- le livre
- 'Mon Groupe dAutos-canons'
- Septembre 1914 - Avril 1916
- par Pierre de Kadoré de 1917
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Souvenirs de Campagne d'un Officier de Marine
Une Bonne Recette En Guise de Prologue
Dédiée à tous ceux qui firent partie du 1er Groupe d'autos-canons de la Marine
« Prenez un lieutenant et un enseigne de vaisseau, avec, autour, une quarantaine de matelots; introduisez le piment d'un lieutenant de chasseurs d'Afrique, d'un sous- lieutenant d'artillerie; ajoutez deux adjudants de la même arme et un autre de zouaves....
« Mettez beaucoup d'huile....
« Exposez le tout au feu des Boches. A mesure que le mélange se réduit, remplacez les déchets par quelques hussards, dragons ou fantassins. Agrémentez avec une dizaine de sapeurs; au besoin, six guetteurs sémaphoriques.
« Encadrez avec la proportion voulue de sous-officiers, caporaux, quartiers-maîtres et brigadiers.
« N'agitez pas... et remettez beaucoup d'huile.
« Enfin, servez dans des voilures automobiles préalablement garnies d'un canon ou d'une mitrailleuse. »
Cet étrange ragoût ne représente-t-il pas un peu ce que nous avons été?
Et cependant, je ne pousserai pas plus loin ma comparaison, ne voulant point incommoder le charme de nos souvenirs communs par des relents de cuisine.
Je tiens plutôt à dire pour quoi, mettant à profil quelques loisirs, j'ai voulu « parler de nous ».
La raison en est tout simplement que j'ai cru bon de céder aux affectueuses sollicitations de plusieurs d'entre vous.
« Commandant! Jamais on n'a dit un mot de nos services, nulle part! Et ce silence nous afflige tellement....
« On était sept ou huit cents matelots, éparpillés par petits paquets autonomes, de Nieuport à Belfort, m'écrit le quartier-maître X...
« Cela constituait les « groupes d'autos-canons de la Marine».
« Sans doute s'est-on imaginé que, marins servant à terre, nous faisions partie de la légendaire et héroïque brigade de l'amiral Ronarc'h?
« Alors, quel rôle piteux y aurions-nous joué pour qu'on ne nous ait pas seulement mentionnés, dans les livres qui ont retracé ses hauls faits? »
Vous comprenez donc bien, n'est-ce pas, à quel sentiment j'obéis. Certes, j'eusse très sincèrement désiré pouvoir consulter les journaux de marche de toutes ces unités d'apparence bizarre qu'étaient nos Groupes, pour y choisir les épisodes les plus saisissants, parmi tous ceux qui y abondent; mais je n'en ai point eu la possibilité.
Pressé de vous donner satisfaction dans la faible mesure de mes moyens, j'ai donc dû me résigner à parler seulement de notre propre histoire.
D'ailleurs, partis les premiers, lancés subitement vers le front avec cette seule indication: « combattre! », n'avons-nous point senti souvent, mieux que nos camarades, l'étrangeté de notre situation si particulière aux Armées?
J'ai enregistré au jour le jour, vous pensez bien, les moindres incidents de notre longue et si intime existence côte à côte, cur à cur; mais j'ai seulement extrait de ce « Journal » ce qui va suivre, c'est-à-dire ce qui, grâce à la diversité, pourra, j'espère, résumer tant bien que mal l'ensemble des impressions si complexes que nous avons tous rapportées de là-bas.
Mon Groupe d'Autos-Canons
I : du Perou au Front
Le 3 août 1914, un télégramme reçu à Lima prescrivait aux officiers de nos missions militaire et navale au Pérou de rentrer en France par les voies les plus rapides: l'ordre que nous étions sur le point de solliciter nous parvenait d'urgence; on n'oubliait donc pas les isolés qui pouvaient être surpris aux quatre coins du monde par la mobilisation générale.
Le prochain paquebot pour Panama partait le 6 du Callao; je résolus de prendre celui-là, sans m'attarder à discuter les meilleures chances possibles d'un retour par le détroit de Magellan. En tout cas, je ne songeai d'aucune manière à emprunter la route de la Cordillère, qui de Santiago conduit à Buenos-Ayres, car il m'eût fallu traverser le Chili, dont les allures germanophiles pouvaient me faire courir le risque d'aventures peu souhaitables.
Au contraire, à Colon, j'avais l'espoir de trouver un paquebot français en partance pour Bordeaux, et le désir de me ranger au plus vite « sous mon pavillon », primait alors naturellement tous les autres.
Le 6 août, j'embarquais à bord du Pachilea, vapeur péruvien; et, dans l'après-midi, nous nous mettions en route, salués par les acclamations des amis en foule, qui encombraient les petites barques d'alentour.
Ce brusque arrachement d'un pays à la fois énigmatique et captivant, où j'avais passé bien près de quatre années, où tant d'amitiés profondes me restaient, me fut extrêmement douloureux.
L'horizon de la Grande Baie, les îles de San-Lorenzo, les navires de guerre à leur mouillage, la silhouette du Morro Solar, les sites plus éloignés encore et qui petit à petit m'échappaient, tout, l'ensemble des choses et le détail de chacune d'elles, agit alors spontanément en moi sur ces ressorts ténus qui déclenchent, au tic-tac du cur, le défilé des réminiscences chères: chevauchées sur les sables chauds, vers les troublants mirages; escalades au flanc de la Royale Cordillère; la bienfaisante paix des atmosphères brûlantes, des forêts aux lourdes sèves et bruissantes du « zumbido » des insectes....
Tout ce qui chanta pour moi, ce jour-là, la chanson des souvenirs, demeure présent « en arrière de mes yeux » et y restera, j'en suis sûr, à jamais gravé.
Tout cela, c'est, dans le « Jardin Public », le parterre réservé, aux fleurs choisies, celles que seules des mains tremblantes de tendre émotion peuvent cueillir, pour tresser des guirlandes au front énigmatique des Chimères... et avec le précieux bouquet de ces fleurs-là, comme je me délecte à souffleter « ceux d'en face »!....
Les misérables! A cause d'eux, des noms d'Orient se sont imprimés à leur tour aux pages de la funèbre Histoire; des armées se sont rencontrées aux bords de l'Euphrate; dans les déserts d'Arabie, et près des sources du Nil mystérieux, il y a des hommes ennemis qui se cherchent; le regard pétrifié du Sphinx voit défiler de nouvelles cohortes, après tant d'autres....
Fixé depuis trop longtemps par la lente guerre sous un ciel lourd des brumes venues du Nord; en une morne contrée de plaines dévastées que l'eau fangeuse inonde, où de maigres arbres sont courbés par la continuité des tempêtes, comme je me prends à désirer le reposant enchantement de tous ces « là-bas » aux horizons harmonieux!
... Ceux de France, mesurant les belles étendues vallonnées, au soleil d'été, avaient rêvé de tournois glorieux, la lance au poing; d'escadrons miroitants, boutant l'ennemi, droits sur les étriers....
Ah! brandir des étendards! Charger, la lame haute! Mettre des rubans à la garde de son épée!....
Mais « les autres » n'ont pas voulu de Beauté dans la bataille, et il nous a fallu restreindre nos élans, les ployer aux ternes nécessités de l'inélégante tuerie...
Toutefois, quand l'aurore de Paix se lèvera à nouveau, à l'horizon pourpre du monde ensanglanté, nos fées françaises seront là, qui remettront notre coq, plus fier encore, au faîte des clochers, et sa claire chanson triomphale couvrira l'immensité des plaines; la terre allégée s'entr'ouvrira et des voix commanderont: « Debout! Debout, les morts! » Debout pour assainir le sol germain conquis, y détruire les restes d'ivraie pour y cultiver la marguerite, le bluet et le coquelicot de nos champs!
6 août 1914, 11 heures du soir.; Dès cette première nuit, alors que dans d'autres circonstances il m'eût été si facile de me laisser bercer sans pensées moroses, au balancement tranquille du Pacifique, « la Guerre » s'impose à moi.
Le paquebot chilien Huasco nous avait en effet rejoints et pendant quelque temps marcha de conserve avec nous. Les passagers allemands nous provoquèrent par le chant de la Wacht am Rhein et, sur le Pachitea, la Marseillaise ardente et sublimement belle, dans le grand calme nocturne, lui répondit.
J'ouvre mon « Journal de Bord ». Ses notes concises suffiront à retracer, dans ces souvenirs, les quelques événements, les joies ou désenchantements qui marquèrent pour moi les lentes heures de la longue, si longue traversée.
8 août. A Pacasmayo, le vapeur anglais Victoria est en rade; il doit aller à Guayaquil. Son capitaine, Commander N. E. Sp..., m'annonce la présence probable, au large de Panama, du croiseur ennemi Nuremberg.
10 août. En mer; un baleinier norvégien échange avec nous des signaux: il demande des nouvelles de la guerre.
12 août. Panama. Emotionnante sympathie pour les mobilisés français.
13 août. A Colon, le paquebot Guadeloupe, de la Compagnie Générale Transatlantique, avisé de notre arrivée, nous a attendus, constatation qui, outre qu'elle justifie mes prévisions, ne permet plus aucune hésitation ultérieure et détruit toute crainte d'avoir à chercher un itinéraire quelconque par la Nouvelle-Orléans, la Vera-Cruz ou New-York.
Jusqu'à La Guayra, nous naviguons sans feux. Trois croiseurs allemands, paraît-il, sont en effet dans la mer des Antilles.
En passant, de nuit, devant Curaçao, je crois bien en avoir aperçu un, occupé à embarquer du charbon.
18 août. Au matin, nous entrons dans le port de La Guayra. Les câblogrammes français confirment toutes les bonnes nouvelles précédemment apprises.
19 août. A Carupano, embarqué une cinquantaine de mobilisés. Le soir, à Port-of- Spain, cent cinquante autres nous rejoignent.
20 août. Fort-de-France.
22 août. En route pour Santander.
27 août. Très beau temps; mer plate. Par T. S. F., nous apprenons la chute de Namur; mais les Français envahissent la Lorraine et les Russes avancent rapidement.
Anglais et Français ont battu les Autrichiens sur mer....
29 août. Traversé les Açores. Nouvelle communication par T. S. F.: 100 000 (!) Allemands ont été mis hors de combat à Charleroi; les Belges ont repris Malines et les Français Mulhouse, pour la troisième fois.
29 août. Les Allemands se seraient rencontrés avec les Anglais, près de Cambrai...
1er septembre. Nous entrons à Santander dans la matinée: « Les Allemands sont à La Fère. »
Comment! Comment se fait-il que partis de la Martinique si confiants en l'avenir... nous trouvions en abordant l'Europe cette preuve brutale de nos échecs?
Voyons! L'armée... notre si belle armée... avec tout son passé glorieux... et cette idée tenace de Revanche... entretenue pendant quarante-quatre ans!....
Ah! France! France! France!... Pardon! pardon si, ce jour-là, j'ai douté de ta Force, de ta Destinée, de Toi, en un mot! Pardon d'avoir chancelé, comme ivre soudain d'une lourde et détestable ivresse; des amertumes atroces, oui, sont venues jusqu'à mes lèvres mais pourtant je fermai obstinément la bouche. Le lendemain soir, le coup de canon de semonce, à l'entrée de la Gironde, me sembla lugubre, avec tous ses échos multipliés dans la nuit.
Un officier de marine est là, au bas de l'échelle, pour nous « arraisonner ».
Je l'interroge: « Les nouvelles?
Pas bonnes.... Il se peut qu'une manuvre habile sauve Paris.... »
Et s'animant tout à coup:
... « D'ailleurs, Paris investi, Paris bombardé, Paris aux mains de l'ennemi, cela n'aurait « aucune importance »...
« Le gouvernement n'y sera plus demain; et dès lors, Paris ne sera plus la Capitale, mais une ville quelconque... et il y a loin de la Seine aux Pyrénées!.... »
Merci à ce camarade de m'avoir si bien parlé, alors que j'avais tellement le besoin impérieux d'une secousse qui me remît d'aplomb; merci à ce « marin » de m'avoir, d'un coup juste, planté dans le cur toute sa mâle énergie.
A vrai dire, je trouvai la ville de Bordeaux assez nerveuse, à cause, sans doute, du grand rôle qu'elle allait à nouveau jouer dans l'Histoire; je jugeai aussi qu'on y faisait peut-être bien un peu trop la « guerre en dentelles », impressions d'un monsieur qui revient de trop loin, sans doute... du « pays des Incas ».
