ceux du bled, revêtus de burnous parfois sordides et qui écorchent avec peine le français ou l'ignorent totalement.

Mêlées à la foule, la plupart des dames et jeunes filles de la ville ont arboré leurs claires toilettes d'été. Près d'elles, nombre de femmes du peuple aux types variés: Andalouses, Mahonaises, Napolitaines, Maltaises, Juives et Mauresques, chacune avec ses traits bien spéciaux et son costume particulier. Parmi les dames, beaucoup viennent accompagner un mari, un frère, un parent, un fiancé. Quand le navire s'éloigne, chacun à bord cherche des yeux le petit mouchoir qui s'agite plus spécialement pour lui. L'instant est solennel, les militaires saluent et les civils se découvrent.

Vers quelle destinée voguons-nous en effet? Nul ne le sait! Quoique depuis le début des hostilités le moral soit demeuré parfait en Algérie, personne n'ignore ici que la guerre sera terrible et peut-être longue. Combien reviendront de ceux que la Ville- de-Bône emporte vers la France? Une angoisse profonde, poignante, étreint les cœurs, de ceux qui partent et de ceux qui regardent partir. Aucun d'entre nous à bord n'échappe à cette émotion à laquelle les plus énergiques se laissent prendre. Je suis sur la coupée à côté de mon chef, le commandant D..., rude soldat, qui a fait presque toute sa carrière en Afrique et combattu au Maroc. Marié dans le pays, comme beaucoup d'entre nous, il vient d'avoir son second enfant. Sa jeune femme l'élève sur ses bras pour que le père le voie jusqu'au dernier moment. Lui, peu émotif pourtant, voudrait ne rien laisser paraître de son trouble, mais j'aperçois une grosse larme qui, descendant lentement sur sa joue, va se perdre dans sa forte moustache.

Nous voici en haute mer. Elle est un peu houleuse et le vapeur se cabre sur les courtes vagues de la Méditerranée. Derrière nous, le panorama s'élargit et s'estompe. Les grandes lignes du Murdjadjo, la montagne dominant Oran, se précisent, avec, à mi-flanc, la chapelle de sa Vierge qui semble nous bénir et au sommet sa vieille citadelle espagnole. Puis la ville n'est bientôt plus qu'une tache blanche où se distinguent seuls les minarets des mosquées, le dôme de la cathédrale et la silhouette sévère du très vieux Château-Neuf, dont les tours massives évoquent toute l'histoire d'Oran et les dominations qu'elle a connues.

Cette vision s'efface bientôt elle aussi, ainsi que le coin de côte que nous longeons encore L'Afrique ne nous apparaît plus que comme une ligne rougeâtre, aux arêtes très vives, avec de-ci, de-là, quelques coins de verdure sombre qui ne réussissent pas à en égayer l'impression âpre, sauvage, même sinistre. En dépit du soleil poudroyant sur ces rochers arides, ce paysage lointain justifie bien le nom de Barbarie que nos pères avaient donné à ces rives alors inhospitalières, aujourd'hui florissantes, mais toujours farouches d'aspect, quand on les contemple du large.

C'est maintenant l'installation de chacun dans sa cabine, puis la visite à l'ordonnance et aux chevaux. Ceux-ci sont nombreux à bord, aussi les a-t-on placés un peu partout. Ceux de la cale, plus ou moins aérés en dépit des ventilateurs qui fonctionnent sans arrêt, ne se sentent pas très à leur aise. Plusieurs donnent déjà des signes de mal de mer, particulièrement pénible chez ces animaux, car ils n'ont pas, comme nous, la ressource relative d'expectorer. Il faudra, à grands renforts de cabestan, en remonter quelques-uns de ces profondeurs surchauffées, en saigner d'autres présentant des signes d'apoplexie et finalement jeter par-dessus bord un pauvre diable d'alezan qui vient de succomber à une congestion. Ceux du pont, au contraire, se trouvent parfaitement bien, caressés qu'ils sont par la brise de mer. Je vais dire bonjour aux miens, au frétillant Tartarin et au vaillant Boulet. Installés l'un et l'autre dans un box improvisé, garni d'une paille abondante, ils y mangent consciencieusement leur avoine avec le même appétit que dans leur écurie du Château-Neuf. En revanche, ceux des spahis, bien que confortablement placés eux aussi, refusent la leur. Venus de l'Extrême-Sud, des vastes espaces sans eau, ils se sentent inquiets sur ce sol mouvant qu'ils grattent anxieusement de leurs sabots. Leurs maîtres ne sont guère plus rassurés d'ailleurs. Cette immense nappe azurée les frappe d'un craintif étonnement, et ils ne conçoivent pas très bien qu'Allah se soit montré si large ici et si parcimonieux chez eux du liquide élément. Plusieurs, que le mal de mer étreint déjà, se penchent désespérément sur les bastingages. Comme ils ne comprennent rien à leurs maux, ils s'imaginent être empoisonnés! Leur officier va, vient, les rassure en leur langue, sans y réussir toujours. Eux voudraient déjà être arrivés; ils s'informent de la longueur de la traversée, s'inquiètent même si on arrivera? Inch'Allah!

Inch'Allah! s'il plaît à Dieu! Certes, ce voyage de deux jours, durant une partie duquel nous serons en vue des Baléares ou de la côte d'Espagne, est bien peu de chose en temps ordinaire, surtout en cette saison. Mais il faut compter sur les aléas possibles. Le Gœben et le Breslau sont déjà réfugiés en Turquie, mais les pessimistes parlent de navires suspects, notamment de torpilleurs et de sous-marins allemands qui nous guetteraient près des Baléares. Les troupes parties le 8 naviguèrent en convois escortés par des croiseurs et ce fait donne quelque créance à ces ragots.

D'où une certaine inquiétude chez les dames du bord, car il s'en trouve quelques- unes avec nous, ayant obtenu l'autorisation de s'embarquer avec leurs maris pour aller rejoindre leur famille en France. Certains s'appliquent à les rassurer, d'autres au contraire les taquinent avec de sinistres histoires de vaisseaux fantômes. A entendre ces mauvais plaisants, on verrait de tous côtés des coques suspectes, voire des périscopes ennemis, mais nos voyageuses s'en effraient peu. L'une d'elles prétend même ne rien craindre d'une noyade, dès l'instant qu'elle disparaîtrait avec son mari!

Ainsi passent les heures. Après le dîner, la soirée se prolonge; puis, peu à peu, chacun disparaît dans sa cabine, sauf quelques officiers que la crainte de la chaleur détermine à s'installer sur le pont. Le lendemain, la journée suit le même cours tranquille et monotone, coupée par les repas, qui jouent un si grand rôle dans la vie de bord. Quelques-uns tentent de l'alléger par des lectures diverses, par lesquelles ils cherchent en vain à tromper l'ennui du voyage. Mais l'esprit suit rarement les yeux. Quel livre pourrait nous distraire, pendant cette traversée durant laquelle nous voguons vers de gigantesques événements? Visiblement, nos pensées se tournent vers eux, et ils nous obsèdent. Tous nous avons hâte d'arriver, d'autant que depuis le départ d'Algérie les nouvelles de France font totalement défaut, d'où un même sentiment d'attente, d'anxiété qui rend indifférent à toute chose. Il s'accroît sensiblement aujourd'hui, deuxième jour de route, aussi le bridge languit et les conversations se meurent.

Les Baléares, que nous côtoyons de très près durant une partie de la journée, n'ont guère de succès avec leurs falaises abruptes et leurs sites souvent désolés. C'est donc avec joie qu'on les voit s'effacer, puis disparaître petit à petit à l'horizon, comme si elles s'enfonçaient dans la mer. La nuit tombe. Nous voilà maintenant en vue des côtes d'Espagne, dont le capitaine a sans doute comme instruction de se rapprocher, car d'ordinaire on les serre de moins près. Mille feux apparaissent, qui semblent courir à notre rencontre par bâbord devant. Un officier du navire nous dit que c'est Barcelone que nous avons ainsi à notre gauche et, dès lors, nous resterons en vue de ces rives, dont la proximité nous est signalée par les feux multicolores des phares.

