de la revue 'l'Illustration' No. 3920, 20 avril 1918
'Visite a une « Base » Américaine'
par Gustave Babin
Notre Correspondant Accredité aux Armées
 

La Coopération Américaine

dessins de L. Sabattier

 

Le mois dernier, quelques jours avant l'offensive allemande qui allait le rappeler au front, notre correspondant de guerre Gustave Babin, accompagné de L. Sabattier, visitait une base américaine en France. Nous publions aujourd'hui les notes et les croquis de nos deux collaborateurs:

 

dessins de L. Sabattier

 

Mars 1918

J'avais beaucoup hanté, en ma lointaine jeunesse, ce port que je reviens de visiter parce qu'y est installée l'une des « bases » de l'armée des Etats-Unis en France. Je ne l'ai qu'à grand'peine reconnu. Ce n'est point, pourtant, la plus importante de ces bases, - tant s'en faut. Mais des villes plus grandes ont mieux résisté à un afflux même plus considérable, ont mieux conservé, sous la vague qui les inonde, leur physionomie. Celle-ci, d'importance moyenne, comme de caractère un peu vague, a été absorbée, pour ainsi dire, transfigurée, américanisée.

Il ne s'y manifestait guère quelque animation un peu vive, et d'ailleurs brève et localisée, qu'à l'arrivée d'un paquebot; les trains partis qui emmenaient les passagers et la cargaison, elle reprenait son placide labeur. »

Et voilà que je l'ai retrouvée en proie à une ardente et continuelle fièvre, ses rues trépidantes, ses trottoirs grouillants de foule et devenus trop étroits, son port haletant du souffle d'innombrables machines, ses bassins envahis par d'étranges bateaux, hérissés d'insolites mâtures, sa rade encombrée d'une flotte sans cesse renouvelée, - une ville méconnaissable, vous dis-je. Il n'est pas jusqu'à son ciel, embrumé de fumées, moucheté tout le jour de quelque ballon d'observation, traversé, parfois, de la carène d'or pâle d'un dirigeable veillant sur la sécurité des steamers em-bossés au large, qui ne porte ainsi, lui-même, la griffe de la guerre.

Les Américains ont produit cette métamorphose.

Dès la gare, où la « M. P. », la police militaire, assure lin service d'ordre rigoureux, vous rencontrez les premiers uniformes khaki, les premières jambières de toile grise, élégantes et bien coupées, les premiers chapeaux de feutro mou, semblables à ceux des Néo-Zélandais, et pareillement cabossés, à la pointe, de l'empreinte de trois doigts et du pouce, comme le sont, par une singulière rencontre, au Maroc, les tarbouchs des mokhaznis des pachas et des dignitaires. Et vous croisez aussi, par groupes, à chaque pas, des matelots de la marine américaine, sveltes, grands, pour la plupart, la poitrine en avant, les hanches minces comme celles des athlètes antiques, les mains ramenées sur le ventre dans de bizarres poches verticales, comme dans un manchon et allant de cette démarche souple, balancée, qui est celle de tous les marins du monde, accoutumés au roulis.

Et, dès ce seuil de la ville, vous avez l'impression, qui va à chaque pas se renforcer, d'un ordre parfait, d'une discipline très rude, - et donc d'une belle et bonne armée.

Cette animation du port, des rues, de la ville entière, pour intense qu'elle soit, n'est pas bruyante. Tout ce monde œuvre en silence, sans grands cris, sans gestes désordonnés. Ces quais, autrefois moins actifs, étaient certes plus

sonores. Les équipes d'ouvriers, vêtus de la combinaison de toile bleue que beaucoup de nos ouvriers, les mécaniciens surtout, avaient adoptée depuis quelques années, où les nègres des types les plus divers se mélangent à d'athlétiques manœuvres, voire à des Indiens au nez en bec d'aigle, que des camions automobiles emmènent, debout, tassés, vers leurs chantiers, parlent à peine. Quelquefois, le soir, en rentrant du travail, satisfaits de regagner le réfectoire et la chambrée, ils fredonneront quelque refrain. Il advint qu'à la croisée de deux rues notre voiture faillit être tamponnée par une autre qui débouchait à sa droite, - aucune des deux d'ailleurs n'ayant corné: les deux drivers ne se jetèrent pas un mot, pas même un coup d'œil. Nous imaginions la belle bordée que c'eût été entre deux chauffeurs français.