Cependant, la préfecture s'apprête à recevoir le Président; les principaux édifices publics vont devenir autant de ministères; le mien s'établira à l'École de médecine navale.
C'est donc là que je vais « aux ordres », dès le 5 septembre au matin, et où j'ai la grande satisfaction de me voir désigner pour Paris.
Diverses formalités retardent toutefois mon départ, et c'est seulement le lendemain soir que je peux enfin me mettre en route.
Vingt heures après, je débarquais à la gare d'Orsay, ayant croisé, à l'allure lente du train militaire, le défilé lamentable des gens pourchassés de chez eux, sur les routes parallèles à la voie, exode des sans-foyer devant la ruée des Barbares.
A Paris, je fus instruit tout de suite du rôle que j'allais être appelé à jouer au cours de cette guerre, et sa nouveauté inattendue m'enchanta.
La bataille de la Marne était engagée; déjà la ligne ennemie ployait; on entrevoyait la fructueuse poursuite; des groupes d'automobiles blindées, armées de canons de 37 millimètres à tir rapide de la Marine et de mitrailleuses, étaient en formation, et l'on me confiait le commandement du premier à partir.
J'entrevis sans peine leur profitable utilisation et je crois bien que tout autre emploi eut été moins propre à susciter dans mon imagination des images de beaux combats, de belles randonnées. Enfin! J'allais donc pouvoir cogner à mon tour, entrer dans la formidable mêlée et mon ardeur y serait d'autant plus grande qu'un mois perdu à traverser l'Océan grandissait mon naturel désir de frapper très fort, dès que je le pourrais....
A vrai dire, l'idée de la nouvelle arme venait tout juste d'éclore et tout était à faire.
Dès lors, commença pour moi une existence de fiévreuse activité dans les usines, les chantiers où se réalisaient sans repos les plans conçus, sous la direction du général gouverneur militaire de Paris, par deux officiers de son état-major, le lieutenant de vaisseau H... et le lieutenant L. D
En même temps, mon détachement se formait; des marins choisis m'arrivaient et tout de suite se mettaient à l'ouvrage, sans que j'eusse seulement à leur expliquer le « pourquoi » ni le « comment » des services si imprévus qu'on attendait d'eux.
Il faut avouer que le premier auto-canon qui se bâtit ainsi n'avait rien qui pût attirer l'approbation spontanée du commun des mortels.
C'était, sur un châssis de tourisme, un baquet de bois aux parois basses, à peine doublé dans ses parties les plus vulnérables par une mince plaque d'acier, avec, au milieu du fond, le canon, dont le pivot s'emmanchait dans un fort billot. Pour protéger les deux servants, un petit masque étroit; quant aux conducteurs, ils devaient se contenter d'un coupe-vent métallique, tout juste bon à arrêter... le vent, en effet, et aussi la pluie.
Et pourtant, qu'on ne s'y méprenne pas: il est des circonstances où la rapidité dans la construction d'un engin de guerre vaut mieux que sa perfection relative. Et puis, ne l'oublions point, l'ennemi n'était pas si loin que l'on pût s'attarder à parfaire, à retoucher sans cesse un matériel que nos armées réclamaient avec une continuelle insistance.
L'essentiel était donc de lancer au plus vite nos machines imparfaites sur les routes et non point de s'attarder au soin du confortable ou de la sécurité, dont nous n'avions cure, d'ailleurs, peut-être à cause de notre ignorance, mais certainement à cause de notre ardente volonté de nous rendre utiles dans le moindre délai.
L'expérience m'a bien prouvé, par la suite, que nous étions dans le vrai... et puis enfin, notre auto-canon nous plaisait comme cela; déjà, nous l'« aimions »; et n'était- ce donc point assez?
Le « groupe » devait seulement comprendre, au début, trois voitures armées et une de ravitaillement; mais on décida vite que ceci deviendrait une « section » et que le « groupe » se composerait de deux sections pareilles.
Je demandai donc qu'il me fût adjoint sans retard un « lieutenant », et le 15 septembre, l'enseigne de vaisseau R..., appelé du front de mer où il servait depuis la mobilisation, me rejoignait à Vincennes, où les voitures venaient, aussitôt achevées, et où mon personnel s'exerçait activement à son rôle prochain.
Dès le 26, le général G... en passait l'inspection, à la veille de la sortie et du tir d'ensemble qui devaient s'exécuter au camp de Satory et donneraient à nos essais la consécration officielle définitive.
Ce jour-là, je vis mon groupe s'augmenter de deux autos-mitrailleuses équipées en hâte.
Donc, le 27 septembre 1914, au matin, nous nous mettions en route vers le camp.
Tout fier, dans la voiture de tête, de guider pour la première fois ce long convoi flambant neuf, dont les moteurs ronflaient à souhait, c'est pourtant à peine si j'eus le loisir d'ébaucher les rêves si naturels que m'inspirait ce défilé de redoutable aspect.
En effet, nous n'avions pas fait 500 mètres qu'un officier d'état-major me remettait l'ordre de me « diriger immédiatement sur D... », dans la Somme.
Ce n'est donc plus la promenade à Versailles, mais bien le départ définitif, le vrai.
Mes hommes ont compris qu'à compter de cet instant, leur existence va se transformer et revêtir une belle gravité dont leurs traits s'imprègnent aussitôt. Sur leurs visages devenus sévères, je découvre sans peine la froide décision de leur volonté soudainement tendue.
Midi. Nous sommes en route à belle allure vers Saint-Denis, où une courte halte nous est imposée par le déjeuner; elle nous vaut les souhaits enthousiastes d'une foule complètement ébaubie de ces engins nouveaux, plus ébaubie encore de les voir armés par des matelots.
A Pierrefitte, nous prenons contact pour la première fois avec la brigade de fusiliers- marins. Ah! que les routes de France sont donc belles! Nous allons vite; à peine consacrons-nous quelques minutes à « souffler » de temps en temps pour graisser un rouage, serrer un écrou; je tiens, en effet, à atteindre Creil avant la nuit, car je sais que le pont y a été détruit, qu'il faudra traverser l'Oise sur un pont de bateaux... et nos voitures sont lourdes ....
Nous y sommes à 6 heures du soir; une à une, les autos passent sans encombre la rivière; puis, sur la place voisine, se rangent pour la nuit, tandis que nous faisons l'apprentissage du billet de logement.
28 septembre 1914. La petite place, ce matin, s'est emplie, de monde dès l'aube; une parade militaire s'y prépare.
Je me renseigne: un traître va expier là, dans un instant, son abominable complaisance à renseigner l'ennemi.
Rrran! C'est fait! Nous partons. Il est 7 heures. Quelques maisons démolies, incendiées, nous rappellent le récent passage des Allemands par là....
A la nuit tombante, D... Dès l'arrivée, je reçois du général B... mes instructions pour le lendemain.
Je m'en voudrais de ne pas transcrire ici leur conclusion:
« En somme, rappelez-vous sans cesse que faire son devoir une fois, ce n'est rien; le faire constamment, ce n'est point encore assez; il faut faire « plus que son devoir, toujours! »
29 septembre 1914. Avant de me remettre en route, je relis ces instructions; elles me recommandent une grande prudence, de D... à A..., où nous conduira cette dernière étape vers le front.
Le chemin est en effet peu sûr; la veille, des uhlans y ont été vus en maints endroits. Je ne m'y aventurerai donc point sans avoir fait explorer au préalable les devants. Cette exploration est effectuée par R... avec une auto-mitrailleuse. Il devance le convoi marchant à petite allure, avec la consigne de revenir en arrière en cas d'alerte.
Les meules de paille voisines de la route, plus nombreuses aux abords des villages presque déserts, sont l'objet de notre surveillance toute spéciale.
Le doigt sur la détente, l'il aux aguets, mes hommes scrutent les haies, les boqueteaux, et surtout ces champs de hautes betteraves, qui abriteraient si bien quelque embuscade.
Nous savons que la protection de nos voitures n'est qu'illusoire, et il ne faudrait point échouer piteusement dès le début.
A P..., à L..., à B...-les-L..., de rares habitants apeurés s'enfu'-ent à notre approche et se barricadent derrière leurs portes et leurs volets.
Si l'un d'eux, moins alerte, est contraint de répondre à nos questions, il déclare « ne rien savoir »....
« L'ennemi? Oui... peut-être bien qu'il l'a vu... et puis peut-être bien que non!
Les uhlans à L...? Une centaine hier soir?.... Non!... Monsieur l'officier... c'est 800 qu'ils étaient... avant-hier matin.... Il y en a pourtant encore, tout près. »
Et un autre:
« A L..., des uhlans? Il n'y en a jamais eu, bien sûr! Pas un, que je vous dis... pas un seul .... »
Quoi qu'il en soit, sans le moindre incident, nous arrivons à 9 heures à A... et y recevons l'ordre de nous mettre à la disposition du lieutenant-colonel S. du J..., commandant dix escadrons de spahis auxiliaires algériens et cantonné non loin, à Saint-L.-B...
Dès l'après-midi, le général C... nous confiait la misson d'explorer, dans un rayon de 15 kilomètres, tout le secteur à l'ouest d'A... et, à la tombée de la nuit, le groupe rejoignait son cantonnement.
II : Premières Rencontres avec l'Ennemi
30 septembre 1914. Le fusilier M..., mon ordonnance, me réveille:
« Commandant! Il est 4 h. 30! »
J'entends qu'on frappe aussi à la porte voisine, qui est celle de R....
Il fait un temps délicieux, ce matin, une de ces matinées très limpides des commencements d'automne.
Personne n'est encore debout, dans l'hôtel où nous logeons. Hier soir, après l'installation de nos hommes et de notre matériel dans une usine, à Saint-L.-B..., il n'est plus resté de place pour nous et nous avons dû, contre notre gré, aller chercher un gîte à A....
Autour de leurs feux pétillants, les marins, par petits groupes, sont occupés à boire le bon « jus » quand nous les rejoignons; nous faisons comme eux, puis on plie bagage; les moteurs sont quelque peu engourdis par la température « frisquette » de la nuit; mais tout de même les voici qui ronflent. En route! Cette fois, nous rencontrerons très vraisemblablement l'ennemi.
A 6 kilomètres environ à l'est de D..., il a rançonné hier le village de L... Le général P... l'en a chassé; mais aujourd'hui, il reviendra probablement en plus grand nombre, et nous sommes chargés de reconnaître, vers A... et au Nord, les forces dont il dispose, en même temps que nous devons entraver sa marche de notre mieux; car L... et ses abords sont comme un bastion avancé de la défense de D...
Le village est à cheval sur la route, sur une crête d'où la vue s'étend au loin. Le général P... y a établi son poste de commandement et il est 8 heures environ quand nous le rejoignons. Il définit tout de suite notre action pour la journée: « Explorer en combattant le quadrilatère L...-A...-B.-lez-M... et M... »
Une section de 75 est en position tout près; nous recueillons, auprès de l'officier qui la commande, des renseignements sur le terrain et sur ce que l'on peut savoir de l'ennemi.
En bordure de la route, un peu en deçà d'A..., il nous indique une maison qu'occupent les Allemands; je désigne cet objectif à R..., qui emploiera contre lui sa section, tandis qu'avec la mienne je gagnerai B.-lez-M..., par L..., M... et E...
Un escadron de goumiers nous est adjoint, pour nous éclairer et nous protéger contre les surprises, dans une région coupée de boqueteaux, de haies; où les chemins se ramifient; où de nombreux groupes de maisons sont autant de nids à embuscade. Les cavaliers s'égaillent en fourrageurs vers l'Est, et c'est derrière ce mince rideau que, prudemment, et aussi silencieusement que possible, je fais avancer les voitures.
Soudain, j'entends, sur la droite, le bruit bien connu du canon de 37: c'est R... qui, s'étant suffisamment avancé, canonne la maison qu'on lui a signalée.
Cependant, après avoir traversé les villages de L... et M..., je me suis porté sans incident jusqu'aux abords d'E...
Sur la droite du chemin, une ondulation de terrain restreint par trop la vue; il faut savoir ce qu'il y a au delà, avant d'aller plus loin, et je charge le second-maître D... de patrouiller dans cette direction, avec trois hommes.