Beaucoup d'entre nous, ce soir-là, iront se coucher de bonne heure dans l'illusion qu'en s'endormant plus vite ils arriveront plus tôt. D'autres, dont je suis, continuent à flâner sur le pont ou somnolent à demi dans leur rocking. Sur les 11 heures, ils s'offriront ainsi l'émotion causée par une sorte de vaisseau fantôme, un navire de haut bord, qui surgit soudain, s'approche à toute vitesse, nous inonde un instant de la lumière éblouissante de ses projecteurs, puis disparaît dans la nuit comme il est arrivé. Sans doute est-il venu nous reconnaître. De la visite si brève de ce gardien des mers il ne nous reste que le souvenir de ses pièces d'arrière, deux canons géants, dont nous avons un instant entrevu les gueules béantes.

 

Mercredi 26, 7 heures du matin. — Mon compagnon de cabine, mon excellent camarade L..., s'est éveillé le premier. Par le hublot à demi entr'ouvert, il a dû voir quelque chose, car il lance un joyeux cri de: « Terre! » Je me lève aussitôt et par l'étroite ouverture j'aperçois à mon tour dans le lointain, à l'extrême horizon, une ligne bistre, qui doit être la côte du Languedoc que nous longeons en ce moment. Hier soir, à table, nous avons appris en effet que le bâtiment, dont l'exacte destination nous était restée inconnue jusqu'alors, a le cap sur Cette. Nous y débarquerons ce matin.

Un quart d'heure après, nous voici l'un et l'autre sur le pont, penchés sur le bastingage. Nous sommes bien en vue de la France et l'on aperçoit, perdue encore dans la brume, la montagne de Cette. Dans la même direction, entre elle et nous, les yeux distinguent comme une troupe de blanches mouettes qui se seraient posées sur la mer que la houle moutonne légèrement. Ma jumelle me révèle les voiles latines d'une flottille de pêcheurs. Elles viennent vers nous, grandissent, se précisent et voilà les oiseaux devenus barques. Chacun suit longtemps leurs évolutions, car, si le rivage est relativement proche, Cette est encore loin. Puis apparaissent soudain, surgissant de derrière un cap, les formes sévères de navires de guerre. Leur présence dans ces eaux, qu'ils fréquentent peu normalement, nous remémore la gravité de l'époque dont nous avait distraits un instant le paisible spectacle des pêcheurs.

C'est avec une véritable angoisse que nous approchons maintenant de la France. Venus pour défendre son sol sacré, nous sommes sans nouvelles d'elle depuis quarante-huit heures. L'obscurité voulue sans doute du dernier communiqué, lu avant notre départ, nous a laissés un peu ignorants de la situation actuelle. Puis les événements marchent si vite! Nous savons vaguement qu'une grande bataille est, paraît-il, engagée en Lorraine, en Luxembourg, en Belgique, bref sur un front immense dont les guerres du passé ne donnent aucune idée.

Quelle sera, quelle est déjà, peut-être, son issue? Que va nous apprendre le prochain communiqué? Et nous, ouvriers de la douzième heure, partis deux semaines après les premiers combats, allons-nous être les soldats de la victoire?

 

 
uniformes de l'armée d'Afrique

II

de la Méditerranée aux Champs de Bataille de la Marne

26 août. — II est 9 heures quand le bâtiment accoste dans le port de Cette. Déjà d'autres navires y sont arrivés avant nous, chargés eux aussi de troupes qui débarquent en ce moment. Il y a là tous les spécimens de l'armée de l'Afrique du Nord: des zouaves, des tirailleurs, des Marocains et aussi des chasseurs d'Afrique et des spahis. Les chevaux, descendus au moyen du cabestan et à l'aide d'une sangle les prenant sous le ventre, sont tout étonnés de se sentir de nouveau sur le sol stable. Ces pauvres bêtes, émues encore d'une traversée pénible pour beaucoup d'entre elles, n'osent croire à leur bonheur et elles tâtent la pierre du sabot avant de hasarder quelques pas. Mes montures Tartarin et Boulet n'ont pas trop souffert, de même que celles qui ont fait la traversée sur le pont. En revanche, les chevaux qui ont voyagé dans les profondeurs de la cale s'en ressentent et il leur faudra un jour ou deux pour se remettre de la secousse. Sur le quai, une foule énorme et bariolée, comme celle de tous les ports méditerranéens, contemple le spectacle, déjà souvent renouvelé pour elle, du débarquement des soldats d'Afrique. Nous remarquons que parmi tous ces gens les jeunes hommes sont rares. C'est là une première manifestation de l'état de guerre.

Nos sentinelles ont peine à tenir le monde à distance, et déjà les vendeurs de journaux apportent les dernières dépêches, que nous parcourons avec avidité. N'étant ni bonnes ni mauvaises, l'impression demeure anxieuse. Mais il faut d'abord nous occuper de caser notre monde, de l'établir au cantonnement.

 

Jeudi 27, 6 heures du soir. — Je viens d'arriver à Narbonne avec le train spécial transportant le deuxième échelon du quartier général (force publique et services). Le premier échelon est déjà ici depuis ce matin, car il paraît que nous y séjournerons quelques jours, ignorant encore notre destination définitive. Peut-être dépendra-t-elle de l'issue des grandes batailles qui se livrent en ce moment dans l'Est et dont nous commençons à percevoir l'écho. Des camarades restés au dépôt de Narbonne, et venus nous dire bonjour à la gare, nous parlent de sanglants combats en Alsace, auxquels prit part le régiment d'infanterie en garnison ici.

La ville est d'ailleurs très animée. Outre quelques unités de notre division, arrivées aujourd'hui et les jours précédents, nous y trouvons de nombreux territoriaux.

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Samedi 29. — L'ordre de partir est arrivé cette nuit et aux premières lueurs de l'aube le train transportant le quartier général s'est ébranlé pour une destination inconnue, du moins de la plupart d'entre nous. Nous faisons route vers le Nord. Dans le wagon-couloir où ont pris place les officiers des différents états-major et services, on achève de faire connaissance.

Vers midi, notre convoi stationne à Toulouse. Ayant une heure devant nous, le chef d'état-major, un camarade et moi, nous nous rendons au restaurant réputé du S.... Bien que le temps soit splendide, la capitale du Languedoc, si animée d'ordinaire, semble morte et l'immense salle où nous déjeunons est presque vide de convives. ette solitude imprime à notre repas un caractère de tristesse qu'accroît encore la nouvelle de mauvaises rumeurs qui circulent en ville. Quand nous revenons à la gare, elles se sont précisées: il paraîtrait que dans le Nord tout n'irait pas parfaitement, et le commandant G..., chef de la commission de réseau que je retrouve ici, me confirme ces bruits fâcheux.

