- de la revue 'Le Noël' no. 1078, 17 février 1916
- 'Arras Sous les Obus'
- par l'Abbé E. Foulon...
Arras
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Arras Avant la Guerre
La ville d'Arras a ses quartiers de noblesse. Assise sur un mamelon que protégeaient de trois côtés la Scarpe et les marécages du Crinchon, elle était déjà célèbre en l'an 700 de Rome et quand Jules César vint l'assiéger, elle lui opposa une héroïque résistance. Subjuguée comme toutes les cités de la Gaule, elle recouvra sa prospérité sous la domination romaine. Son commerce devint de plus en plus florissant. Elle fournissait d'étoffe les légions de Rome, et ses draps écarlates étaient recherchés dans tout l'Empire.
Vinrent les invasions barbares.
La ville d'Arras fut tour à tour assiégée et saccagée par les Vandales, les Huns, les Normands. Mais toujours elle renaissait de ses cendres.
Au moyen âge, Arras fut à l'apogée de sa puissance. Elle comptait 80 000 habitants. L'industrie l'avait enrichie. Elle produisait de superbes tentures et des tapis admirables, tissus de laine, de soie et d'or, qui ornaient les palais des rois et servaient de rançon aux princes.
Les bourgeois cossus menaient joyeuse vie. Les fêtes succédaient aux fêtes.
Arras était alors l'Athènes du Nord. Les lettres et les arts y étaient en grand honneur. Elle possédait un puy d'amour et avait toute une floraison de poètes dont les plus célèbres étaient Jehan Bodel et Adam de la Halle.
Arras connut ensuite bien des vicissitudes. Elle eut à supporter de nombreux sièges dont quelques-uns furent terribles. C'est sous ses murs que Jean sans Peur fit en 1414 le premier usage des arquebuses, « longs tuyaux de fer qui lançaient de grosses balles de plomb ».
Arras appartint successivement à la Maison de France, aux ducs de Rourgogne, à la Maison d'Espagne. Elle fut reprise, les armes à la main, par Louis XIII et, depuis lors, «elle n'a pas cessé d'être française et bien française.
« L'étranger qui, à la fin du XVIIIE siècle, s'approchait d'Arras était émerveillé de la profusion de tours, de flèches, de dômes et de clochers qui, de toute part, se dressaient au-dessus d'elle: onze paroisses, trois abbayes et vingt maisons religieuses la peuplaient et rivalisaient entre elles par l'élégance et la richesse de leurs églises et la grandeur de leurs constructions. »
La Révolution survint qui détruisit presque tous les édifices religieux d'Arras, et la cité perdit son titre de « ville aux cent clochers ». On avait, de plus, malheureusement enlevé à Arras, voici quelque vingt ans, sa couronne de remparts qui l'encerclaient comme un diadème une tête de reine. Malgré les injures du temps et le vandalisme des hommes, Arras avait, hier encore, ses charmes et son attrait. C'était une de ces vieilles villes de province qui ont leur aspect particulier, leur cachet propre, ce je ne sais quoi de poétique, que n'ont pas au même titre, que ne peuvent pas avoir les grandes cités.
Elle était encore justement fière de ses monuments, de son beffroi élancé qui montait droit vers le ciel, de son hôtel de ville si fleuri et si riche, de ses places flamandes, de ses églises, de ses rues étroites et sinueuses, mais si pittoresques, de ses vieilles maisons si évocatrices du passé.
Arras, d'ailleurs, sur plus d'un point, s'était modernisée. Sur l'emplacement des anciens remparts, des boulevards avaient été tracés, des rues nouvelles avaient surgi. Il y avait comme deux villes accolées l'une à l'autre, mais la ville moderne se reconnaissait vassale du vieil Arras.
Pour achever de faire connaître Arras, il faudrait décrire encore le cadre, dire les différents paysages qu'on découvrait de la butte Baudi-mont, les coins de campagnes, les vestiges de
ses anciennes fortifications, il faudrait aussi peindre les faubourgs: Saint-Sauveur, Ronville, Saint-Nicolas, Sainte-Catherine, qui faisaient corps avec elle et s'étaient accrochés à elle comme autrefois les maisons s'accrochaient aux majestueuses cathédrales: il faudrait, enfin, dire la vue unique, superbe, illimitée, qu'on avait, du haut du beffroi, des grasses et riches plaines d'Artois.
Tel était Arras.
Cette ville si belle, si prospère, si calme, était, hélas I ville frontière, et elle ne devait ignorer aucune des scènes de guerre qu'il est possible de voir.
Les Allemands à Arras
Lundi 31 août! Quelle journée pénible pour les Artésiens! Les Allemands aux portes d'Arras! Les Allemands à Arras! On les disait coupés et ils étaient arrivés.
Deux jeunes gens qui se promenaient à bicyclette sur la route de Cambrai avaient été arrêtés à Tilloy-les-Mofflaines, à 4 kilomètres d'Arras, par une patrouille de 72 uhlans. Un officier avait retenu l'un d'eux comme otage et avait enjoint à l'autre, M. André Chevy, d'aller demander aux autorités d'Arras d'avoir à venir parlementer avec lui. Deux adjoints, MM. Baggio et Chabé, durent s'exécuter, et, vers 4, heures de l'après-midi, les Allemand; entraient dans la ville, des officiers en auto, les soldats à bicyclette.
Ils s'installèrent à l'hôtel de ville et visitèrent quelques ambulances pour y chercher, disaient-ils, leurs blessés prisonniers et surtout un parent du kaiser, le comte de Mecklembourg-Schwerin, qui avait été effectivement soigné à l'hôpital Saint-Jean, mais qu'on avait évacué la veille.