Les voici en marche vers la petite éminence.,. Je les observe, prêt à les soutenir, le cas échéant. Tout à coup, en arrivant à la crête et sur un geste de D..., ils se sont couchés dans l'herbe courte et ont ouvert le feu sur un objectif que je ne vois pas. Cela dure deux minutes environ, puis la patrouille rallie et alors son chef me rend compte:
« Dès que nous avons pu voir la pente, de l'autre côté, on s'est trouvés presque nez à nez avec un groupe de uhlans....
Combien?
J'en ai compté treize. Nous en avons tué quatre, et le reste a tourné bride et s'est enfui au triple galop.
C'est bien! Mais vous eussiez mieux fait en vous repliant sur nous sans tirer... car alors les treize n'y auraient pas coupé.
« Maintenant nous sommes éventés, et gare la suite! »
D... ne semble pas apprécier mes raisons; pour lui, ils ont tué quatre Boches, et c'est là l'essentiel.
Évidemment, il va falloir redoubler d'attention. Ce village d'E..., trop silencieux, renfrogné, m'a l'air d'un visage mauvais, à bouche et yeux clos, sans expression, et qui garde son secret.
Un peloton de goumiers est là, à côté de nous, disponible.
Je lui ordonne de reconnaître ce village, mais non point à la manière ordinaire; au lieu de détacher des vedettes, de petits lots de cavaliers circonspects, je veux, au contraire, que le peloton tout entier fourrage dans ce bloc de maisons, avec grand vacarme, et les voilà partis en fantasia, avec des envols de burnous et des cris rauques bien propres, ma foi, à terrifier l'adversaire.
Ils disparaissent dans le village; j'entends le bruit de la galopade, mais pas un coup de fusil.
Donc, tout va bien! E... ne recèle évidemment rien de suspect.
Et pourtant?
Voici qu'en effet le peloton revient; il rallie posément, groupé autour de quelque chose que je discerne mal. Ce « quelque chose », ce sont deux uhlans blessés, que la mort raidit déjà sur leurs propres chevaux.
J'envoie ces prisonniers au général.
Il y avait bien des cavaliers allemands, disséminés dans ce village; mais la trombe arabe les en a pourchassés... sauf ces deux, que les goumiers ont lardés de coups de sabre, ce qui est plus discret que les coups de fusil.
Sans doute les autres, en se repliant, ont-ils averti ceux de B.-lez-M..., car lorsque nous y entrons, aucune surprise ne nous y inquiète; on nous prend probablement pour l'avant-garde d'une force imposante de cavalerie, ce qui explique ce vide qui se fait ainsi devant nous.
Nous avons atteint l'angle le plus éloigné du quadrilatère à explorer. Sur la grand'- route, R... aura certainement poussé jusqu'aux abords d'A...; il ne me reste donc plus qu'à retourner à L... en passant par M... Là encore, nous ne pénétrerons dans le village qu'après en avoir fouillé les lisières.
Le chemin, en cet endroit, court sur le dos d'un vallonnement découvert, et il me tarde d'avancer; je sais, en effet, que plus loin nous serons mieux à l'abri des vues d'un ennemi que nous n'apercevons pas, mais que cependant l'on « sent » partout.
Clac! clac!
Les balles ricochent à nos pieds; elles viennent de la gauche.
Clac! clac! Heureusement, ils tirent trop bas.
En observant à la jumelle, mon attention se fixe sur une maison isolée, de paisible aspect, en bordure de la route de L... à A...
Il me semble que la fusillade vient de là et aussitôt je commande: « A 1 000 mètres, sur la maison, feu! »
Le deuxième coup de nos bons petits canons atteint le toit de chaume et dès lors la salve dense crible l'objectif.
La fusillade a cessé et par les issues de la maison qui flambe, un bon lot d'Allemands visiblement affolés se précipitent; ceux qui ne tombent pas disparaissent dans le fossé.
Dès lors, nous pouvons traverser M... sans être inquiétés et rentrer à L....
J'ai la grande satisfaction d'y apprendre le rôle important joué par R... au cours de cette première journée et c'est seulement à l'arrivée au cantonnement, bien après l'heure normale du dîner, que nous découvrîmes que nous n'avions pas déjeuné.
III : Peu s'en fallut...
1er octobre 1914. Sur le ciel admirablement pur de cette douce matinée, l'éclatement des obus éparpille de petits flocons blancs. L'air est très transparent et la vue s'étend au loin sur les plaines au sud de D..., par où les Allemands s'avancent.
Ils sont déjà à G.-sous-B..., à G..., à F..., dont les clochers sont autant d'observatoires que certainement ils utilisent.
Le général P... nous a ordonné de prendre position au R... et de contribuer de notre mieux à une action qui, aujourd'hui, sera probablement très chaude.
De bon matin, le groupe y est donc rassemblé tout entier, dans l'attente, aussi soigneusement dissimulé que possible. Tout d'abord, je veux « voir », chercher à comprendre bien la situation.
Grâce à leur grande mobilité, les formations comme celle que je commande se trouvent en effet sans cesse en présence de conditions nouvelles; il n'y a guère, pour elles, de continuité dans les opérations, ce qui oblige, chaque fois, à une mise au point préalable.
Non loin, dans le grenier d'une maison suffisamment haute, un officier d'artillerie est déjà en observation. Je le rejoins et le prie de m'initier à ce qu'il peut savoir:
« C'est très simple, me dit-il, je tire sur les villages que vous voyez et que l'ennemi occupe; nos troupes tiennent devant F...; maintenant, scrutez donc à la jumelle cette double ligne de peupliers, qui marque les berges du canal de la S...; ne nous semble-t-il pas que des fantassins se faufilent par là, remontant vers Cor? En effet, je les vois parfaitement, et cela m'inquiète, car si les Allemands parviennent à s'infiltrer dans le dédale des rues, chemins ou sentiers qui constitue l'agglomération Cor-Cour, la situation pourra devenir critique, puisque les forces du général P... sont très inférieures en nombre à celles de l'adversaire et qu'en outre sa mission est seulement de retarder la marche de ce dernier, pour permettre l'arrivée et le rassemblement de certains renforts annoncés.
Quoi qu'il en soit, il est nécessaire que je me rende mieux compte de ce qui se passe, et laissant le groupe au R... sous le commandement de mon lieutenant, je pars en automobile vers Cor.
Aucun bruit de fusillade ni de canon, et cet excès de silence rend plus sournoise l'heure présente.
Mais voici qu'au moment où j'entre dans Cor une pluie d'obus commence d'y tomber, prélude d'un « arrosage » sérieux.
J'en déduis que l'ennemi n'y a pas encore pénétré, et c'est cela surtout qu'il m'importait de savoir.
Un bataillon se replie sur D..., se conformant à l'ordre qu'il vient de recevoir; c'est qu'en vérité, la position n'est plus tenable: Cor flambe!
Tout à l'heure, les Allemands occuperont sans doute ses restes fumants: il faut que je rejoigne R...
Clac! Cela vient du côté de l'écluse... Ils sont déjà bien près.
Que s'est-il donc passé pendant mon absence?
Au R... plus personne... et ma situation me paraît soudain parfaitement ridicule. Il importe donc qu'elle se précise au plus vite, et me voici reparti, en quête, dans la direction de Cour.
Au moment où j'entre dans le village, une pauvre vieille apeurée, seule âme qui vive par là, dirait-on, au bruit du moteur a entr'ouvert prudemment ses volets:
« N'allez pas plus loin, mon bon monsieur! Ils viennent et vous allez vous faire prendre!
N'auriez-vous pas vu des automobiles avec des marins, par ici?
Non, monsieur l'officier, pas une, bien sûr! Allez-vous-en vite!.... Ah! malheur de malheur! »
Non point pour me conformer à l'injonction de la bonne dame, mais enfin pour savoir ce qu'a pu devenir R..., je m'écarte de sa maison, puis je repars, pour L..., cette fois- ci. Bing! Une balle au coin d'un mur. Mais à L... il n'y a même plus âme qui vive, derrière les volets clos! Rien!... On sent la présence de l'ennemi partout... Je prends le parti de rentrer à D.... Sans doute le général saura-t-il, lui, quelque chose.
La situation a empiré pendant ma randonnée; D... se barricade, tandis que les troupes de la défense avancée s'y replient en bon ordre.
« Vos voitures? me dit le général P..., elles sont à l'aérodrome de la B.... On vous expliquera pourquoi. Hâtez-vous de les rejoindre... si vous pouvez... et agissez contre les forces allemandes qui gagnent du terrain par la voie du chemin de fer et la route d'A.... »
Le chemin le plus court n'est certes pas de passer par la porte de G..., de retourner au R..., puis de couper sur l'aérodrome, par L..., que je viens de quitter; mais ce sera le meilleur moyen de voir ce qu'il advient, sur la voie du chemin de fer et sur la route d'A..., que cet itinéraire me fera traverser.
C'est pourquoi je le choisis; mais un insurmontable obstacle m'arrête dès le départ: une barricade, en travers de la porte de G..., précisément; on la consolide tandis que l'ennemi attaque. Au delà, une automobile portant des munitions commence à flamber; mon conducteur, aidé de quelques soldats, va l'éteindre. Par la porte d'A... la consigne est de ne plus laisser passer personne, puisque les Allemands sont là, tout près....
Vais-je donc rester bloqué dans cette ville que je me prends à maudire, et finir, qui sait, misérablement, loin de mes « armes »?
Déjà les obus tombent dru sur les faubourgs.
Je file â toute vitesse vers la route d'Es...
Chance! Le chemin est encore libre de barricades.
Il y a bien des Boches qui veulent entrer; mais moi je veux sortir... et nous sortons!
Par là, bien que le détour soit assez long, j'arriverai à l'aérodrome, quand bien même le diable se mettrait de la partie.
M'y voilà!... et je ne sais lequel, de R... ou de moi, est le plus satisfait.
Il m'explique ce qui est advenu: « Vous aviez à peine quitté le R..., ce matin, commandant, qu'un avion ennemi survolait le groupe. Nous ne croyions certes pas être l'objet de ses investigations: c'eût été nous donner trop d'importance; nous nous imaginions plutôt qu'il cherchait à repérer notre artillerie.
« Toujours est-il qu'il lâcha une espèce de fusée au-dessus de nos têtes, et quelques instants après les shrapnells pleuvaient autour de nous. Je jugeai bon de nous éloigner de là, et, me doutant bien de ce qui se passait aux environs, je résolus d'aller vous attendre ici, après en avoir avisé le général.
« Malheureusement, une de nos autos-mitrailleuses se refuse à marcher. »
En effet, elle est bien mal en point: il y a quelque chose de détraqué dans sa « boîte de vitesses ». Que faire de cette voiture impotente, alors qu'il faut se remettre en marche sans tarder pour « agir contre les forces allemandes qui gagnent du terrain »?
Après tout, si D... se barricade, cela ne signifie point que le danger soit sans recours pour la ville même; la réparation indispensable ne sera pas de longue durée, d'ailleurs; je sais que nous trouverons là, et seulement là, les moyens de l'effectuer rapidement; et puis... il n'y a pas d'autre solution. J'ordonne donc l'envoi à D... de la voiture avariée; elle y entre sans difficulté, à la remorque de sa semblable; puis le reste du groupe file à bonne allure vers Q...-la-M....
Il est tard, déjà, et si nous devons combattre, il faudra profiter des derniers instants de clarté suffisante.
En me rendant à la B..., je n'ai point aperçu l'ennemi, soit en coupant la ligne du chemin de fer, soit en traversant la route d'A... et pourtant les Allemands « sont là »; le général me l'a dit, et en outre, il règne tout autour de nous ce silence, ce « vide » si particuliers, qui inquiètent les nerfs....
Par un chemin à travers champs, nous avançons vers le sud de Q..., jusqu'à la crête d'un petit mamelon d'où l'on domine B... A vrai dire, nous nous y trouvons complètement à découvert, et ceux qui sont en bas pourraient très nettement voir les silhouettes de nos voitures se détacher sur le ciel embrasé du couchant. Par bonheur, il y a là trois meules de paille; les autos en batterie sont en hâte recouvertes de gerbes, au travers desquelles passe seule la bouche des canons.
A peine sont-elles ainsi dissimulées, qu'un matelot en vigie au sommet d'une meule attire mon attention et m'indique la direction de B...
Je fouille les abords du village à la jumelle; R... en fait autant.