Durant toute l'après-midi, le convoi, observant la sage allure des trains militaires, traverse lentement les campagnes fertiles du Languedoc et de la Guyenne, encore très vertes à cette époque. Les arrêts sont fréquents et, à chacun d'eux, d'accortes jeunes filles se précipitent aux portières avec des paniers pleins de fruits odoriférants qu'elles nous distribuent à profusion. D'ailleurs la récolte doit être bonne cette année, car tous les arbres que nous apercevons ploient littéralement sous leur charge. Nos spahis, gens du Sud, peu habitués aux aspects verdoyants, n'en reviennent pas. « La France, kif kif un jardin, » répètent-ils inlassablement. Leur chef, le lieutenant Bel A..., un Arabe cultivé, qui parle notre langue avec une pureté et une aisance remarquables chez un indigène, partage leur enthousiasme. Vieux soldat, sous un aspect resté jeune, ayant guerroyé durant toute sa carrière, il en est à son premier voyage en France et toute cette verdure le surprend et le charme, lui aussi. Puis, il a d'autres motifs d'être satisfait. Commandant l'escorte et désirant se rendre plus digne encore de cette haute mission, il a emporté ses plus somptueux uniformes, aussi nombreux que variés. Aujourd'hui, pour traverser la France, il a arboré sa plus belle tenue, oh! combien magnifique! Il est en bottes de maroquin rouge, en jupon-culotte bleu très soutaché, en gilet et en boléro écarlates, chamarrés sur toutes les coutures, et porte en outre une splendide ceinture en soie multicolore. Autour de sa tête énergique s'enroule un fin haïk et plusieurs écheveaux de corde en poils de chameau. Ainsi paré, il sème l'admiration autour de sa personne et à chaque arrêt, où il ne manque régulièrement de descendre sous prétexte d'inspecter ses hommes, il disparaît littéralement dans un cercle de gracieuses jeunes filles et de grasses commères qui n'ont d'yeux que pour lui. Et lui, soldat superbe, doublé d'un homme du monde blasé sur la vanité des succès féminins, demeure calme devant ces manifestations admiratives. Mais peut-être ce flegme n'est-il qu'apparent, car à diverses reprises notre camarade manquera de rater le train, si bien que le chef d'état-major, craignant de le laisser en route, devra le rappeler à l'ordre.

Ces arrêts répétés rompent un peu la monotonie du voyage, et les heures se passent sans trop d'ennui. La nuit nous surprend comme nous dépassons Cahors. Nous étant levés à l'aube, chacun ne tarde pas à s'endormir. Quand je me réveille il fait grand jour, le train est garé et presque tous mes camarades sont déjà descendus sur la voie. Nous sommes à la station halte-repas de Saint-Sulpice et des dames de la Croix-Rouge nous invitent gracieusement à prendre le café. Un autre train est là près de nous, transportant des blessés. Ce sont les premiers que nous voyons et leur aspect ne laisse pas de nous impressionner un peu. Dans un wagon, que gardent des territoriaux, se trouvent aussi des prisonniers allemands et on entrevoit, par la portière d'un compartiment de première classe, les silhouettes hautaines de deux officiers. L'un d'eux, monocle à l'œil, nous dévisage même assez impertinemment.

Notre convoi reprend sa marche, avec une lenteur désespérante. On fait du vingt à l'heure. Les jolis paysages de la Creuse nous charment un instant. Quel contraste avec le bled oranais, et que nos yeux ont de plaisir à se reposer sur ces sites gracieux! Mais on finit par se lasser de tout, et nous voici discutant de la guerre.

Certains voient déjà les Russes à Berlin et les Français sur le Rhin. Nul ne doute de la victoire finale, d'autant que nous sommes encore sous l'impression des succès d'Alsace, où le général Pau a poussé jusqu'au delà de Mulhouse une hardie offensive, dont nous ignorons l'arrêt déterminé par notre recul en Belgique. La plupart d'entre nous croient à une campagne très courte, de quelques mois tout au plus, d'aucuns même disent de quelques semaines. L'idée que j'émets, qu'elle pourrait durer un an, hypothèse basée sur la guerre de 1870 où il fallut six mois aux Allemands pour triompher de notre résistance, pourtant improvisée, soulève l'incrédulité générale. Pour un peu on me traiterait d'insane. Ainsi que toute discussion, celle-ci se termine en laissant chacun sur ses positions et je reste sur les miennes. Faisant litière des pronostics financiers et économiques appuyés sur des calculs qui me semblent inapplicables à l'état de guerre, je vois en cette lutte le plus gigantesque conflit de forces morales de tous les temps. Comme elles ont à leur service la plus prodigieuse accumulation de moyens de résistance physique (en hommes et en matériel) que le monde ait encore connue, il faudra que le parti qui veut être vainqueur détruise à peu près complètement ceux-ci, avant que cèdent celles-là. La chose demandera un certain temps, d'autant que le vaincu, sachant qu'il sera saigné à blanc, résistera évidemment jusqu'à son dernier soldat et son dernier maravédis.

Puis la traversée des vastes plaines du Berry donne à la conversation une autre tournure. Notre camarade indigène, le lieutenant Bel A..., s'émerveille de ces splendides pâturages où paissent de magnifiques troupeaux. Nous avons tout le temps de les admirer, car ce sont sans cesse de nouveaux arrêts. Invariablement, les habitants massés aux barrières acclament les soldats d'Afrique, tandis que dames et jeunes filles déversent dans nos wagons fruits et fleurs. Sur les quatre heures, le convoi effectue, aux Aubrais, un interminable stationnement. Dieu! que ce voyage est long, et combien il nous tarde d'en voir la fin; or nous ignorons encore, même par approximation, le point où l'on doit nous employer. Sera-ce dans l'Est et combattrons-nous en Alsace ou en Lorraine? Ou bien irons-nous rejoindre en Belgique les camarades partis d'Afrique quinze jours avant nous? Ce doute est angoissant, et les hypothèses faites pour tenter de l'élucider soulèvent de nouvelles discussions qui, si elles n'aboutissent pas, nous aident du moins à atteindre la nuit. Elle nous surprend à Juvisy, où nous marquons un nouvel arrêt et apprenons enfin le premier terme de notre voyage. Ce sera le camp retranché de Paris; de ce fait, notre train s'engage sur le chemin de fer de ceinture pour s'arrêter à Ivry. Deo gratias!

 

30 août, 10 heures du soir. — Ivry. — Nos wagons viennent de se ranger à quai dans la gare des marchandises où doit s'effectuer notre débarquement. Lestement hommes et chevaux, entraînés par six jours de route, descendent en silence à la lueur des quinquets qui diffusent une lumière jaune et parcimonieuse. Le ciel sans étoiles est sombre; il a dû pleuvoir ici, car le pavé est encore tout mouillé. Au delà de la gare, règne une demi-obscurité dans laquelle on distingue les hautes maisons de la ville, décor de banlieue qui n'a rien de gai.

Notre débarquement, très ordonné, très rapide, sera donc plutôt triste, d'autant que nous sommes fatigués au physique par ces quarante heures ininterrompues de chemin de fer. En tête, avec ses gendarmes, le capitaine G...,le sympathique commandant de la force publique. Derrière suivent les spahis, frileusement enveloppés dans leurs grands manteaux écarlates; puis viennent, couverts de leurs capotes bleues, les chasseurs d'Afrique (sous-officiers-estafettes et ordonnances), la plupart conduisant des chevaux de main, car beaucoup d'officiers ont préféré gagner à pied le cantonnement très proche. Derrière cette troupe de cavaliers, marchent, mousquetons en bandoulière, les secrétaires d'état-major et les cyclistes. Enfin la longue file des chars indispensables à un quartier général: automobiles, fourgons, voitures de l'intendance, du service de santé et de la trésorerie et des postes.

Comme il est bien tard pour s'installer au cantonnement, et que nous devons du reste partir au petit jour pour Bourg-la-Reine, nous allons bivouaquer à quelques pas de la gare, dans un terrain vague près du parc municipal. Là nos voitures, rangées à la queue-leu-leu, constituent une sorte d'enceinte, au centre de laquelle les chevaux sont mis à la corde par catégories. Ils forment ainsi autant de cercles distincts, pas toujours sympathiques les uns aux autres, car, durant la nuit, ceux de nos spahis échangeront d'énergiques coups de pied avec les montures de la maréchaussée.