Ceux qui conduisaient le détachement connaissaient bien la ville. Un lieutenant interpella même un ouvrier qui passait par son petit nom:
- Henri! Henri! Tu ne me reconnais pas? Etonné, le jeune homme se tourna vers le groupe des Allemands.
Le lieutenant l'apostropha derechef :
- Henri! Voyons, Henri Barat! Tu me reconnais? J'ai travaillé durant trois ans à côté de toi.
Il poussa même l'outrecuidance jusqu'à vouloir payer une consommation à son ancien compagnon de travail.
Le soir même, les uhlans quittaient Arras, mais ils revinrent les jours suivants réquisi- tionner cigares, autos, bicyclettes.
Le 2 septembre, on annonça dans les rues, à son de trompe, le passage des troupes allemandes, et on invita la population au calme. Les becs de gaz durent rester allumés toute la nuit. Cependant, les Allemands ne vinrent que trois jours plus tard, le 6, et occupèrent, au nombre de 3 000, sous les ordres du général von Arnim, les casernes et la citadelle.
L'état-major s'installa dans les deux meilleurs hôtels de la ville, le « Commerce » et l' « Univers ». Dans ce dernier hôtel, comme on demandait à un commandant quelle chambre il désirait avoir, il répondit:
Donnez-moi donc le 14. Il est confortable. Je l'occupais il y a deux mois.
Les habitants d'Arras, n'eût été l'humiliation qu'ils ressentaient de voir chez eux les Allemands, n'eurent pas trop à se plaindre durant cette occupation.
Les soldats se pavanaient en ville avec des uniformes flambant neufs. Ils payèrent presque tout ce qu'ils achetèrent dans les magasins. Quelques-uns d'entre eux, toutefois, donnèrent pour tout argent, et comme pour se moquer, des sous belges. D'autres firent comprendre que la Municipalité payerait pour eux. On cite enfin le cas d'un soldat allemand qui se rendit à bicyclette, à Dainville, à 3 kilomètres d'Arras, et obligea, sous la menace de son revolver, une femme à lui donner son argent.
Certains soldats allemands étaient à Arras en pays connu.. Dans un restaurant, où plusieurs d'entre eux avaient commandé un repas, l'hôtelière ayant déclaré qu'elle n'avait pas de serviettes à leur donner, un soldat lui dit ironiquement:
- Ah! par exemple! Qu'avez-vous fait de celles que je vous ai vendues il y a trois mois?
Les officiers paradaient en ville et affichaient une morgue qui contrastait avec la bonhomie de la plupart de leurs hommes.
Un placard rédigé en allemand et en mauvais français et signé du général Von Stein, gouverneur de Cambrai, fut affiché sur les
murs pour annoncer la défaite des armées françaises en Belgique. Personne n'y crut. Les officiers s'arrêtaient pour écouter les réflexions de la population. Un gamin, questionné par un de ces derniers, se contenta de répondre: « Zut... et vive pour la France! » et, devant l'officier suffoqué de colère, ie s'esquiva en tirant la langue.
Le 8 septembre, les Allemands quittèrent brusquement Arras et, par les routes de Doullens et de Bucquoy, se dirigèrent vers Amiens. Les soldats croyaient marcher vers la capitale de la France, et à leur façon de dire: « Péris, Péris », on comprenait qu'ils en escomptaient le butin. En réalité, ils allaient renforcer les troupes de la Marne en mauvaise posture.
Quelques officiers seulement réglèrent leur note dans les hôtels. A la Citadelle, les soldats se livrèrent à de crapuleuses orgies et souillèrent odieusement le drapeau français qui était dans la salle d'armes.
Arras devait voir encore ce jour-là une scène bien triste.
Vers 10 heures du matin, des majors allemands, accompagnés de piquets de soldats, se rendirent dans les diverses ambulances de la ville. Un tri fut fait parmi les blessés dont les pansements avaient été visités les jours précédents et les noms relevés. Ceux qui pouvaient marcher ou qui semblaient transportables reçurent l'ordre de se tenir prêts à partir. Ces malheureux furent réunis place de la Gare et, à l'heure de midi, encadrés par des soldats allemands, ils partaient pour Cambrai et l'Allemagne. Le spectacle était lamentable et l'émotion générale. Les blessés ne pouvaient retenir leurs larmes. Les infirmières pleuraient; dans la foule, des femmes sanglotaient. Des ouvriers grommelaient: « Voleurs de blessés! » Mais que pouvait-on contre la force brutale?
Un pauvre blessé qu'on avait trépané quelques jours auparavant eut une syncope. Les Allemands l'abandonnèrent: il fut sauvé.
La nuit suivante, un groupe de 75 soldats allemands, qui était resté à Arras comme arrière-garde, partit par la route d'Achicourt après avoir pillé le buffet de la erare et saccagé l'Hôtel des Postes.
Durant l'occupation, M. Briens, préfet du Pas-de-Calais, avait dû rester à la préfecture prisonnier sur parole.
Arras Revivra
Les Allemands continuent à bombardier la ville d'Arras. Ils s'acharnent sur des ruines et gaspillent en vain des munitions. Il semble qu'ils veulent anéantir l'âme d'Arras.
Arras la bombardée, Arras la mutilée, Arras la martyre renaîtra de ses cendres.
Arras relevée, surgie de ses ruines, sera fière d'avoir servi de rempart à la France.
Elle aura bien mérité de la patrie, et sur le frontispice de ses nouveaux monuments, dans ses armes, elles arborera avec orgueil la croix de la Légion d'honneur et la croix de guerre.
Abbé E. Foulon