Point d'erreur possible: des fantassins gris, à la queue leu leu, se glissent, en courbant l'échiné, au passage à niveau.
Aussitôt, nos pièces ouvrent le feu sur eux; la distance est bonne; une pluie de mitraille tombe au point voulu. L'ennemi ne passera pas là tant que nous serons ici!
Ah! Si nous pouvions compter encore sur quelques heures de jour!
Mais il fait presque nuit... Il faut bien sortir de nos gerbes de paille et rejoindre notre cantonnement. Au moment où nos cachettes s'effondrent, quelques obus éclatent auprès d'elles....
«Trop tard, messieurs!... et « à la revoyure », comme on dit en bon pays poitevin! »
2 octobre 1914. Nous avons cantonné cette nuit à L... Les Allemands sont entrés dans D.... Le général P... n'a pu sortir delà ville qu'en se faisant jour à travers les troupes ennemies.
Que sont devenues nos deux autos-mitrailleuses?
Les reverrai-je jamais?
3 octobre 1914. A H.-L..., dans la matinée, nous retrouvons le général, et j'ai la grande joie de voir rallier les hommes surpris dans D..., sauf deux.
Ils ont eu le temps de mettre hors d'usage mitrailleuses et moteurs, puis se sont dégagés en faisant le coup de feu dans les rues, en traversant ensuite les troupes d'investissement...
Il y a « deux disparus » dans notre petite famille; mais je ne veux point me laisser émouvoir par ces premières pertes.
Les deux autos-mitrailleuses du régiment de spahis auxiliaires algériens, auquel nous continuons d'être affectés, s'uniront désormais au 1er groupe d'autos-canons, et voilà tout!
Certes, ces voitures non blindées, avec leur simple carrosserie de tourisme, ne valent point celles que nous avons perdues, si imparfaites qu'elles fussent. N'empêche que leurs brillants exploits depuis le début de la campagne, sous les ordres du capitaine L..., sont une garantie de la précieuse collaboration que nous pouvons en attendre.
IV : Traqués!
Sur le plateau de Bois-B..., nous attendons depuis ce matin que s'offre l'occasion de nous employer.
Dans deux heures il fera nuit, et nous devrons songer bientôt à gagner notre cantonnement.
Ma foi! Ayant pris goût à la bataille, nous maugréons passablement contre le sort qui, aujourd'hui, ne nous a pas permis de tirer un seul coup de canon.
Le capitaine L... est sans doute plus favorisé, car depuis quelque temps déjà, on entend, du côté de D..., de fréquentes rafales de mitrailleuse, et nous savons qu'il est par là.
L'ennui de notre inaction s'aggrave, à vrai dire, du spectacle qui se déploie devant nous. Tout près, dans un repli de terrain, une division entière de cavalerie est massée, prête à agir, et sur la crête qui la dérobe aux vues de l'ennemi, les obus tombent avec un fracas étourdissant. Que le tir s'allonge d'une centaine de mètres, et ce sera le massacre de ces cavaliers dont le sang-froid fait notre admiration.
Quelque part aux environs, notre artillerie a dû souffrir beaucoup. Voici qu'en effet passe devant nous, venant du côté d'I.-lez-E..., une lamentable file d'artilleurs blessés que convoient les brancardiers; même, on transporte pas mal de morts, des cadavres tout noirs, grillés...
Une des autos du capitaine L... vient à toute vitesse vers nous.
Quelle nouvelle peut-elle bien apporter? Notre camarade nous demande simplement de le rejoindre à D... sans retard, si nous ne sommes pas occupés ailleurs. L'infanterie ennemie débouche en effet de B... et marche en force sur la position qu'il occupe: quelques coups de canon « dans le tas » seraient on ne peut plus souhaitables.
Vite! Un tour de manivelle, et en route!
Quand nous arrivons à D..., nous y trouvons le capitaine L... perché avec une de ses voitures sur le monticule de la gare et offrant ainsi une belle cible aux tirailleurs allemands qui progressent dans la plaine. Les balles ronflent autour de lui, sans qu'il s'en soucie.
Il n'y a pas de place malheureusement pour nous là-haut.
D'autre part, le village est en contre-bas, et, dans ce creux de la route, nous ne voyons rien. Un escadron de dragons combat à pied, gardant les issues; à plat ventre derrière de maigres haies, ils tirent posément.
Cependant, l'auto-mitrailleuse de L... cesse le feu, descend rapidement la pente et nous rejoint. La position est devenue intenable pour elle, car, très haute sur pattes, elle n'est pourvue d'aucune protection. Bien qu'elle ait littéralement fauché des sections entières de fantassins, d'autres n'en avancent pas moins.
Force nous sera donc d'attendre que l'ennemi paraisse au sommet du remblai du chemin de fer pour l'attaquer, puisque nous sommes dans une cuvette d'où l'on n'a pas la moindre vue...
Au rebord de la crête toute proche, des dragons collés à terre surveillent la marche des Allemands, qui, enhardis par le silence, de la mitrailleuse qui leur faisait tant de mal, progressent rapidement et de tous les côtés à la fois.
On en signale déjà à 400 mètres, qui se faufilent à l'abri du talus de la voie ferrée, devant nous. D'autres viennent par la route d'H.-L... et nous débordent par l'Ouest; et comme pour compliquer une situation déjà passablement critique, des coups de feu se font entendre aussi, franchement à l'Est, si bien que nous nous sentons traqués, nettement menacés d'un encerclement qui, nous contraignant à rester dans notre trou, pourrait être fatal.
J'enrage de ne pas pouvoir faire ouvrir le feu! Mais, sur quoi tirer? puisque c'est à peine si, de temps à autre, nous parvenons à découvrir l'échiné ronde de quelque tirailleur gris, courant d'abri en abri, le dos courbé! Nous trouvons qu'ils ressemblent à de gros poux!
Mais tout de même notre indécision ne sera plus de longue durée; car « filtrant » un à un, les fantassins ennemis ont réussi à se grouper en nombre important derrière un parapet de maçonnerie, d'où ils dirigent sur nous un feu nourri.
Clac! clac! clac! les balles déchiquettent le mur de briques contre lequel nos voitures sont rangées.
Zing! Zing! Elles ricochent sur les faibles carapaces qui protègent la tête des conducteurs et sur les masques des pièces.
Il n'y a pas une seconde à perdre, et je commande:
« A 300 mètres! Sur le parapet, feu! »
Aussitôt, les coups tombent dru au point indiqué.
L'escadron de dragons en profite pour se remettre en selle et se replier.
Malheureusement, ce parapet est désespérément épais et solide!
Nous tapons dedans sans y occasionner grand dommage, et si l'ennemi a ralenti son tir, il n'en continue pas moins une fusillade à très courte distance et qui devient très dangereuse, d'autant plus que maintenant nous sommes seuls et que des détonations de plus eu plus rapprochées nous indiquent clairement que l'encerclement se resserre...
Bref, il est temps de plier bagage, grandement temps... J'ordonne de mettre les moteurs en marche; celui de la voiture de tête, dans l'étroit couloir que nous devrons obligatoirement suivre pour avoir quelque chance de nous en tirer, refuse de fonctionner!
Diable! S'apercevant de notre embarras, l'ennemi nous harcèle avec plus d'acharnement, convoitant une si belle proie!
Par bonheur, il tire trop haut, sans songer à corriger son feu.
Nous répondons tant bien que mal, à coups de fusil....
Enfin! Le moteur récalcitrant se décide à ronfler, et nous pouvons partir.
Le démarrage est brusque! L'homme qui tournait la manivelle de mon auto, surpris, n'a pas le temps de reprendre sa place sur le siège; il saute sur le capot et c'est ainsi que nous l'enlevons, jusqu'à ce que, nous étant suffisamment avancés sur notre chemin de repli heureusement libre, le groupe puisse stopper en toute sécurité.
L'engagement a été chaud; mes hommes ont été superbes; nous nous en tirons sans la moindre blessure; aucune voiture ne souffre dans ses organes essentiels. Comme je suis fier de sentir tous mes braves matelots vibrer encore d'enthousiasme et de noble émotion!
Il fera bon au cantonnement de G..., sur la route d'A... à D..., vers lequel nous nous dirigeons à bonne allure.
La nuit froide est très noire, et des incendies, en divers points, marquent le champ de bataille.
Avec l'aide de ma lampe de poche, je suis notre itinéraire sur la carte.
Mais quoi? Cette grande lueur... là-bas? Il faut bien se convaincre: c'est G... qui flambe! Et si G... brûle, c'est donc que l'ennemi a gagné considérablement de terrain vers A...? S'il en est ainsi, où aller?
Avant tout, notre direction primitive, même en évitant G..., me semble peu sûre, et je me décide à gagner, par B..., les faubourgs nord d'A....
Dans le quartier Saint-N..., les aimables propriétaires d'une très accueillante maison nous reçoivent fort bien, en dépit de l'heure avancée et de l'inquiétude générale. Sans trop abîmer la pelouse, nos voitures se rangent, « face à la sortie »... On vient de m'apprendre, en effet, que les troupes cantonnées par là et, en particulier notre goum, avaient reçu l'ordre de se porter ailleurs.. Et je dormis « en alerte »..., malgré la journée harassante; R... subit le même sort, et vers le mystère inquiétant du grand parc trop feuillu et trop sombre à notre gré, nos sentinelles tendirent le réseau serré de leur active surveillance.
V : Autour de Pommes de Terre Frites
6 octobre 1914. A 9 heures, nous sommes à N.-les-M..., où le général commandant le ...e corps de cavalerie nous a envoyés, en prévision de la chaude action qui va s'engager aux alentours d'A. N....
Cette région regorge encore de monde, et lorsque nous traversons les corons populeux, une marmaille innombrable, d'un blond déteint, barbouillée de charbon, crie à tue-tête, gambadant autour des mères tout amusées aussi.
Amusées! C'est qu'apparemment nos voitures bizarres les étonnent; elles se divertissent du pompon rouge des matelots!
Amusées! Et pourtant, les Allemands s'insinuent partout; déjà, ils tiennent les fosses, à l'Est; ils avancent, profitant de la multitude des maisons éparses et dont chacune favorise leurs embuscades.
Après avoir recueilli, à N.-les-M..., les renseignements nécessaires, nous nous remettons en marche sans perdre de temps, car vers le Sud le canon tonne; les obus tombent dru dans la « trouée d'A... », là où la route de B... passe au pied de N.-D.-de-L... et suit le bois de B... C'est cette même route que nous prenons, en quête d'une position rapprochée favorable. Une reconnaissance me détermine à la choisir dans B.-G....
Je sais que nos troupes, face à l'Est, tiendront tête à l'ennemi qui progresse par le Nord de L... et d'A... et nous aurons des chances, nous autres, de le prendre de flanc.
Toutefois, ces corons alignés, ces bourgs jointifs et très étendus ne me disent rien qui vaille.
Corons d'A..., de B.-G..., G... tout cela se touche, formant une agglomération inquiétante, dont les lisières ne nous appartiennent point... et puis, par ici, le « vide » s'est tout de même fait, presque complet.
Au pont du chemin de fer, une barricade bouche le passage; des cavaliers la gardent et déjà leurs vedettes signalent l'ennemi au delà, dans G... même.
Vers l'Est, un vallonnement restreint le champ de la vue, qui ne s'étend librement que vers le Sud. Tant que la barricade tiendra, nous ne serons point en mauvaise posture.
Pour l'instant, la canonnade seule prouve qu'on se bat non loin de nous.
Quoi qu'il en soit, il convient d'utiliser sagement cette impossibilité momentanée d'agir, car, en des circonstances pareilles, la minute qui vient peut différer tellement de celle qui passe! Aussi, songeons-nous... à déjeuner.
Précisément, près du pont du chemin de fer, une maison d'aspect accueillant est encore habitée; nous nous y présentons pour y cuire notre maigre pitance, et voici qu'une maman au clair regard engageant, accompagnée de ses deux grandes filles gaies, alertes... et jolies, nous fait aussitôt entrer dans une cuisine propre comme un salon, où grésillent sur un beau fourneau reluisant, des pommes de terre frites alléchantes.
Aubaine! Il est entendu que nous en aurons notre part, et même, certain bon « pâté de famille » sera entamé en notre honneur!
« Il n'y a pas de danger, n'est-ce pas, messieurs? »
Et nous affirmons que non... sans trop savoir.