Pas très brillante, notre installation à ciel ouvert. Les hommes couchent sur le sol, garni d'ailleurs d'une paille très abondante envoyée par la municipalité; les officiers, eux, s'organisent tant bien que mal dans les voitures diverses. Je gîte pour ma part dans une limousine avec le camarade S..., qui, ronfleur tenace, ne tarde pas à claironner bruyamment, en dépit de mes coups de coude. Néanmoins le sommeil me gagne.

 

31 août, 5 heures du matin. — Le trompette des spahis, un grand gars, svelte et élancé, magnifique type d'Arabe des grandes tentes, vient de sonner le réveil. Chacun s'étire, se secoue, bat la semelle, car la nuit a été fraîche et il n'est encore que 5 heures. Déjà nos hommes sont allés au jus et nous apportent le café préparé sur des foyers improvisés. Mais des mercantis sont là qui leur font concurrence, nous offrant pour vingt-cinq centimes une décoction de chicorée à laquelle certains se laissent prendre, et qui ne vaut pas, loin de là, notre cavoua.

Quelques habitants d'Ivry, des ouvriers se rendant à l'usine, des gamins que notre présence insolite a tirés prématurément de leurs lits, nous examinent à la façon d'animaux exotiques et il y a vraiment de quoi exciter leur curiosité. Tout en nous détaillant des pieds à la tête, ils échangent entre eux des réflexions, souvent saugrenues, mais dont l'une pourtant n'est pas dépourvue de sel.

« Tiens, un cirque ! » remarque un bambin d'une dizaine d'années, qui, un doigt dans le nez, semble prodigieusement intéressé par le spectacle de notre troupe multicolore, d'autant qu'elle est précisément installée sur un emplacement habituellement réservé aux forains. Son observation ne manque d'ailleurs pas entièrement de justesse. On conçoit que pour cette jeune cervelle, ignorante des troupes d'Afrique, nos spahis accroupis en cercle, à la mode arabe, pour déguster leur café, évoquent assez les exécutants de quelque numéro sensationnel, par exemple « les huit Abdallah dans leurs exercices équestres ». Nos cyclistes, assis autour de leurs machines formées en faisceaux, doivent lui apparaître comme des virtuoses de la pédale, et nos chasseurs d'Afrique avec leurs carabines en bandoulière, comme des émules du grand Cody, le célèbre casseur de pipes. Le chef d'état-major, qui, enveloppé de sa peau de bique, promène des regards scrutateurs sur notre bivouac, en désordre à cette heure, est évidemment, pour l'enfant, le directeur de ces nomades. Quant aux voitures des différents services, où somnolent encore nos camarades, le drôle croit certainement, tant il les regarde avec curiosité, qu'elles recèlent des phénomènes rares entre tous (telle la femme sans tète et l'homme-tronc), attractions que la direction cache soigneusement au public pour ne pas les déflorer avant la représentation.

 

Mardi 1er septembre. — Bourg-la Reine. — Nos destinées se sont précisées hier, la division est maintenant rattachée à la garnison du camp retranché de Paris, dont le général Galliéni vient de prendre le commandement. Notre quartier général est installé à Bourg-la-Reine, dans une des nombreuses villas de ce joli coin de banlieue; comme les propriétaires en sont absents et qu'ils nous ont fait remettre les clefs, nous sommes chez nous.

Les troupes, qui ne sont pas encore toutes débarquées, cantonneront ici et dans les localités environnantes, à Arcueil, Fresnes, Sceaux, Fontenay-aux-Roses, etc. Le ciel étant splendide, je monte à cheval de bon matin pour me rendre, tout en me promenant, dans quelques-unes de ces localités.

C'est vers Fresnes, du côté de la célèbre prison, modèle du genre, paraît-il, que je me dirige tout d'abord. Je me laisse aller à la curiosité d'en franchir la grille et je pousse ma monture dans les allées larges et fleuries qui séparent les uns des autres les vastes et symétriques bâtiments de ce tranquille asile de la pègre. Je remarque qu'il est situé dans un coin verdoyant et joli à plaisir; on ne pouvait certes trouver mieux... ou plus mal. Cette visite me laisse tout ébahi. Nul doute que l'espoir d'habiter cet Éden ne doive inciter plus d'un malandrin, et hélas ! aussi plus d'un pauvre diable en quête de gîte et de pain, à faire de son mieux pour mériter d'y passer une saison. Souvent, au cours de l'hiver, quand je visiterai les tranchées, tantôt affreusement boueuses, tantôt gelées, je songerai à la somptueuse prison de Fresnes.

Comme j'en sors, des fusiliers marins manœuvrent dans la campagne environnante et ce spectacle me rappelle les jours si pénibles de la défense de Paris en 1870, à laquelle leurs aînés prirent une belle part. Hélas ! c'est pour le même objet qu'ils sont de nouveau ici; l'arrêt significatif de notre division au sud de la capitale laisse croire, ainsi que la rumeur en court, à l'approche des Allemands. D'où de tristes pensées que je m'efforce de chasser de mon esprit.

Mais voici sur la large chaussée qui s'ouvre devant moi une tache bleuâtre et mouvante. Sans doute une colonne en marche, mais il semble, à cette distance, que ce soit quelque limpide rivière qui se serait soudain frayée accès au beau milieu de la route. Un temps de trot me fait reconnaître le Ne de marche de tirailleurs, troupe superbe à la tête de laquelle j'ai le plaisir de saluer le colonel de B..., que j'ai connu quelques semaines avant la guerre, lors des évolutions de division alors effectuées au camp de Saint-Leu, près d'Oran. A côté de ce brillant chef de corps chevauche le commandant de la brigade, le général Q..., un des héros de la conquête du Soudan, accompagné de ses deux officiers d'état-major, capitaines tous deux, l'un dans l'active, l'autre dans la réserve. Ce sont S..., un chasseur d'Afrique, moustachu et plein d'allant, et G..., un Méridional exubérant et tonitruant. Belles et sympathiques natures que celles de ces deux vaillants camarades. Le second, ingénieur des ponts et chaussées à T..., en Algérie, dispensé de rejoindre au titre de ses fonctions, mais mis en congé sur sa demande, a quitté femme et enfant pour venir faire campagne. En sa qualité d'ingénieur, il est naturellement officier du génie et il s'est fait confectionner au dernier moment, avec le drap qu'on a pu trouver à T..., une superbe vareuse bleue, d'où pour lui un aspect aussi peu sapeur que possible. Aussi, quand d'aventure il se trouvera en compagnie de ses camarades des armes savantes, il produira parmi eux l'effet d'un morceau de ciel d'Afrique égaré par temps de brouillard. Le général, qui l'apprécie à sa juste valeur, sourit de cette fantaisie imposée par les circonstances. Elle révélera d'ailleurs plus tard dans notre camarade un précurseur des nouveaux uniformes.

Après avoir fait conduite un instant à ces futurs compagnons de guerre, je franchis la grande route de Paris à Orléans et gagne Sceaux, où cantonne le Ne chasseurs d'Afrique. J'y compte un camarade de promotion, que je n'ai vu depuis ma sortie de Saint-Cyr, et auquel je serais heureux de pouvoir serrer la main.

Ces chasseurs, dont je rencontre quelques pelotons menant leurs chevaux à la promenade, sont de magnifiques soldats. Arrivés directement du Maroc, rompus à la vie de bivouac, aguerris par deux ans de campagne, leur aspect essentiellement guerrier évoque le souvenir de leurs aînés de la conquête de l'Algérie et de la campagne du Mexique.