Pourtant ces hommes, tous, ont je ne sais quel air de belle humeur, d'alacrité juvénile. Ils travaillent, c'est visible, allègrement, mais avec une application qui exclut les vaines paroles. Et, comme il faisait assez froid quand nous les visitâmes, Louis Sabattier et moi, leurs mains gantées, somptueusement, achevaient de leur donner l'allure de gentlemen. Dieu sait pourtant à quels milieux hétéroclites, sans parler des races, ils pouvaient bien appartenir. Au surplus, j'imagine que les policemen qui veillent, un lourd pistolet automatique à la ceinture, une impressionnante matraque à la main, auraient tôt fait de refréner tout manque de tenue.

Ces nouveaux uniformes, la présence, aussi, de quelques prisonniers allemands occupés à de faciles et peu fatigantes besognes, donnent à la ville sa physionomie nouvelle. Le port n'est pas moins différent de ce qu'il était auparavant.

A côté d'élégants yachts, à la guibre élancée, qui, dépouillés de tout leur luxe, amputés même, comme d'un futile et encombrant accessoire, de leurs fins beauprés, et sérieusement armés, sont devenus d'alertes patrouilleurs, les léviathans de la flotte américaine, des paquebots, des cargos - d'anciens liners, peut-être, de la flotte allemande - apparaissent comme de formidables châteaux flottants. Des canons s'y hérissent de toutes parts, car l'ennemi sous-marin est là, qui guette sans cesse. Des superstructures, nécessaires pour les adapter à leur rôle improvisé de transports de guerre, les défigurent, altèrent la finesse de leurs lignes, l'harmonie de leurs ponts- promenades, de leurs cabines-salons. Et d'aucuns montrent des mâtures inouïes, presque inconnues chez nous, des enchevêtrements de tangons, de bras de grues, de palans compliqués, de ponts roulants, pareils à ceux des usines. Mais tous arborent à leur misaine la gabie, l'antique cage de veille, le nid de corbeau des baleiniers, qui permet au gabier vigilant de guetter de loin sur la mer traîtreuse, même la nuit, grâce à des projecteurs électriques.

De ces coques élancées ou rebondies, réservoirs inépuisables, sortent tout le jour des hommes, des chevaux, des approvisionnements si divers qu'on ne saurait les inventorier, des vivres de toute sorte, dépuis la farine jusqu'à la viande frigorifiée et aux épices.

Les entrepôts où tout cela s'entasse pour quelques jours, entre le débarquement et la réexpédition, constituent sur les quais tout un quartier, une petite cité où l'infinie variété des caisses, des sacs, des barils, des emballages, arrive à mettre même quelque pittoresque. Car les Américains se sont fait une loi, quand même ils ne nous apporteraient aucun ravitaillement - et l'on sait, au contraire, quelle aide précieuse ils nous donnent à ce point de vue - de ne rien nous emprunter pour assurer la nourriture de leurs armées: rien, sauf quelques denrées périssables, des légumes verts, par exemple, et dans la seule mesure, encore, où l'autorité française peut leur signaler que nous n'en serons point privés.

Et puis voici les machines.

Il n'est pas besoin d'insister sur l'importance formidable du rôle qu'aura joué l'automobile dans cette guerre. Or, c'est le matériel que les Américains étaient de prime abord le mieux en mesure d'importer chez nous en abondance.

Pour se rendre compte de la largesse, de la magnificence - c'est le seul mot qui convienne - avec laquelle ils prodiguent les voitures, il faut aller hors de la ville, près du camp, visiter le parc installé au bord de la mer.