Tout ceci est fort bien; mais n'empêche qu'en dépit de nos propres paroles encourageantes, nous ne saurions dire, en toute sincérité, si le reste de ce pâté en terrine, si français... ne fera pas le régal prochain de quelques Teutons.
Donc, il faut veiller. L'officier de cavalerie de garde au pont voisin, le capitaine L..., R... et moi, nous ferons le quart à tour de rôle, au grenier de la maison ou sur la route.
Notre camarade cavalier vient précipitamment interrompre notre repas; c'est vrai! la guerre! En familières causeries avec nos aimables hôtes, nous l'avions, ma foi, presque oubliée!
« Mes vedettes avancées se replient, nous dit-il; l'ennemi en force marche vers la crête et nous débordera bientôt; je n'ai qu'un peloton réduit avec moi; je crois donc ma mission terminée.
Entendu! seulement, défaites avant de vous en aller, votre barricade, qui pourrait désormais nous être plus nuisible qu'utile; il ne faut pas qu'elle puisse servir à l'adversaire, et puis, quand elle ne fermera plus le chemin, mes voitures auront le champ libre vers G... »
Adieu pâté! Adieu frites dorées! Adieu braves gens!
Plus de vedettes aux aguets; plus de renseignements; plus de « sûreté », plus rien et la crainte d'une surprise me tourmente. Il faut y parer dans la mesure de nos moyens. Laissant donc R... à la garde des voitures, je décide de pousser, avec le capitaine L..., une pointe en auto vers l'« Arbre de Condé »: là, au sommet de la crête, nous pourrons voir l'autre versant. Déjà, quelques coups de feu sont partis d'un groupe de maisons, près de la voie ferrée. Revolver à la main, nous avançons doucement, scrutant les abords: les fossés, les murs, les haies, les portes et les fenêtres.
L'automobile va atteindre le point culminant de la côte, lorsque soudain deux cavaliers casqués, à grands manteaux gris, se dressent devant nous. Grimpant de l'autre côté, ils ne nous avaient point vus non plus. Ils semblent immenses, sur leurs chevaux ainsi perchés sur l'échiné du coteau et leurs silhouettes se détachent nettement sur le ciel pâle.
Nos revolvers vont partir... mais d'une volte brutale, ils ont fait demi-tour, et s'enfuient au galop....
C'est égal! Éventés, nous ne pousserons pas plus avant. Aussi bien, n'est-ce point utile. Il n'y a plus qu'à retourner vite à nos voitures.
R... y fait personnellement bonne garde, tandis que quelques hommes veillent, derrière des buissons ou des clôtures.
Mais voici que tout à coup, des rafales de 75 se déclenchent dans le Sud; elles sont visiblement destinées à un grand nombre de meules de paille dressées par là dans la plaine.
Nous comprenons immédiatement. En effet, nous voyons d'abord quelques Allemands qui, le dos courbé sous la pluie de fer, se détachent de ces meules, interposées entre eux et nous... et courent pour essayer de disparaître derrière la crête d'où ils sont venus; mais ils tombent en route, et pourtant le nombre augmente, de ceux qui les imitent.
A notre tour! Feu! et les détonations sèches de nos petits canons se mêlent au miaulis du grand frère, faisant vibrer les vitres de l'accueillante maison où, tout à l'heure, dans un calme trompeur, nous avions, qui sait, oublié... ne fût-ce qu'un instant!
Des chevaux parcourent le champ de bataille, affolés; beaucoup tombent aussi.
Les ennemis, que notre artillerie traque par devant, se découvrent en masse, fuyant, éperdus. Pan! pan! pan! nos canons leur coupent toute retraite et les couchent à terre....
Ce sont des uhlans, qui étaient là... descendus de leurs chevaux... un escadron. Je crois que pas un n'a échappé.
Cependant, cette vive action, engagée vers le Sud, nous a fait obligatoirement négliger la surveillance dans les autres directions. Les Allemands en ont profité pour se glisser dans-B.-G... par le Nord, puisque de ce côté une fusillade dense et toute proche commence. Les balles ricochent un peu partout... sans atteindre personne. Le temps presse. Une auto-mitrailleuse du capitaine L... se met en position et « fauche » la haie qui masque les tireurs. J'en profite pour lancer vers eux une patrouille que le matelot D... conduit, mais avec plus d'insouciance et de bravoure, certes, que d'à-propos....
Comme elle marche à découvert, l'ennemi s'acharne contre elle; et les « miens » gambadent comme des polichinelles; on dirait qu'ils sautent par-dessus les balles! On va me les tuer tous!... Je les rappelle, et leurs manières de clowns me font presque rire, malgré le danger qu'ils courent....
Je leur « lave la tête » mais à quoi bon? Quel matelot comprendra jamais que la vaillance aveugle ne résume point toutes les qualités militaires?
Ce qui me surpasse, c'est que malgré tout ils aient pu voir quelque chose. Ils m'affirment que c'est une compagnie de cyclistes, qui est là, derrière cette haie. En effet, je les reconnais à mon tour. Le capitaine L... les mitraille posément; ils ripostent très maladroitement.
Cependant nos canons ne tirent plus, n'ayant plus rien à tuer; ces cyclistes sont trop près pour eux; d'ailleurs, nos obus écor-cheraient à coup sûr des maisons françaises dans la bagarre, et c'est inutile.
Donc, sur la route, sans y prendre garde, nous nous sommes groupés autour de la mitrailleuse, jugeant les coups, sans penser pour l'instant à autre chose: ce qui se passe là, dans ce petit coin, résume pour nous la « guerre ».
Rrran! une grêle de balles à nos pieds... rrran!... suivie d'une autre... mais il n'y a plus personne, heureusement. Une troisième salve, nous surprenant là, nous aurait tous fauchés à notre tour.... Ouste! Il est temps! Les gredins! Ils ont porté une mitrailleuse quelque part... tout près.
En un clin d'oeil, nos voitures sont en route, avec tout leur monde sain et sauf.
Il s'en est fallu de.... Mais ne pensons pas à cela!
Le soir de cette journée, deux matelots causaient avant de s'endormir dans leur paille:
« Dis donc? C'est pas Dieu possible! Y a une mascotte au groupe!
J'sais pas! Mais v'là pas huit jours qu'on est au front et c'est la troisième fois qu'on passe par un p'tit chemin... Bon d'là! Si ça continue, faudra d'la veine pour tirer tous ses os de c't'histoire!
Y a une mascotte, que j'te dis! Quéqu' chose... une belle dame qui veille sur nous... tu sais... avec une robe blanche et des fleurs dans les bras... des lis, des lilas et pis des roses....
T'es maboul', tiens! Roupille donc, au lieu d'dire des âneries.
« Et puis, j'm'en f... après tout! J'I'y d'mande seulement que d'persister, à ta belle dame.
« Bonsoir, vieux! »
VI : Nuit de Chateau
9 octobre 1914. Nous avons passé la nuit au château de B..., après avoir vainement tenté d'agir contre le village de R...
Quel confortable séjour, et comme j'y-ai mal dormi! Nous savions que nous cantonnions à courte distance derrière un « trou » de notre ligne, et c'est en épiant les moindres bruits que sur mon grand lit moelleux j'ai compté tant de lentes heures.
Vers 2 heures du matin, le colonel du J..., mon voisin de chambre, vint me trouver, bien court-vêtu, à dire vrai:
« Avez-vous entendu?
Oui, mon colonel! de nombreux coups de fusil.
C'est extraordinaire ce que je me sens mal à l'aise ici. Nos avant-postes sont plus que maigres... et si l'ennemi s'en doutait.... Nous voyez-vous surpris dans ce maudit village?
Non, mon colonel! Je ne vois pas cela. Ces coups de feu, après tout, ne sont peut-être dus qu'à l'énervement des goumiers qui gardent les issues.... Ils m'ont paru en effet tout proches, et si les Allemands étaient si près, nous le saurions bien, quand le diable y serait? »
De fait, ce n'était que cela; mais le colonel n'en rechaussa pas moins ses bottes; je l'entendis descendre, puis jurer contre les molosses enchaînés qui grognaient trop fort à son gré, près de la grille du parc.
J'en augurai qu'il partait en ronde, et dès lors, je pouvais être tranquille. Puisqu'il veillait, il m'était loisible de m'en dispenser et rien ne m'interdisait plus de dormir sur mes deux oreilles. Tant qu'il ne serait pas tué ou surpris « en personne », je savais que l'ennemi ne nous « aurait » point et que dix escadrons de fougueux Arabes, dans la main de ce chef incomparable, auraient vite fait de boucher le « trou » qui nous inquiétait.
Je pouvais dormir!... et pourtant le sommeil ne vint point! Si mes yeux se fermaient, je ne pouvais me dispenser d'écouter d'écouter les « bruits du silence » ces vagues rumeurs nocturnes, bruissement du vent dans les branches; grincements sournois des troncs d'arbres, dans ce parc touffu, sous mes fenêtres; plaintes inexpliquées des chiens de garde; appels gutturaux de nos cavaliers d'Afrique, des gens qui se disent les choses les plus simples sur le ton rogue et criard des plus aigres disputes.
Il fallut que vînt l'aube pour me remettre d'aplomb.
Alors, le grand lit douillet me parut encore meilleur, après cette insomnie. Mais déjà R..., son inséparable porte-cigarettes en merisier aux dents, était levé; j'entendais son pas sur le gravier, autour de la pelouse, et une honte me prit, qui m'empêcha de céder à la tiède attirance des draps fins, fleurant la lavande.
Au cas où ma paresse l'eût emporté, peut-être m'eût-il dit:
« Commandant, vous avez eu tort! » comme il me le disait si affectueusement parfois. Non! je ne voulais point risquer de mériter sa juste réprimande....
D'ailleurs, on nous appelait au calvaire de B.-au-B..., et il était temps de partir.
VII : Douloureuse Alerte
10 octobre 1914. Joie!
Hier soir, j'ai reçu l'ordre suivant: «Tout ou partie des autos-canons et autos- mitrailleuses du 1er groupe ira à H... avec la mission ci-après: Reconnaître la force, la composition et la direction des colonnes de cavalerie ennemies signalées dans la direction d'H.... Reconnaître si ces colonnes de cavalerie sont suivies de troupes d'infanterie. »
Le colonel du J... désire garder à sa disposition la moitié de mes voitures; je les lui laisse donc, sous les ordres de R... et, avec l'aulre moitié, je me mets en route de grand matin. Jamais les kilomètres ne nous ont paru si longs!
La route prudente est celle de Saint-O...; là, nous apprenons que la veille, un parti d'Allemands a envahi la gare d'H..., on l'en a chassé; mais les faubourgs n'en sont pas moins menacés. Nous allons donc y pousser une pointe, pour avoir des renseignements plus précis; mais déjà, je vois que je devrai, m'inspirant des circonstances, modifier les instructions qui m'ont été données.
A H..., en effet, le général R... est sérieusement aux prises avec les avant-gardes ennemies. Il voudrait nous retenir! mais rester là serait aller contre l'esprit des ordres que j'ai reçus, qui sont de « reconnaître », je le comprends bien, ce qui se passe à l'extrême droite allemande.
Pour cela, il faut remonter sans retard vers le Nord; puis redescendre par la Belgique, par Furnes, Dixmude, jusqu'à Ypres. Ne me parle-t-on pas de patrouilles de uhlans qui auraient fait leur apparition aux environs de Bergues?
Je décide donc, d'aller à Dunkerque. De là, une fois complétés nos approvisionnements, nous chercherons à contourner les forces de cavalerie signalées, ne négligeant pas de les combattre, si l'occasion s'en présente.
Nous sommes à Dunkerque au point du jour, le 11 octobre. Il est entendu qu'aussitôt après le déjeuner, nous nous mettrons en route pour Furnes.
Mais, à 9 heures, on m'appelle à la Place, où il y a un message téléphonique pour moi: « Le groupe d'autos-canons sous votre commandement se rendra immédiatement à Doullens, où il recevra de nouveaux ordres ».
Patatras! et le beau rêve s'enfuit.
Nous arrivons à Doullens le soir même. Le général m'attendait avec impatience. Il a une navrante nouvelle à m'annoncer: R... a été tué pendant mon absence et les voitures qu'il commandait sont hors de combat... peut-être aux mains de l'ennemi. Alors, on m'a rappelé. Dès demain matin, j'irai à B... où le colonel du J... m'expliquera....
Fatalité!