Il est 7 heures à peine quand j'arrive à la vaste propriété où cantonne l'escadron de mon ami. L'habitation est sise au milieu d'un parc magnifique et quelques chevaux, n'ayant pu trouver place dans les écuries, sont installés sous de grands arbres. Onques ces Bucéphaies, habitués des steppes calcinées et caillouteuses de là région d'Oudjda, n'ont été à pareille fête. Les hennissements dont ils saluent l'arrivée de ma monture Boulet et celle de Tartarin, qui ont servi l'un et l'autre aux chasseurs, disent toute leur satisfaction.

La plupart de ces chevaux sont blancs, ainsi qu'il en est fréquemment des arabes. Cette couleur, sans inconvénients en Afrique, dans un pays poussiéreux où l'on combat un adversaire le plus souvent mal armé, demeure, en dehors des temps de neige, peu avantageuse en Europe, les conditions y étant tout autres. Comme l'uniforme bicolore de nos chasseurs, bleu clair et rouge vif, est de son côté aussi voyant que possible, l'ensemble du cavalier et de sa monture revêt à distance l'aspect d'un drapeau tricolore, visible d'une lieue. C'est évidemment fort joli, mais bien peu pratique pour combattre les Allemands. Nos fantassins, tant d'Afrique que de la métropole, sont d'ailleurs, exception faite des chasseurs à pied, vêtus à la même enseigne, de sorte qu'après quelques mois de campagne il faudra modifier, à grand renfort de millions et après des pertes dues souvent à l'excès de visibilité, l'ensemble de l'uniforme.

Ce fait révèle l'erreur, non de nos couleurs, à la fois si peu salissantes et si seyantes, mais celle de n'avoir pas, à l'exemple de nos adversaires et de presque toutes les grandes nations européennes, un double jeu de vêtements militaires, constituant tenue de ville et tenue de campagne. Notre système, qui sous prétexte d'économies s'est révélé si onéreux en définitive, consiste à donner à nos soldats un habillement de drap destiné à tous les usages. Il nous a valu d'avoir, en temps de paix, l'armée la plus mal ficelée de toute l'Europe et, en temps de guerre, celle qui le fut tout d'abord de la façon la plus désastreuse. On ne peut, évidemment, n'en déplaise aux utopistes, avoir un costume à la fois très seyant et très pratique et nul, dans le civil, n'a jamais songé à réunir ces conditions, car elles s'excluent le plus souvent. L'armée, qui, en temps de paix, se compose surtout de jeunes gens ayant la coquetterie de leur uniforme, a besoin d'une tenue de ville brillante plaisant au soldat et favorisant à ce titre les engagements. Les opérations, elles, nécessitent au contraire des vêtements amples, de teinte neutre et possédant de nombreuses poches. Vouloir réunir tous ces avantages est prétendre résoudre le problème de la quadrature du cercle !

Mais je reviens à mon ami, qui, me déclare son ordonnance, doit être encore couché. Je le trouve effectivement dans une fort belle chambre, garnie d'un vaste lit de milieu aussi élégant que confortable, mais dont il n'a pas fait usage. Déshabitué du confort européen par trente mois de chevauchées ininterrompues dans le bled, accoutumé à vivre sous la tente à la mode arabe, il s'est enroulé dans ses couvertures et a ainsi trouvé un sommeil qu'il aurait en vain cherché entre deux draps. Et comme je lui en témoigne ma surprise:

« Tout, me déclare-t-il en se dressant, est question d'accoutumance. » Parole très juste, dont la vérité m'apparaîtra sans cesse au cours de la campagne.

 

Mercredi 2 septembre. — Je marquerai à jamais d'une pierre noire ce jour, quarante- quatrième anniversaire de Sedan, car il sera pour moi, comme pour beaucoup de mes camarades d'ailleurs, le prélude d'un abominable et heureusement très court calvaire, terrible prodrome des journées à jamais glorieuses de la Marne.

Le matin, j'ai été faire une promenade à cheval, cette fois sur la grande route de Paris à Orléans. Les voitures de toutes dimensions, de tous ordres, grandes ou petites, somptueuses ou misérables, à traction automobile, animale, voire même humaine, mais toutes surchargées à l'excès, s'y succédaient sans interruption l'une derrière l'autre. C'était l'exode parisien, l'exode de ce Paris qui, pendant tant de siècles, a dominé le monde de tant de façons et toujours de si haut.

Sous mes yeux stupéfaits, la gigantesque et magnifique capitale se vidait de dizaines de milliers d'habitants fuyant devant la menace étrangère. Sans arrêt, une heure durant, c'est-à-dire aussi longtemps que j'ai pu supporter ce spectacle à la fois très pénible et très curieux, un flot de chars de toutes dimensions a roulé sans interruption vers le sud. Les plus rapides doublaient la colonne et filaient à toute allure, comme s'ils eussent déjà eu les uhlans à leurs trousses. Et c'est le cœur meurtri que je suis rentré à notre villa. Le chef d'état-major m'y attendait, pour m'envoyer à Paris remplir une corvée qui m'a valu de nouvelles et pénibles sensations.

Il s'agit d'aller chercher rue de Grenelle, au Service géographique, le lot de cartes nécessaires à la division que les événements vont peut-être appeler à combattre sous Paris. Je file à 9 heures en auto, longe de nouveau jusqu'à la porte d'Orléans le flot toujours grossissant des émigrants, réussis non sans peine à franchir la barrière, gagne le Lion de Belfort, puis par le boulevard Raspail et la rue de Grenelle, voies à peu près désertes, j'atteins les vastes locaux du Service géographique. Comme j'arrive, son directeur, le général X..., préside au départ du matériel, que l'on entasse à la hâte dans des tapissières géantes. Déjà le gouvernement est parti pour Bordeaux, mesure de haute sagesse, renouvelée de celle prise en semblable circonstance lors des invasions de 1814 et de 1870. Je me présente au général et lui explique l'objet de ma mission. En quelques mots que souligne un geste désolé, il m'invite à aller me servir moi-même dans la salle où sont enfermées les collections dont j'ai besoin.

L'embarrassant est que toute cette paperasse, indispensable pour nantir des feuilles nécessaires tous nos officiers et chefs de section, pèse plusieurs centaines de kilos et il me faudra deux voyages pour la ramener.

C'est à midi seulement que je rejoins le quartier général. Mes chefs et camarades sont à table, et bien que nous déjeunions à l'ombre d'une charmille, dans un jardin ensoleillé, notre repas est triste et morne.

Les Allemands, qu'hier matin encore nous croyions loin de la capitale, seraient déjà à Senlis, et G..., qui rentre précisément du gouvernement de Paris, où il a été en liaison, nous apporte avec force détails la confirmation de cette marche foudroyante. Nous allons nous lever, quand le colonel d'A..., commandant notre artillerie divisionnaire et qui n'avait pas encore rejoint, vient se présenter. On le met au courant de la situation, qu'il ignorait jusqu'alors, et quelques instants après il se retire avec, lui aussi, les paupières gonflées de larmes.

C'est un vieux soldat, ayant pris sa retraite quelques mois avant la mobilisation. Chacun aura bientôt le loisir d'admirer ses grandes qualités de chef et ses vertus d'homme. Gentilhomme de haute roche, portant un nom connu, svelte et droit au moral comme au physique, il se révéla sur le champ de bataille un véritable type d'officier français du temps de la monarchie, brave et chevaleresque comme pas un, et chrétien à la façon d'un compagnon de Godefroy de Bouillon. Nous le perdîmes, à quelques semaines de là, sous Soissons, où il fut grièvement blessé. Tel Bayard, il était sans peur et sans reproche.