De loin, on a l'impression de quelqu'une de ces villes minières, de planches et de troncs - du moins telles qu'on les imagine - qui, au dire des voyageurs, surgissent de terre, tels des champignons après l'ondée, au bord de quelque source d'or, dans cette même Amérique alliée. De près, c'est un alignement formidable, par pâtés coupés de rues et d'avenues, de caisses de toutes dimensions et de toutes formes. On ne saurait, en effet, imaginer l'infinie diversité des types de véhicules automobiles qu'a pu inventer l'ingéniosité des hommes et leur souci d'adapter chaque voiture à sa destination. Il y a là des wagons-citernes pour le pétrole ou l'essence et pour l'eau potable; des voitures ambulances, mollement suspendues, de grosses, pour huit blessés, destinées à l'arrière, et de petites, à quatre places, qui peuvent aller à peu près jusqu'au front; il y a des « trucks » à munitions pourvus de systèmes de direction perfectionnés, agissant sur les deux trains, ce qui leur permet d'évoluer avec une surprenante aisance; des lorries, de massifs camions capables de porter deux tonnes; des fourgons postaux, en-cagés de treillis métalliques, où les sacs s'entassent à l'abri d'un coup de main; et il y a, à profusion, de ces side-cars si amusants, si drôles à voir-- very funny - dont l'usage s'est si abondamment répandu en ces rudes années. Mais la merveille des merveilles a paru, à nos yeux naïfs d'Européens, qui ont encore tant de choses à voir, même après en avoir tant contemplé, un certain petit chariot électrique, pareil, de forme, à ces diables dont les facteurs se servent, dans les gares, pour transporter les bagages, mais muni d'un moteur électrique, et que nous voyons arriver au pare tout chargé de force, prêt à rouler, si bien que le conducteur n'a qu'à y monter, prendre en main la barre de direction et pousser une manette, pour s'acheminer, l'un portant l'autre, vers le hangar. On les amenait par centaines, à pleins lorries.

Ici, on ne circule guère qu'en auto. Des camions, je l'ai dit, mènent au travail et en ramènent les manœuvres, tous les ouvriers. Je n'ai guère vu à pied que les cavaliers qui amenaient du port à leur quartier les chevaux et les mules qu'on venait de débarquer, et les quelques charrettes attelées qu'on rencontre sur les quais semblent anachroniques, comme les chars à bœufs des temps mérovingiens: le temps est plus précieux, à cette époque de l'histoire, que l'argent même. Les règlements imposent cette conception comme celle de la nécessité de l'ordre avec une inflexible rigueur. Rien ne doit traîner: les hangars de déchargement des quais, emplis le matin en quelques heures, doivent être, le soir, entièrement vides et nets comme un pavé de temple.

Rien n'y séjourne plus de quelques heures, même les lourdes caisses où sont emballées les automobiles.

Ces emballages eux-mêmes ont leur destination, qui apparaît, à première vue, sous les aspects d'un quasi-gaspillage, si j'ose dire. Il en est, finis comme de la menuiserie, qu'on pourrait s'étonner de ne pas voir retourner en Amérique, pour y servir, de nouveau, aux mêmes usages. J'ai entrevu là des barils, des caisses dont une maîtresse de maison un peu artiste ferait de son antichambre, sinon de son salon, d'agréables accessoires de mobilier. Qu'on songe pourtant au fret que représenterait ce retour là- bas, où d'ailleurs le bois abonde. Alors, on les sacrifie.

On construit, avec les planches, des baraquements. Des plus fines, adroitement découpées, amenuisées, on fait du mobilier, de confortables sièges, des tables élégantes. Rien ne se perd.

J'ai vu, à la base, fort peu de soldats, de vrais combattants, - des marines, des soldats d'infanterie de marine, re-connaissables à la nuance khaki vert de leur uniforme, à leur badge (l'insigne du chapeau), où la sphère terrestre s'adorne de l'ancre des navigateurs et de l'aigle éployée.

Ce sont d'admirables gars, des « sportifs », comme nous disons, dont l'une des premières préoccupations a été d'établir, à leur camp, des rings de boxe et des terrains de base ball afin de se mieux entretenir en forme. Nous les retrouverons plus tard. Et tout ce que j'en puis dire, quant à présent, c'est qu'il m'a semblé que ce « matériel humain », pour employer la formule même de l'ennemi, vaut l'admirable matériel, tout court, que nous envoient, à profusion, nos plus récents et si précieux alliés.

Gustave Babin

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