Je n'arrive pas à comprendre comment R..., avec son jugement si froidement juste, son coup d'il si sûr, a pu se lancer dans une si funeste aventure. Peut-être l'a-t-on mis en demeure d'exécuter coûte que coûte quelque chose d'inexécutable?
Et il a fallu que cela se passât sans que nous prissions, nous autres, « en ballade » dans le Nord, notre part des dangers encourus?
Je suis désespéré; mes hommes également, et c'est en remuant de bien tristes pensées que nous roulons vers B....
Dès que nous y arrivons, j'interroge auxieu-sement le premier soldat rencontré:
« Le lieutenant R...?
Il est là!... »
Ah! au moins a-t-on pu ravir son corps aux Boches maudits! Pauvre ami! Je vais donc le voir, couché pour l'éternel sommeil, gardé par quatre goumiers sabre au clair, horriblement défiguré, en morceaux, qui sait?
« Holà! Hé! Commandant! Où allez-vous donc? déjà revenus? »
Par exemple! R!... R!... « en chair et en os », heureux de vivre, comme toujours.
On s'explique.
La catastrophe est simplement imaginaire, résultat d'un de ces « on-dit » qui circulent si souvent aux abords des champs de bataille... tout comme ailleurs.
C'est égal! Dire que c'est pour cela qu'on nous a rappelés!...
J'enrage!... mais je suis bien content... tout de même.
VIII : Neuf-Berquin
13 octobre 1914. De grand matin, l'ordre nous est donné d'aller à Mer, à la disposition du général M... dont la brigade attaque Neuf-Berquin fortement occupé par l'ennemi. Mais, à Mer, le général n'y est plus; il s'est porté beaucoup plus en avant, et c'est à 200 mètres des lignes allemandes que je vais prendre ses ordres.
L'adversaire a poussé quelques tranchées au delà du village; l'une d'elles coupe la route; nos autos ne passeront donc pas par ici; mais, en cherchant bien, nous trouverons sans doute une bonne position pour battre la Chapelle-Hemerie, qu'il a solidement organisée.
Je pars donc, avec le capitaine L..., dans le but de découvrir un endroit favorable, aux abords de Mer.
Nous avons laissé notre voiture en arrière, et c'est à pied que nous nous dirigeons vers une scierie qui, par l'agencement de ses divers bâtiments, pourra nous permettre de dissimuler suffisamment nos autos.
Son mur de clôture nous masque bien; nous pouvons donc, en toute sécurité, procéder à notre reconnaissance. Elle est presque terminée, lorsque l'éclatement tout proche d'un obus, au delà de ce mur, excite notre curiosité. Nos têtes se montrent.... Un avion de chez nous, impotent, et forcé sans doute d'atterrir dans la plaine, a roulé jusque-là, et les Allemands ont commencé de le canonner.
Rrrrac! Un nouvel obus qui éclate, fusant, celui-ci, juste au-dessus de nous...
Zzzzz! la lourde douche de fer tombe en jet sans qu'une de ses gouttes meurtrières nous atteigne. Cela a fait voler la terre, les cailloux, haché les planches éparses.
Est-ce possible? Chance! Nous n'avons rien.... Un troisième coup suit de près, heureusement un peu court.
Nous rejoignons l'automobile, ne pouvant pas songer à nous installer là. « Ils » vont s'acharner sûrement contre cet avion, et puis, on dirait que la scierie elle-même les tente: tout ce bois amoncelé, quel beau brasier cela fera!
C'est à La B... qu'en fin de compte, nous allons prendre position, pour battre le clocher de Neuf-Berquin, qui abrite un observateur boche.
A la jumelle, je le vois agiter des fanions par l'embrasure ogivale, au-dessus de l'horloge.
Le général M... nous demande de le contraindre à se retirer....
Pan! un peu trop court....
Pan! dans l'horloge (tant pis!)
Pan! en plein dans la fenêtre d'où l'autre faisait ses signaux....
Assurément, il n'y reparaîtra plus... et nous continuons notre feu; il est pénible de tirer sur toutes ces maisons françaises... mais puisqu'elles sont pleines d'ennemis!
Nous devons leur faire du mal, car voici qu'une grêle de balles fauchent maintenant la route où nous sommes; puis l'artillerie s'en mêle; un premier coup, qui nous est manifestement destiné, tombe dans un champ tout proche; un autre obus suit de près, et, plus rapproché, nous éclabousse; il ne faut pas leur laisser le temps de trouver la « fourchette », et j'ordonne aux voitures engagées de cesser le feu et de rompre momentanément, pour désorienter ce tir de réglage, tandis que je reste auprès du général, à l'abri précaire d'une maisonnette déjà pas mal ébréchée; chaque fois qu'à l'angle où il se tient, il hasarde la tête pour mieux voir, une salve fouette le mur.
Mon ordre de repli a provoqué des... sourires sur le visage de quelques-uns des officiers qui l'assistent. Évidemment, on ne nous connaît guère, dans cette brigade... et peut-être se dit-on: « En voilà qui font du bruit... tant qu'ils n'ont rien à craindre... mais dès qu'un obus s'approche... il n'y a plus personne.... »
Chers camarades! J'ai feint, n'est-ce pas, de ne point comprendre? Ménager ses forces pour être assuré de cogner plus fort ensuite est une méthode sage et qui n'implique pas obligatoirement « la frousse »....
A un autre, marin comme moi, qui était resté bon dernier à la garde d'un pont avec ses autos-mitrailleuses, alors que toutes les autres troupes s'étaient depuis longtemps repliées, on dit de même, un jour, alors qu'enfin, ne pouvant plus tenir, il les ralliait:
« Comment! Monsieur! Vous avez lâché le terrain?... Vous f... le camp?... »
Et savez-vous ce qu'il répondit?
Il répondit tout simplement, pas mal en colère, je le confesse:
« Je ne lâche pas le terrain et je ne f... pas le camp: je ne fais que vous suivre.... »
Petite digression, sans la moindre amertume, d'ailleurs. Et puis, il faut avouer que nos rieurs ne riaient plus du tout, une demi-heure plus tard... car ils avaient dû rompre obligatoirement à leur tour, précisément au moment où mes voitures revenaient au combat et prenaient même, vers R..., une position beaucoup plus avancée.
Cette fois, abandonnant la route trop facile à repérer, je les postai dans un champ, pour mieux dépister les observateurs d'en face et pendant une heure, jusqu'à la nuit et jusqu'à l'épuisement complet de nos munitions, le « groupe » ne cessa d'accabler l'ennemi, bien qu'une fusillade nourrie, bien réglée, nous harcelât sans merci, tuant ou blessant beaucoup de monde... à côté!
La mascotte!
Cette rude journée terminée, un capitaine de chasseurs voulut bien me remercier de l'aide si efficace que nous avions pu lui prêter, puis il ajouta:
« Je vais « de ce pas » demander que l'on cite votre groupe à l'ordre de l'armée! »
Ce pas... il le fit, mais une balle en pleine poitrine, le couchant à terre à mes pieds... l'empêcha d'en faire un deuxième....
14 octobre 1914. Saint-Venant. Nous resterons ici deux jours, pour nous pourvoir de munitions et « fourbir nos armes ».
Ce soir, grâce à l'ingéniosité de R..., le dîner a été presque succulent; et pourtant, ce n'est point chose aisée de « chercher sa pâture » dans la petite ville, dont la population soudainement quintuplée par la présence exigeante clés troupes oblige chacun à se contenter de la portion congrue.
L'hôte aimable qui m'accueillit a eu, ma parole, une curieuse fantaisie: il y a, en effet, dans ma chambre, toute une bibliothèque emplie des uvres de Mme de Saint- Venant, l'abondant auteur de la Religieuse par amour, de Rose de Valdeuil, l'Heureux Naufragé, Florella et quarante autres romans.
Il y a aussi certain Précis du roulis sur mer houleuse, du mathématicien Saint- Venant.
Dirai-je que je m'attardai seulement à feuilleter l'un ou l'autre de ces volumes, si soigneusement rangés sur leurs tablettes? Ce serait mentir.... J'avais mieux à faire: il me fallait dormir, « récupérer », sombrer pour le plus long temps possible dans le bienfaisant oubli!
Malédiction! Vers minuit (en voilà-t-il pas une heure pour déranger les honnêtes gens!) un planton du Q. G. vint soumettre à mon visa vingt pages d'ordres et d'instructions dactylographiés, pour la journée du lendemain....
Confiant dans la promesse qu'on m'avait faite de ne pas utiliser mon groupe ce jour- là, je songeai que j'aurais assez de temps... à une autre heure, pour lire ces instructions et ces ordres, me contentant de les parcourir de fort mauvaise humeur, il faut l'avouer, et je me rendormis après avoir griffonné ma signature au bas de la dernière feuille.
Catastrophe!
Au point du jour, grand branle-bas! Un cuirassier lourdement botté vient brusquement m'informer que le chef d'état-major me demande « sur-le-champ ».
Or, le chef d'état-major n'est point tendre, je le sais.
Aussi, à peine suis-je en sa présence, que son interrogation me paraît tout à coup redoutable:
« Que f...-vous ici?
Mais... mon colonel....
Alors, vous n'êtes pas capable de comprendre les ordres qu'on vous donne? Vous dormez encore, quand vous devriez être en route depuis une bonne heure déjà? Pourtant, vous avez vu la « décision »? et son doigt tremblant d'indignation me désigne deux lignes insidieusement placées au beau milieu d'une page que... ma foi!... j'avais bien mal lue, à dire vrai!
« Le 1er groupe d'autos-canons de 37 sera à X... pour 6 heures. Son commandant se mettra, dès son arrivée, aux ordres du général R.... »
Rien à dire! Pas d'excuse possible! J'ai commis une faute militaire très grave: il faut y parer au plus vite.
Heureusement, mes hommes sont tous sur la place, où nos voitures ont passé la nuit. R... est là aussi, veillant à mille détails avec son assiduité coutumière.
Ouste! Ça ronfle! Nous en « mettrons » davantage, pour rattraper un peu le temps perdu.
Ai-je bien compris? Puisqu'on m'ordonne d'aller à X..., c'est donc que l'ennemi n'y est plus? Bonne affaire! Nous avançons. Les conducteurs sont pris d'un enthousiasme qui leur donne toutes les audaces; le long convoi file... file, et tangue et roule sur la route défoncée!
Je l'arrête à quelques centaines de mètres des lisières du village incendié.
X... est à nous, mais c'est un monceau d'éboulis fumants que nous ont laissé les Boches!
Ce n'est pas sans peine qu'au milieu de ces ruines, je parviens à joindre, sous un appentis qui grésille encore, le général R...
Il veut bien ne point me reprocher un retard dont je m'excuse de mon mieux: en effet, rien ne presse pour l'instant.
« La nuit a été rude, me dit-il, mais à l'aurore nous entrions dans le village; en ce moment, je fais reconnaître et patrouiller au delà; voyez comme le terrain est plat devant nous. Cette ferme, et puis cette autre, là-bas, sont encore occupées par de petits partis ennemis; je vous demande seulement de les canonner, pour que le rôle de mes reconnaissances ne soit pas entravé. En outre, vous enverrez une auto- mitrailleuse dans la direction d'Es...; les Allemands tiennent fortement encore la rive droite de la L..., il faudrait les en déloger. »
Tandis que je canonnais les fermes désignées, R... partait donc pour Es... Pendant des heures, j'entendis les « ta-ta-ta-ta » plus ou moins nourris de sa mitrailleuse.
Il ne revint qu'à la nuit tombante:
« Commandant! Ça a chauffé, là-bas! Mais tout a bien marché! »
Et c'est ainsi que, très modestement selon sa coutume, il résumait la situation des plus critique qu'il avait trouvée à Es..., où, grâce à son habileté et au plus admirable sang-froid, dans une rue toute droite, balayée par le feu ininterrompu de l'ennemi, il avait fauché tout ce qui s'était trouvé devant lui... tenant là des heures et des heures... presque seul.
En rejoignant, tard dans la nuit, notre lointain cantonnement à H..., je songeai plus profondément encore que de coutume à la chance qui m'était échue d'avoir eu, comme lieutenant et comme camarade, un officier de cette trempe.
De le savoir si froidement audacieux, des craintes me venaient souvent... et lui- même n'aimait pas beaucoup voir « le commandant » partir pour certaines de ces reconnaissances, dont on peut si bien ne pas revenir....