Après déjeuner, je vais mettre en dépôt, au fort de ..., proche de notre cantonnement, l'ancien lot de cartes touché lors de notre arrivée en France et devenu sans emploi. Je rentre à la nuit tombante au quartier général, que je trouve en plein déménagement. Les secrétaires achèvent d'entasser dans les fourgons le matériel, et les ordonnances apportent les cantines. Je me hâte de faire la mienne, car déjà, dans les rues de Bourg-la-Reine, les troupes formées derrière les faisceaux sont prêtes à partir au premier signal. Un ordre du gouverneur nous envoie en effet au Bourget, de l'autre côté du camp retranché. A 20 heures, notre premier bataillon franchit les fortifications pour gagner la route de Flandre par l'avenue d'Orléans, la rue Denfert, les boulevards Saint-Michel, du Palais, Sébastopol, de Strasbourg, le faubourg Saint-Martin et la rue de Flandre.

L'état-major avec l'escorte est en tête de ce ruban de troupes long de plus de dix kilomètres qui, durant toute la soirée et une partie de la nuit, se déroulera ans la capitale. Jusque vers l'Observatoire, notre marche, effectuée dans une demi- obscurité, est quasi silencieuse, mais au delà une foule innombrable, attirée par la rumeur du passage des troupes d'Afrique venant défendre la capitale, s'entasse sur notre itinéraire. Combien accueillante, sympathique et vibrante, mais aussi parfois combien importune!

A certains carrefours et en dépit des agents cyclistes qui nous accompagnent, notre colonne a peine à se frayer passage au travers de la foule, tant elle est dense. Celle- ci, se glissant dans les intervalles existant entre nos unités de marche, les coupe à différentes reprises. Mais, les plus gênants de ces spectateurs enthousiastes sont, sans contredit, les personnes qu'un zèle indiscret pousse à vouloir, à tout prix, nous rendre service. Le bruit s'étant répandu que nous allions vers le Nord, elles ont compris: gare du Nord, et quand, à hauteur de la gare de l'Est, elles voient les fractions bifurquer à droite pour gagner la rue de Flandre, nombreux sont les badauds qui interviennent avec insistance pour les ramener soi-disant dans la bonne direction. Je dois me fâcher tout rouge pour obliger certains braves bourgeois à s'occuper de leurs affaires et à nous laisser aux nôtres.

C'est au milieu de la nuit que les derniers éléments de la division franchissent de nouveau les barrières, laissant maintenant Paris derrière eux. Durant cette longue traversée, les hommes, surtout les tirailleurs, et entre tous les spahis, ont été bourrés de cadeaux de toutes espèces. Sans cesse, ils ont rempli leurs poches, musettes et sacoches, d'oranges, de chocolat, de tabac, de cigares et de cigarettes. Certains spectateurs, même, ont glissé des gros sous et des pièces d'argent dans les mains des indigènes, qui les acceptaient sans trop se faire prier. Tous tenaient à échanger des poignées de main avec leurs défenseurs, et nous avons littéralement défilé entre deux rangées de bras tendus, à la recherche d'une étreinte.

Naturellement, c'est le beau sexe, prépondérant à Paris depuis la mobilisation, chez lequel l'enthousiasme était le plus grand et il fut délirant dans les quartiers populaires. La prévôté eut grand'peine à écarter de nos rangs des jeunes femmes par trop empressées. Certaines, longeant la colonne, nous suivirent jusqu'au Bourget. Mieux! une semaine plus tard, en pleine bataille de la Marne, on découvrira, costumée en zouave et cachée dans une voiture, une sorte de fille du régiment, qui ne figurait pas sur les feuilles de présence. Il fallut expulser manu militari et remettre à la prévôté de l'arrière cette volontaire par trop zélée.

Mais quels qu'aient été les inconvénients passagers de ces manifestations tumultueuses, où l'âme de la population parisienne, exaltée par l'approche de l'ennemi, se montrait dans toute sa passion, il nous en resta le souvenir réconfortant de la confiance du peuple en ses soldats, de ce peuple qui, refusant d'abandonner ses lares et ses dieux, avait montré par là qu'il croyait encore au retour de la victoire. De ce fait, il en était digne.

Son accueil inoubliable demeura gravé au plus profond du cœur des soldats d'Afrique qui en furent témoins. Bien des mois après, quand j'en causais avec les survivants de nos bataillons décimés, dont la plupart des braves dorment à cette heure aux champs de la Marne, sous Meaux; de l'Aisne, sous Soissons; de la Scarpe, sous Arras; de l'Yser, sous Ypres, les vieux tirailleurs ou spahis traduisaient ainsi leurs impressions:

« Paris, sch'beb. Maisons, beseff. Parisiens, bono. Moukères parisiens, m'ier. » Cela signifiait en leur sabir: Paris est une ville merveilleuse et immense. Les Parisiens sont d'excellentes gens et les Parisiennes sont encore meilleures.

Et c'est sur cette impression, don cordial de la grande capitale à ses humbles défenseurs arabes et kabyles, que beaucoup d'entre eux s'endormirent à quelques jours de là, sur les plateaux dominant Meaux, du profond sommeil des champs de bataille. Le sourire de Paris, pour qui ils tombèrent, illumina leurs derniers moments.

 

Jeudi 3 septembre. — La colonne de combat, arrêtée à l'entrée du Bourget, a stationné sur place le restant de la nuit, les généraux au milieu de leurs troupes. Pour moi, j'ai sommeillé un instant étendu sur le talus à 45 degrés qui supporte le passage, en dessus, du chemin de fer. Les pieds solidement appuyés sur le sol, j'occupais ainsi une position stable mais non de tout repos!

Aux premières lueurs du jour, la division a pris, au nord du village, une formation de rassemblement largement articulé et les chasseurs d'Afrique ont poussé au loin dans la plaine. Le temps est superbe et le soleil poudroie. Quelques dragons anglais passent, venant de Senlis où ils ont échangé des coups de carabine avec des uhlans (la cavalerie allemande, qui devait tout culbuter, a horreur de l'arme blanche); ils accompagnent à Paris deux des leurs blessés.

C'est notre premier contact avec l'armée anglaise, que plus tard nous retrouverons souvent à nos côtés. Il me laisse l'impression que le soldat anglais est merveilleusement équipé, superbe de flegme (je ne parle pas de son courage bien connu), mais que chez lui le sportsman prédomine peut-être sur l'homme de guerre. Ces dragons, que nous venons de voir, soldats de carrière qui ont servi aux Indes, ont parlé de leur rencontre avec les Allemands comme d'une partie de chasse où ils auraient été giboyer... aux fauves.

Ce sont des fauves, en effet, que ces soudards de von Kluck, car devant eux les populations du Nord et de la vallée de l'Oise fuient éperdues et viennent, comme au temps des invasions des Northmen, chercher un refuge derrière les remparts de Paris. De nombreuses charrettes, chargées de meubles, d'objets entassés en toute hâte, sans qu'on ait eu le temps de discerner l'inutile du nécessaire, passent sans arrêt sous nos yeux. De pauvres gens, hommes, femmes, enfants d'aspect minable et désolé, escortent, la mort dans l'âme, tout ce lugubre « décrochez-moi ça », qui semble provenir d'un marché de barrière. Parmi ces choses diverses se trouvent, placés au petit bonheur et dans toutes les attitudes, couchés, assis, debout, ceux ne pouvant pas suivre à pied parce que trop vieux ou trop jeunes. Une vieille grand'mère, paysanne de quatre-vingts ans au moins, à demi étendue sur un tas de hardes, semble la statue de la désolation et ses yeux figés regardent droit devant elle dans le vide. A ses pieds, joue une toute petite fille, une enfant de trois ou quatre ans à peine, dont la poupée a échappé au naufrage; amusée de se promener en voiture et au milieu de ce tumulte, elle rit, l'innocente, comme une petite folle.