Ah! mon brave compagnon! Si j'étais capable de gratitude envers les Boches, je les remercierais, oui! car sans eux, je ne vous aurais pas connu, et l'acquisition, même à ce prix, d'un ami tel que vous est chose tellement précieuse!
IX : « Gute Leute »
16 octobre 1914. Doulieu. On nous appela ici ce matin. Les Allemands, il y a quelques heures, occupaient encore ce village au nom évocateur de paix.
Et ce « doux lieu », les barbares l'ont souillé à leur manière, qui est bien la plus répugnante que je connaisse.
Tout ému, le brave curé nous conte comment ils ont détruit son église, quelques instants avant de se retirer. Les murs extérieurs en furent badigeonnés et arrosés de pétrole, aussi haut qu'on put, et cela flamba bientôt « jusqu'au ciel ». La nef s'écroula, puis le clocher, et la cloche, avec un grand fracas, vint s'écraser sur les dalles du porche.... Alors, tout en pliant bagage, les Allemands lancèrent sans doute d'effroyables blasphèmes, avec des Hoch! Hoch! de satisfaction.
« Messieurs, nous dit le prêtre, ce fut vraiment une vision infernale. Ce feu! Ces diables avinés poussant des cris de bêtes de proie... et leurs danses démoniaques à l'entour du pauvre sanctuaire flambant! Ah! ma chère église! » Et sur la face énergique du curé, des larmes abondantes coulèrent sans qu'il fît aucun effort pour les contenir. Ainsi s'en allait toute l'amertume du saint homme, tandis qu'autour de lui une dizaine d'habitants, les seuls qui avaient eu la force de rester là, pleuraient également sur leur ruine totale, sans courage pour rentrer dans leurs demeures saccagées.
X : Dixmude
19 octobre 1914. Avec deux escadrons de goumiers, nous sommes, dans la matinée, aux ordres de l'amiral Ronarc'h, à Dixmude. Notre arrivée sur la grand'place produit quelque sensation; ces cavaliers arabes, que les matelots de la brigade voient pour la première fois, autant que nos voitures bizarres, piquent leur curiosité; mes hommes retrouvent des camarades; on s'interpelle, on parle du pays, tandis que le colonel du J... va prendre les ordres de l'amiral.
Je ne sais guère ce qui se passe dans la région, mais on pressent que quelque chose se prépare; des estafettes courent, des cyclistes vont et viennent, porteurs de plis urgents, des détachements se forment en hâte; évidemment, nous ne « moisirons » pas sur cette place.
En effet, voici le colonel de retour; il me met au courant et m'explique ce que l'on, attend de nous.
Depuis leur échec du 16, les Allemands sont demeurés parfaitement tranquilles; à peine ont-ils envoyé quelques patrouilles vers Dixmude, et ce calme, nous laissant dans l'ignorance de leurs intentions plus ou moins immédiates, n'est point fait pour favoriser notre propre initiative. Il faut donc avant tout « tâter » l'adversaire, afin de l'amener à révéler ses mouvements prochains.
Le capitaine de frégate de K..., avec un bataillon, est allé jusqu'à Essen sans être inquiété; sans doute l'ennemi s'est-il retiré sous la pression de notre cavalerie, qui vient d'enlever Clerckem et menace Zarren. Les goumiers reçoivent donc l'ordre de pousser une audacieuse reconnaissance du côté de Bovekerque; de fouiller le bois voisin, d'atteindre, si possible, Couckelaere et Belhutte, dans la direction de Thourout.
Quant à nous, nous devons les « appuyer » en nous inspirant des circonstances.
Les escadrons partent en fourrageurs, tandis que mon groupe prend position à 500 mètres environ au sud de Bovekerque. Pas un coup de fusil; silence complet; on nous a d'ailleurs affirmé que Bovekerque n'est pas occupé, que l'ennemi n'a point d'artillerie par ici....
Et pourtant, aux lisières du village, des cyclistes belges sont bientôt surpris par une violente fusillade.
Nous nous sentons mal à l'aise, ainsi à découvert sur cette route; assurément, quoi qu'on en ait dit, il y a « du monde » en face de nous, beaucoup de monde sans doute, et très certainement on nous observe de ce clocher qui pointe sournoisement au-dessus des arbres, à si bonne portée.
Puisqu' « ils » ne se montrent point, c'est qu'ils ont l'espoir de nous attirer plus près encore, jusqu'à ce que nous tombions dans quelque embuscade soigneusement préparée.
Du côté de Couckelaere, on tiraille: nos cavaliers sont donc au contact. Mais Keyem? et Beerst? sont-ils aux mains de l'ennemi? Jamais je n'ai éprouvé jusqu'ici pareille gêne! On dirait qu'une invisible trame se resserre sur nous, et chacun a l'angoissante impression que tout à l'heure il sera fort tard pour échapper à son étreinte.
Notre artillerie, incertaine elle aussi, se tait, et l'atmosphère trop tranquille paraît chargée de lourdes menaces.
Midi. Une galopade qui se rapproche fait sonner les pavés de la route, vers l'Est, et quelques instants après, les goumiers nous rejoignent; mais, au poitrail de maints chevaux blancs, de larges blessures saignent; beaucoup de pauvres bêtes tremblent, sur leurs jambes écharpées; plusieurs ont été tuées, là-bas, et leurs cavaliers sont revenus en croupe.
Bref, c'est miracle que l'échauffourée n'ait point été plus meurtrière, près de Belhutte; deux hommes seulement sont légèrement atteints; quoi qu'il en soit, les escadrons ont accompli brillamment leur mission: on peut affirmer que les Allemands, en force, occupent la région qu'ils avaient à explorer.
En somme, leur pression sur Dixmude se précise. Les fusiliers-marins dirigés sur Beerst ont été mitraillés, mais ont avancé quand même; puis une invisible batterie s'est mise à arroser systématiquement la seule route par où tous les éléments ainsi envoyés en couverture à l'Est de la ville devront bientôt se replier: marins, goumiers, cyclistes, autos belges ou françaises.
Ce lent repli par cette unique chaussée, bordée de fossés profonds, traversant des champs coupés eux-mêmes de ruisseaux et de canaux qui rendent impossible tout déploiement de la cavalerie ou de l'infanterie, va se transformer, qui sait, en désastre, pour peu que l'adversaire parvienne à bien régler le tir de son artillerie?
Les goumiers longent les deux fossés, au pas; les cyclistes, pied à terre, marchent entre cette double haie de cavaliers, et nous suivons, en queue de la longue et lente colonne; il nous faut stopper souvent pour qu'elle prenne un peu d'avance... , Au- dessus de nos têtes, l'éclatement des projectiles nous accompagne; heureusement, ils éclatent beaucoup trop haut, et la pluie de fer, diluée, s'éparpille sans faire trop de mal.
Soudain, voici que, sur la droite, une « saucisse » nous apparaît, au-dessus d'un petit bois, à 500 mètres environ. L'une de mes voitures fait halte quelques secondes et pan! pan! pan!... Au troisième coup, le ballon crevé, piteusement dégonflé, s'affaisse lourdement sur les branches.
« Hurrah! » crient les cyclistes belges!
Beerst, Vladslo flambent.
Nous « frôlons » donc l'ennemi, sur ce lamentable chemin de retour, et s'il tentait un coup de main sur l'arrière de la colonne ainsi empêtrée, mon groupe serait en bien mauvaise posture. C'est pourquoi je juge bon, à partir d'Essen, de prendre du champ; il y a là une route à gauche, qui va rejoindre, au sud du château, celle de Woumen à Dixmude; nous nous y engageons sans plus hésiter.
Il serait parfaitement imprudent de passer la nuit à Dixmude, que les Allemands bombardent.... Nous allons donc jusqu'à Loo. Il fait nuit depuis longtemps déjà quand nous y arrivons, et le cantonnement ne s'y organise point facilement; par surcroît, il pleut à flots; la petite place est déjà encombrée de convois; mais tout de même on se tasse et je peux enfin, quand tout mon monde est logé, rejoindre à mon tour la maison qui m'a été assignée, celle du « notaris » la troisième autorité, dans tous les bourgs belges, après le bourgmestre et le curé.
XI : lYser
20 octobre 1914. La pluie n'a point cessé de tomber toute la nuit, et il pleut encore ce matin.
Il y a une forte canonnade du côté de Dixmude. Évidemment, la bataille est nettement engagée là-bas, celle que l'Histoire enregistrera sous le nom de bataille de l'Yser.
Désormais, cette rivière, entre l'ennemi et nous, rendra bien difficile l'emploi de nos autos! Car, pour joindre les Boches, il n'y a plus de routes possibles; seuls, les ponts nous permettraient de passer; or, beaucoup sont déjà coupés, et l'artillerie s'acharne sur ceux qui subsistent.
Une reconnaissance, par les routes défoncées, suffit à me convaincre qu'aujourd'hui, en tout cas, et tant que le terrain sera détrempé de la sorte, il n'y aura rien à faire pour nous, et je me résigne à rester inactif à Loo. Les heures sont longues, démesurément, longues. Entre deux averses, nous restons là sur la place, R... et moi, également attristés de notre inaction forcée; et chaque ondée nouvelle nous oblige à chercher un abri, soit au café du Pélican, soit en face, à celui de la Maison Commune; et dans l'un comme dans l'autre, nous tuons le temps en trempant dans du café bien chaud des tartines de pain beurré....
Pas de nouvelles, ou si peu!
21 octobre 1914. Et il pleut encore!...
Décidément, une profonde mélancolie s'insinue en moi, au spectacle désolé de cette campagne des Flandres, toute noyée.
R... n'est guère plus vaillant.
« Que faisons-nous aujourd'hui, commandant?
Eh! que voulez-vous que nous fassions? On m'a dit de vous envoyer avec une automitrailleuse au pont de Drie Grachten, à côté de Noordschote; allez-y donc, et puissiez-vous y servir à quelque chose. Vous me rallierez à Hoogstaede, où nous cantonnerons ce soir. »
Il me revint bredouille, après être resté des heures et des heures au pont.
22 octobre 1914. Il pleut toujours!
A Hoogstaede, nous sommes à l'aise. Les dix escadrons de goumiers, que nous accompagnons toujours, bivouaquent dans les champs en bordure de la route, et que tout cela serait donc joli, s'il y avait seulement un rayon de soleil pour allumer toutes ces couleurs!
Pendant quatre heures, l'après-midi, en compagnie de notre colonel, j'explore les abords de Dixmude, où les marins tiennent bon, avec l'aide des Belges, puis les différents ponts de l'Yser. Pas plus pour nos cavaliers que pour nos autos ne s'offre la chance d'une utilisation fructueuse. Décidément, la guerre change d'allure. D'un côté comme de l'autre de la rivière, on semble décidé à s'enfoncer dans la terre en bouillie.
Cavaliers! rentrez vos grands sabres! Voici que commencent des jeux nouveaux! Vous allez vous-mêmes vous enfouir dans ces bourbiers, la lance ou la carabine au poing.
Et nous, les pourfendeurs de grands espaces, qu'allons-nous devenir?
Toute cette fin d'octobre pluvieux fut pour nous d'une obsédante monotonie.
Le 1er novembre, goumiers et autos-canons furent dirigés sur K...; nous rentrions en France.
Là, nous rejoignirent deux autos-mitrailleuses, bien protégées, celles-ci, et qui nous étaient délivrées en remplacement de celles perdues à Douai. En même temps qu'elles, je « touchai » l'adjudant Le P....
Mais là comme à Hoogstaede, la même inactivité menaçait de se prolonger indéfiniment.
Aussi pris-je le parti, le 6, de demander à aller le lendemain voir s'il n'y avait pas « quelque chose à faire » du côté de Nieuport, que menaçait maintenant l'extrême droite allemande. Le général H... voulut bien y consentir, et la nouvelle de ce déplacement remit de la joie au cur de tout mon monde.
Cette joie dura peu, car à W... où le général B... avait établi son poste de commandement, je ne fus pas long à me convaincre que toute action nous était interdite, là comme partout ailleurs, tout au long de l'Yser.
D'autre part, la région était tellement encombrée que nous ne pouvions songer à y rester. Dès l'après-midi nous repassions donc la frontière, et, ma foi, sans ordres ni indications pour cantonner, je me dirigeai à tout hasard vers B.-D... Les goumiers nous y rejoignaient dès le lendemain. Nous devions rester là bien près de cinq semaines.
XII : Quartiers d'Hiver
7 novembre-12 décembre 1914. L'heureux sort m'échut, à B.-D..., de partager, avec R... et deux camarades du goum, une superbe villa que ses propriétaires avaient abandonnée dès que le canon s'était fait entendre dans la direction de Nieuport.
Et telle avait été leur hâte à déguerpir, que rien de ce qui fait l'intimité du « chez soi » n'avait été enlevé.
Que Monsieur et Madame aient jugé opportun qu'il en fût ainsi, pouvais-je leur en vouloir?
Qu'ils aient de même laissé Zoé, leur femme de chambre belge, à la garde de la précieuse demeure, pouvais-je davantage leur en faire grief?
Quand je frappai, muni de mon billet de logement, Zoé, pourtant, me reçut tout d'abord fort mal:
« Bonjour, mademoiselle! Je dois loger ici; voici mon billet, bel et bien signé par M. le maire lui-même.
Tu peux pas loger ici, monsieur!
Comment?
Y a plus que la chambre du «patron » et tu saurais pas coucher dans le lit du: « patron ».
Et pourquoi donc?
Parce qu'il a « tiré son plan » il l'a défendu....
Eh bien! ma belle, voici qu'à partir de cet instant je désire ardemment cette chambre du « patron », comme vous dites. S'il est si jaloux de son lit, il n'avait qu'à rester ici.
« Donc, laissez-moi entrer, je vous le conseille. »
Alors, Zoé s'adoucit:
« Allons! entrez si tu veux!... Moi, tu sais, monsieur, je m'en f... pas mal! (oh!).
« Mais s'il revenait... une fois?
Laissez! laissez faire, on s'arrangera toujours. »
Et c'est ainsi que, ce soir béni entre tous, je me prélassai dans de beaux draps à jours, sous un léger édredon recouvert de soie saumon....
Je dormis là... comme l'on pense.
Et pourtant, au réveil, ce linge ouvragé ne me parut point d'une netteté excessive. Pourquoi me pris-je à croire qu'il n'avait point été mis là pour moi? A m'imaginer que Zoé... et ce grand carabinier blond et rose... entrevu dans la cuisine....
Mais non! Suppositions, bien sûr! Gratuites et bien malveillantes suppositions....
J'eus mon chocolat, servi à point à l'heure voulue. Zoé fit fonctionner le chauffage central (il fait si froid, sais-tu); nous montra qu'il y avait des partitions dans un casier, à côté du piano à queue.
Elle prit l'habitude de nous préparer ponctuellement du thé à cinq heures; elle prit même celle de se laisser lutiner par D..., le plus boute-en-train de tous les lieutenants du goum, et ses exclamations avaient alors une saveur bien particulière:
« Ah! monsieur... laisse-moi! Chameau, va!... laisse-moi, que je vous dis....
« Tiens, je vais te donner une « bise » et puis tu me f... la paix, pour une fois! »
Et c'est « en bises » que nous nous accoutumâmes tout naturellement à la payer de toutes ses attentions.
Ce doux régime dura jusqu'à ce qu'un général belge, venu là à son tour, nous chassât de « chez nous »....
Et dès lors, c'est lui qui eut le bon chocolat crémeux; ce fut pour lui qu'on fit fonctionner le chauffage central; ce fut pour lui qu'il y eut du thé chaque soir... et des « bises! »
Misère, va!
En échange, j'eus une bicoque en bois, ouverte à tous les vents glacés de la saison.
J'y avais si froid, qu'en dehors des heures consacrées au sommeil, il m'était impossible d'y demeurer. On y mit un poêle, mais il m'enfuma à tel point que je dus renoncer à m'en servir.
Sans domicile, errant, je ne me trouvais bien qu'au bureau du colonel; là, au moins, en me recroquevillant tout contre la fonte rouge d'un fourneau de cuisine, je parvenais à ne pas grelotter, attendant avec impatience le moment des repas à la popote seuls instants qui me remissent du cur au ventre. C'est le cas de le dire.
Oh! cet hiver, cet hiver des Flandres plates, tristes, tellement désolantes!
Les opérations militaires du goum et les nôtres étaient presque totalement arrêtées. Quelques patrouilles, les « djiaouch » indigènes, des essais de reconnaissances offensives, voilà tout ce que nous pûmes tenter, pendant ce séjour à B.-D....
Aussi, quand le 12 décembre l'ordre nous parvint de changer de cantonnement pour aller de nouveau en Belgique, à C.-B..., ce fut une délivrance pour moi, comme pour tous les « miens ». Et puis, nous avancions un peu...
12 décembre 1914. Ayant retrouvé à C.-B... le 1er escadron du goum, nous nous décidons à « faire popote » avec nos bons camarades.
Ils sont d'ailleurs fort bien installés à la villa «Gai-Logis»; deux chambres y étant encore à prendre, nous en profitons, B... et moi.
L'emploi qu'on nous a réservé ici ne nous offrira vraisemblablement point grandes chances de combattre; en tout cas, il nous tiendra en haleine, et en alerte. Et puis, sait-on jamais?
Là, au moins, on est dans une région que l'ennemi bombarde; on est revenu « à l'avant », et cela suffit à faire renaître entrain et bonne humeur.
Naturellement, mes hommes sont passablement « débrouillards »; aussi parviennent-ils sans peine à combiner fort adroitement les exigences du service avec le souci du bien-être, en profitant tout simplement des manières fort accueillantes des quelques habitants de l'endroit.
Et puisque je fais allusion à cet accueil si sympathique, je m'en voudrais de ne pas rappeler ici le souvenir de Marie B..., « Maritche » comme nous disions dans l'intimité. Son père tenait, avant la guerre, un petit commerce de quincaillerie dans la Rue-Longue, à Nieuport, et sa maison avait été une des premières démolies par le bombardement.
Il s'en vint à C.-B. où le bourgmestre de Nieuport avait une villa dont la garde lui fut confiée, et c'est ainsi qu'il eût un abri pour sa nombreuse famille: la maman et sept enfants. Par une bizarrerie qu'il avait recherchée, les noms de ses enfants commençaient tous par un M!
C'étaient, par « ordre de grandeur croissante »: Martial, Marcel, Marthe, Madeleine, Maurice, Marie et Marguerite!... Il y avait même aussi un chien... qui s'appelait M...ax!
Quoi qu'il en soit, le capitaine B..., notre « ami du 1er escadron, touché par le dénûment de ces braves gens, avait dès son arrivée engagé Marie pour maintenir en état le « Gai-Logis » et servir à table. Elle avait dix-sept ans; sa gracieuse silhouette nous égayait, les grands yeux verts de Marie étaient rieurs ... et puis, en nous souhaitant « la bonne nuit » chaque soir avant de rentrer chez elle, ne donnait-elle pas, bien gentiment, elle aussi... une « bise » à chacun de nous?
Merci, Maritche!
Je consulte mon « Journal de Marche ».
16 décembre 1914. Une voiture du groupe reçoit un éclat d'obus dans son réservoir. Une autre, envoyée à S.-G..., est bombardée par intermittence pendant trois heures; bien dissimulée sous des fagots, elle s'en tire sans trop de mal.
30 décembre 1914. Je reçois six autos blindées, en remplacement du matériel primitif.
7 janvier 1915. Tempête.
8-9 janvier. Tempête!
Du 13 au 20 janvier. Tempête!
25 janvier 1915. Mauvaise nouvelle . Le régiment de spahis auxiliaires algériens s'éloigne tellement que nous devons nous séparer de lui.
Finie, la bonne et franche camaraderie!
Quand les derniers burnous disparaissent, nous nous sentons très seuls tout à coup et comme effrayés par des responsabilités trop lourdes, par l'avenir incertain.
C'est vrai! Jusqu'ici, on a pensé pour nous, mais maintenant?
XIII : Pyrotechnie Amusante
5 février 1915. Le général H. d'O... vient de prendre le commandement des troupes dont notre formation fait partie.
Dans la soirée du 5 février, il me mande à son quartier général. Y aurait-il du nouveau? Allons-nous enfin revoir les Boches de près, ici ou ailleurs?
Non!... mais tout de même ce qui nous échoit va ouvrir un champ tout neuf à nos désirs d'activité plus grande. Puisque nous sommes marins, on a décidé de nous confier la surveillance de tout le matériel flottant utilisé par l'armée dans la région: péniches, bélandres, doris, canots, pétrolettes, que sais-je? tout cela, éparpillé dans les polders, l'Yser, les canaux.
Autre chose: on manque d'« engins de tranchée » et puisque nous sommes des marins, nous devons « imaginer » d'abord un matériel approprié, puis le faire construire.
En apprenant que nous sommes devenus, de par la seule volonté du général, fabricants de « crapouillots », R... ne peut s'empêcher de rire de bon cur.
Par bonheur, l'adjudant Le P... vient d'être promu sous-lieutenant. Bien que mobilisé au train des équipages, service automobile, sa promotion lui vaut d'être affecté (en écritures...) au ...e régiment d'artillerie, et puisque nous avons désormais avec nous ce camarade... artilleur, fabriquer bombes, lance-bombes, mortiers et le reste n'est plus qu'un jeu d'enfants....
Dès le soir, nous tenons conseil:
« Après tout, dit fort à propos R..., que faut-il pour envoyer une bombe sur la... figure des Boches?
« Il faut tout simplement un récipient susceptible de contenir une poudre quelconque, qui explosera au bon moment; il faut encore une bouche à feu rudimentaire, et c'est tout! En somme, le problème ne me semble point très compliqué!
Oui! vous savez bien, commandant, quelque chose comme des boîtes de conserves, des boîtes cylindriques « à petits pois », qu'on remplirait de cheddyte et de vieux clous, par exemple, propose à son tour... l'artilleur.
Bravo! mes amis, nous y sommes! » Avec un détonateur, un bout de « cordeau Bickford », voilà la bombe! Il n'y a plus qu'à mettre une charge appropriée au fond d'un tube, la bombe par-dessus, enflammer cette poudre, qui chassera la bombe tout en allumant la queue de « Bickford » que nous lui adjoindrons, en guise d'appendice fusant!
Notre projectile éclatera d'autant plus loin que cette queue sera plus longue, selon que l'angle de tir sera lui-même moins grand, ou la charge de poudre plus forte!...
Dès demain matin j'irai à D... commander notre premier « crapouillot », puis nous l'essaierons dès qu'il sera fabriqué.
C'est maintenant l'instant solennel de cet essai.
Nous avons choisi un terrain vague, très vague, bien loin de toute habitation... car, sait-on jamais?
Voici « notre » mortier bien calé dans le sable; je lui verse dans la bouche quatre cuillerées à soupe de poudre de chasse; la bombe repose sur cette charge, dans laquelle est noyé le bout de cordeau....
Une mèche de plus d'un mètre transmettra le feu à la poudre, et tandis qu'elle brûlera, nous aurons le temps de nous retirer prudemment derrière quelque repli de terrain.
Les surprises désagréables sont toujours possibles, n'est-il pas vrai?
Voilà! la mèche flambe.... Silence!
En écoutant bien, on entendrait battre nos curs.
Pan! Zzzzz! Des éclats de ferraille, revenus en arrière, sifflent au ras du sol... mais rien ne tombe dans la direction où nous avons pointé notre redoutable machine!
Diable! Le culot de notre bombe a failli tuer un zouave... qui passait à 200 mètres derrière nous.
C'est qu'aussi le « crapouillot » s'est cabré, au moment du départ du coup, et le projectile a décrit que je sais quelle trajectoire rétrograde, pour venir exploser presque au-dessus de nos têtes.
Evidemment, cette sorte de boomerang n'est certes point ce que nous avions rêvé....
N'empêche que les essais suivants prirent vite meilleure tournure. Nous eûmes la satisfaction, tout de même, après une huitaine de jours d'efforts, de pouvoir distribuer aux tranchées, et en abondance, de la « bonne marchandise » que l'on y débita sans compter.
Après... quelque chose de meilleur vint la supplanter, et notre pauvre « crapouillot » fut relégué aux oubliettes, avec les ferrailles inutiles!
Sic transit....
C'est égal! nos audacieuses conceptions pyrotechniques avaient à ce moment une telle renommée, qu'on ne pouvait point essayer dans le voisinage un système quelconque de bombe lacrymogène, sternutatoire, de boule puante... sans faire appel à... nos lumières. C'est ainsi qu'un