Quand on interroge ces malheureux pour savoir d'où ils viennent, ils citent le plus souvent, sans l'accompagner d'aucune autre indication, le nom de quelque village perdu de Belgique ou du nord de la France. Ils le citent, ce nom, comme s'il était connu du monde entier. N'était-il pas tout pour eux, et lorsqu'on leur demande où ça se trouve, ils vous regardent avec de grands yeux, étonnés que quelqu'un, surtout un officier, puisse ignorer cela. Quand on leur demande où ils vont, ils ont un geste imprécis. Où? Ils n'en savent rien! Droit devant eux, le plus souvent. Une jeune femme, qui a un bébé sur les bras et un bambin accroché à ses jupes, répond ainsi à mes questions: « Ça s'est passé, il y a trois jours. On les a vus venir. Alors, vous comprenez, on a pris à la hâte ce qu'on avait de plus précieux et on a marché nuit et jour, dans la direction opposée. »

Triste et lamentable odyssée que je reverrai, à plusieurs reprises, sur les routes du Nord et dans des conditions plus terribles encore, car ce sera à l'approche de l'hiver. C'est là, à mon sens et de beaucoup, le plus pénible et le plus impressionnant tableau qu'offre cette guerre, qui en présente tant d'horrifiants.

Les morts, le fosse commune, les incinérations en masse, les blessés même, tout cela on s'y fait très vite parce que tout cela c'est la guerre et qu'on s'y attend. Mais qu'avaient fait ces innocents que jusqu'ici les luttes, entre peuples civilisés, laissaient hors du ring? Ces procédés barbares nous ramènent de dix siècles en arrière.

Les Français, dans leur longue et si glorieuse épopée, ont conquis l'Europe tout en respectant les faibles et en honorant les blessés. C'est si vrai, que les deux grands reproches formulés à l'égard de nos soldats, par les promoteurs du soulèvement de 1813 contre la domination napoléonienne, sont: d'une part, l'abus des réquisitions, que provoqua l'afflux de nos troupes dans certaines régions de l'Allemagne, notamment en Saxe et en Prusse et, d'autre part, nos prétendues mauvaises mœurs... sans doute un peu favorisées par le milieu.

Dans tous les mémoires de l'époque, nos généraux, nos officiers, nos soldats ne tarissent pas d'éloges sur ces bonnes Allemandes, mais ils leur accordent rarement l'épithète de vertueuses. Pour eux, l'Allemagne est essentiellement le pays des bonnes fortunes et Dieu sait s'ils en eurent. La galanterie française, voilà le grand reproche formulé par les pasteurs et les pédants d'outre-Rhin contre les Français; et 1813 est un peu la revanche des Sganarelles teutons, jaloux des privautés de leurs femmes avec les conquérants.

La galanterie allemande, nous savons maintenant ce que ces mots signifient. Seuls les dessins ultra-réalistes et pourtant si vrais des Willette, des Weber, des Steinlen et des Abel Faivre peuvent en donner une idée exacte, évoquer la vision vraie des plastrons humains poussés en avant des guerriers du kaiser, de ces héros qui, pour attaquer, se sont fait parfois des matelas de femmes et se cuirassaient de vieillards et d'enfants!

 

10 heures. — Je viens d'apprendre, sur la grande route et par des réfugiés, les atrocités de Senlis. Oui, en vérité, les dragons anglais avaient raison de parler de cette guerre comme d'une chasse aux fauves.

Il est 10 heures! L'interminable procession des réfugiés se déroule toujours, quand on m'expédie en liaison au gouvernement de Paris. Comme toutes nos autos sont employées en ce moment, je pars dans celle d'un officier de l'état-major du général Galliéni, le lieutenant Jean de C..., descendant du maréchal, et qui, venu nous porter des instructions, rentre aux Invalides.

Arrivé là, je me rends au salon des officiers de service et je prends contact des camarades de C... Presque tous appartiennent à la réserve et plusieurs portent des noms connus. Ces messieurs me font le meilleur accueil, mais les nouvelles qu'ils me donnent sur la situation ne sont guère rassurantes. Elles confirment les progrès rapides de l'aile droite allemande; traversant la forêt de Chantilly, elle a atteint Luzarches. Comme j'ignore la position du gros de nos armées, qui rassemblées derrière la Marne couvrent Paris en fait (car elles forceront ainsi von Kluck à obliquer vers l'est, pour courir à la bataille dont dépendent les destinées de la campagne), je me demande avec angoisse si la capitale n'est pas menacée d'une attaque brusquée. Quel en serait alors le résultat? Que deviendraient Paris, ses monuments, Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le Louvre, les Invalides et tant d'autres, sous les obus qui ont eu raison des forts de Liège et de Namur?

Déjà les taubes, sinistres oiseaux que j'apprendrai bientôt à connaître, planent sur la capitale dont ils semblent repérer les merveilles architecturales, pour les désigner plus tard aux coups.

De la fenêtre qui s'ouvre devant moi sur l'Esplanade, je contemple le panorama, merveilleux par ce ciel sans nuages, d'une moitié de Paris, celle qui, face au nord, serait précisément la plus exposée. A mes pieds, le jardin avec ses canons géants, qui en 1811 ont annoncé à l'Europe anxieuse la naissance du fils de l'homme; plus loin, le pont Alexandre, inauguré en 1896 par le tsar; derrière la rivière, le Louvre, la Sainte-Chapelle, et, émergeant sur l'océan des toits de la rive droite, le Sacré-Cœur, avec ses dômes byzantins. Que restera-t-il peut-être bientôt de tout cela? N'en suis- je pas un des derniers spectateurs? Que ne ferait-on pour sauvegarder ces trésors? Aussi, combien je me sens fier d'appartenir à cette vaillante division qui, à la voix de Galliéni, est accourue prête à saisir l'adversaire à la gorge, prête à se faire étriper jusqu'à son dernier homme avant que l'assaillant pénètre dans les murs.

 

5 septembre. — Les Lilas. — Avant-hier, quand une auto de la place m'a amené le soir aux Lilas où le quartier général de la division était allé cantonner en fin de journée, j'ai dû laisser ma voiture à la barrière, qu'on était en train d'organiser défensivement avec coupure, sacs à terre et tout le tremblement. J'ai donc dû gagner à pied le faubourg où, durant une partie de la nuit, mes oreilles ont tinté du bruit des explosions occasionnées par la destruction, opérée par le génie, des maisons de la zone de servitude. C'était si lugubre que j'en ai eu le cauchemar.

J'y voyais les Allemands dans Paris. Cent mille Teutons, anciens négociants, artisans, garçons d'hôtel et de café, qui s'y étaient enrichis et avaient mangé notre pain, guidant les colonnes d'assaut, montrant la route aux incendiaires, aux pillards, aux sadiques. — « Par ici! le dépôt de pétrole. J'étais garçon dans cette épicerie. » — « Là, le coffre-fort. Je suis l'ancien caissier. » — « Dans cette maison, une jolie femme. C'était ma patronne. » — « Dans cet appartement, des jeunes filles. Ce sont celles des braves gens qui m'hébergeaient si bien. »

... C'est à ce cauchemar que Buratti, mon ordonnance, m'a arraché en venant me réveiller dès 4 heures du matin:

— Mon capitaine, nous partons dans une heure. Y paraît que les Boches ont f..... le camp.

 

 

III

Un Coin de la Bataille de la Marne

6 septembre. — La division fait maintenant partie de la 6e armée (Maunoury), celle- là même qui, culbutant l'aile droite de von Kluck, sur les plateaux sis au nord-ouest de Meaux et menaçant ses derrières, jouera dans la victoire de la Marne un rôle prépondérant. Dirigés sur le Mesnil-Amelot, à deux lieues au sud-ouest de Dammartin-en-Goële, nos régiments ont quitté les Lilas, le 5 à la première heure, et ont traversé la vaste plaine Saint-Denis. A partir de Roissy-en-France, le pays semble désert, les villages sont évacués et rien n'est plus triste que l'impression de solitude qui résulte du départ des habitants. Au Mesnil, où notre quartier général s'installe dans l'après-midi, seules quelques rares familles sont demeurées; en revanche, de nombreux chiens abandonnés errent dans les rues de ce bourg jadis riant.

Dans la villa où je prépare l'installation des chefs et camarades que je précède, car je fais aujourd'hui le fourrier, les Anglais ont passé avant nous, nous laissant de nombreuses traces de leur séjour. L'état-major d'un de leurs régiments a oublié un panier de popote, merveilleusement aménagé et qui nous donnera une haute idée des aises dont nos luxueux et vaillants alliés savent s'entourer à la guerre. Rien ne manque dans cet indispensable du parfait pique-nique et tout y est admirablement compris. Il y a là, très bien arrimés, couverts, verres, assiettes, boîtes diverses prévues pour tous les condiments, et tout cela en aluminium; enfin, divers accessoires de nature à agrémenter une heureuse digestion, dont des cure-dents, un jeu de poker accompagné de ses jetons et enfin... suprême confort! un gros cahier de feuilles d'un papier réservé à l'usage intime. Comme le reste, il est marqué au chiffre du « Royal H... ». On ne peut être plus prévoyant!

Durant toute la journée nos troupes, se dirigeant vers l'est, défilent dans la localité. Zouaves et tirailleurs ont superbe mine, notre artillerie divisionnaire nous rejoint et nos divers services achèvent de se constituer. Dans la soirée, je suis envoyé au Raincy, où fonctionne le quartier général de l'armée, et j'en rapporte les ordres pour la journée du lendemain. Il s'en dégage une grande impression de confiance. Sur l'ordre de Joffre, l'ensemble de l'armée française va prendre une vigoureuse offensive.

Dimanche 6 septembre. — Chargé, comme suivant de jour, d'assurer la permanence du quartier général, j'ai vu partir à 6 heures mes chefs et camarades qui allaient à l'ennemi. Durant toute la matinée j'ai été suspendu au téléphone, ce véhicule moderne mais peu brillant de la pensée militaire sur le champ de bataille. Finie la Lisette de Marbot! L'officier d'état-major a, de nos jours, peu d'occasions de parcourir de vastes plaines, lancé ventre à terre, sur un cheval aux naseaux fumants.

Entre temps, le bruit de la canonnade me parvient durant mes courtes promenades au jardin où je vais parfois griller une cigarette. On distingue très nettement les détonations sourdes du pum-pum allemand de la voix brève de notre 75. Je suis avec émotion leur conversation. Lequel aura le dessus? Mystère encore! Plus tard je me familiariserai avec ce grand concert qui précède, accompagne et suit les batailles actuelles; j'apprendrai à différencier la voix des divers calibres, celles des pièces grondant en français et celles qui rugissent en tudesque, avec la voix enrouée de canons fondus au pays des buveurs de bière.

Vers 3 heures, une auto vient me, chercher pour me conduire à Monthyon, au nord- ouest de Meaux, où fonctionne le poste de commandement de la division. L'encombrement causé par des charrois de tous ordres, sections de munitions allant et revenant du ravitaillement, trains de combat et trains régimentaires, convois de l'intendance, fourgons des postes, voitures de blessés, oblige mon chauffeur à une marche lente favorable aux observations et le contraint à de fréquents arrêts. C'est à Charny, village à peu près désert comme tous ceux que j'ai traversés, que se manifestent les premières traces de la lutte engagée depuis hier. Déjà avant d'atteindre la localité, nous avons rencontré de nombreux cadavres de chevaux, à la langue baveuse et pendante, tous invariablement gonflés comme des baudruches. Çà et là, dans les prés, des charognes boursouflées de ruminants, bœufs et vaches, surpris par la mitraille.

A l'entrée de Charny, sur la première ferme à gauche, est déployé le pavillon de la Croix-Rouge. C'est un dépôt de blessés français, et un infirmier qui nous voit venir nous fait signe de stopper. Je réponds, bien cordialement, à la demande qu'il m'adresse de quelque boiss-on pour ses blessés, demeurés provisoirement ici et qu'il garde en attendant que des voitures les transportent vers l'arrière. Chauffeur et secrétaires, chargés de bouteilles de vin, dont nous sommes heureusement pourvus, franchissent avec moi le seuil. Dans la cour, sont mélancoliquement accroupis des Marocains plus ou moins touchés, tremblants de fièvre et frileusement enveloppés dans leurs djelabas. L'infirmier me fait pénétrer ensuite dans une remise, où je trouve, étendus sur la paille, des blessés français tombés la veille et assez grièvement atteints. Je distribue à ces braves gens quelques paroles de réconfort et remets pour eux à mon guide les bouteilles apportées; puis, je vais jeter un coup d'œil dans une grande pièce du bâtiment voisin, où gisent d'autres blessés, allemands ceux-ci. Le corps auquel ils appartenaient a marqué hier, près d'ici, un premier mouvement de recul. L'attitude de ces hommes a quelque chose de farouche et même d'insolent. C'est moins celle de blessés tombés entre nos mains que d'orgueilleux ennemis auxquels des succès ininterrompus donnent le ferme espoir d'un prompt retour de la fortune et d'une prochaine délivrance. Ils participent tout de même à la distribution.

A boire! voilà la grande plainte des champs de bataille et surtout celle des postes de secours et des ambulances. Pour mes débuts, je l'entendrai ici en trois langues, traduisant avec le même accent plaintif et quémandeur la même demande: de l'eau. Et ce mot m'est répété à satiété, en français, en allemand, en arabe. De l'eau, on leur en a largement distribué à ces malheureux, mais épuisés par la perte du sang et assoiffés par la fièvre, ils en réclament sans cesse et toujours, si bien qu'il faut se faire violence pour ne pas céder à leurs demandes immodérées de boisson.

En sortant de là, pour regagner ma voiture, je remarque un hangar dans lequel gisent des cadavres, à demi recouverts de paille. Ils sont six, deux Allemands, trois Français et entre eux un indigène formant séparation. Parmi eux, un lieutenant français des tirailleurs marocains, que l'infirmier me dit avoir succombé dès son arrivée. Sa tête disparaît sous une gerbe de blé qui laisse voir tout le restant du corps. On lui a laissé son équipement. Sa main se crispe sur son liseur de cartes ouvert, comme s'il y cherchait le chemin des contrées inconnues où son âme doit être maintenant.

Remonté dans l'auto, je gagne, non sans difficulté, Villeroy encombré d'ambulances et de voitures d'artillerie. Sur la place principale stationne un taxi-auto, dont le voyageur, un capitaine d'artillerie coloniale jeune, blond et distingué, me hèle au passage. Je m'arrête et il m'explique en deux mots sa situation: Lui arrive du Soudan et vient précisément servir à l'état-major de l'artillerie de ma division, d'où congratulations et poignées de main avec cet excellent C. de L... Pour rejoindre plus vite, il a frété, non sans peine, ce véhicule à Paris, après avoir traité à forfait pour être conduit jusqu'à son point de destination, en l'espèce le front. Mais l'automédon, un vieux chauffeur à barbiche blanche, qui entend la canonnade se rapprocher, trouve qu'il est suffisamment près. Il ne veut plus avancer, soi-disant à cause de la sécurité de la voiture dont il est responsable envers la Compagnie. La promesse des plus généreux pourboires le laisse indifférent et le vieux mâchonne dans sa barbe un sempiternel: « Vous comprenez, c'est par rapport à la voiture. » Je règle la question, en proposant au camarade de le prendre avec moi dans ma torpédo, proposition qu'il accepte avec joie. En un clin d'œil, son chauffeur effectue le transbordement de la cantine de son passager, tant il a hâte d'en être débarrassé.

Nous voilà roulant