de la revue 'l'Illustration' No. 3940, 7 Septembre 1918
'l'Armée des États-Unis
dans la Bataille'
par Gustave Babin
Notre Correspondant Accredité aux Armées
 

La Coopération Américaine

au Bois de Belleau - par Georges Scott

Aux armées, 27 août

Entre toutes les erreurs de jugement qui auront amené la défaite, désormais inéluctable, de l'Allemagne, il n'en est guère de plus lourdes, de plus fatales que celles qu'elle a commises touchant les Etats-Unis. Ce fut d'abord la conviction qu'elle nourrit que jamais la grande République ne se rangerait dans la lutte à nos eôtés, et qu'elle accepterait indéfiniment les violations du droit, des lois humaines dont elle était témoin ou victime tour à tour, les mensonges, les traîtrises, les férocités, soit qu'elle se résignât à subir les odieux chantages dont elle était menacée, soit qu'elle fût résolue à tout prix à ne se point départir de l'esprit pacifique dont elle était animée. Puis, les Etats-Unis une fois entrés dans la guerre, l'Allemagne se vanta que ses sous-marins sauraient bien empêcher l'afflux de leurs régiments à travers l'Atlantique. Enfin, et malgré elle, ils entrèrent en ligne, en nombre incessamment accru. Même alors elle s'appliqua à nier le danger, à contester leur force, l'importance de leur intervention. Cependant, les soldats du kaiser avaient vu à l'œuvre ces nouveaux ennemis, jeunes, ardents, magnifiquement entraînés. A tout prix encore, le haut commandement allemand s'évertuait à chercher les moyens de rassurer ses troupes. Au moment où une division américaine venait de remplir, très élégamment, la mission de reprendre et de purger le bois de Belleau, la division allemande lancée à la contre-attaque recevait cette consigne: « II importe, à l'heure actuelle, que les troupes américaines qui débutent dans la bataille ne puissent pas enregistrer un succès important sur les Allemands. » Puérile conception! Comme si l'on arrêtait la mer, ou l'ouragan!

Pour bien se rendre compte de la valeur militaire des soldats américains, il faut avoir recueilli l'opinion de l'un ou l'autre des généraux qui les ont eus sous leurs ordres et les ont vus de près à l'œuvre, le général Debeney, qui les employa le premier dans la guerre en campagne et qui eut de prime abord la nette conscience du rôle décisif qu'ils allaient jouer dans la fin du conflit; le général Gouraud, qu'ils aidèrent à défendre la Marne, au 15 juillet; les généraux Dégoutte et Mangin, dont ils secondèrent superbement les offensives.

Au cours d'une audience que, peu d'instant avant que lui fût remis le bâton, il accordait aux représentants de la presse alliée, le maréchal Foch résumait en ces mots l'opinion de tous ces grands chefs et la sienne propre: « Pour les Américains, vous pouvez dire qu'ils sont d'admirables soldats. On ne pourrait leur faire qu'un reproche: celui de pousser trop. Je suis obligé de les retenir. Quel plus bel éloge pourrait-on faire d'une troupe? Ils ne demandent qu'à marcher de l'avant et à tuer le plus possible d'Allemands. »

 

 

Un premier contingent américain appartenant à la 42e division, surnommée la Eainbow Division, ou Division Arc en Ciel, parce qu'elle comprend des soldats provenant de la plupart des Etats de l'Union, avait tenu les tranchées l'hiver dernier en Lorraine. Elle y avait montré des qualités d'allant bien propres à faire concevoir les plus belles espérances. Mais ce fut, je l'ai dit plus haut, sous les ordres du général Debeney que débutèrent, dans la bataille, les Américains. Ils se distinguèrent de façon particulière à Cantigny, devant Mont-didier. Il me souvient que, peu de jours après le déclanchement de l'offensive allemande, j'allai rendre visite à cette division en ligne. Déjà ceux de nos officiers qui avaient vu au feu les soldats de la bannière étoilée constataient: « Ils sont trop braves. Il faut les retenir. » Déjà aussi ils estimaient la lucide intelligence des états-majors, leur esprit d'ordre, leur méthode, leur sens pratique, leur talent, pour tout dire d'un mot. Et il était visible que ces hommes s'adapteraient avec une prodigieuse souplesse aux conditions nouvelles de la lutte.

Le 15 juillet, nous retrouvons la Rainbow Division, la 42e, à l'armée Gouraud.

Depuis le début de juillet, ses bataillons s'étaient entraînés à des coups de main qui avaient affirmé leur excellent moral, et dont le succès leur avait donné pleine confiance en leur valeur. C'est ainsi que les « Yanks » - puisque c'est décidément le nom familier qu'il leur plaît d'adopter - avaient eu de prime abord la notion très nette de leur écrasante supériorité physique, dans le corps à corps. Sous l'attaque allemande, ils tenaient avec une opiniâtreté à laquelle j'ai entendu le général Gouraud rendre un éclatant hommage.

Le 18 juillet, se déelanchait notre contre-ofïensive. A l'armée Mangin comme à l'armée Dégoutte, les forces américaines engagées allaient se conduire de façon à émerveiller ces deux magnifiques entraîneurs d'hommes, ces deux bons connaisseurs en valeur militaire sous les ordres desquels elles servaient. « Je n'aurais pas fait mieux avec ma Marocaine », proclamait le général Dégoutte après les avoir vus, le 20 au soir, exécuter une attaque brusquée, une superbe manœuvre débordante qui les avait portés d'un élan à la hauteur d'Etrepilly, de la ferme de la Gonétrie et de la Halmardière, avait laissé entre leurs mains 3 canons, un gros minen, des mitrailleuses et 200 prisonniers, et avait grandement soulagé les Français luttant durement, à leur gauche, afin de dégager Monthiers et le bois de Pétret. L'abandon de Monthiers, ce soir-là, fut le résultat de leur vigoureuse intervention. D'ailleurs, on peut dire, d'une manière générale, que les troupes américaines engagées à partir du 18, soit dans le secteur Faverolles-Troesnes, soit dans celui de Torcy à Bouresches, contribuèrent puissamment au succès de ces journées héroïques qui nous conduisirent aux bords de la Vesle.

D'autres unités étaient en secteur le long de la rive droite de la Marne, entre Château-Thierry et Jaulgonne. Elles subirent avec une fermeté rare, dès le 15 juillet, l'assaut allemand. L'ennemi voulait à tout prix franchir ici la Marne. Elles l'en empêchèrent résolument, en dépit des pertes qu'elles subirent.

Les assaillants furent plus heureux à l'Est de Jaulgonne: sur des passerelles légères, ils avaient passé la rivière. Alors, les Yanks firent crochet défensif à l'Est, en bonne tactique, et, jusqu'au 20 juillet, résistèrent victorieusement. Le succès de notre contre-offensive, depuis la cote 204 jusqu'à Soissons, les libéra de la pression qu'ils subissaient. Alors ils purent participer à la poursuite. Et ce furent eux qui réoccupèrent Jaulgonne, Chartèves, Mont-Saint-Père.

Mais, le 22, la résistance des Allemands allait se faire plus âpre. Partout, ils livraient, en retraitant, de violents combats, afin de sauver le plus possible de leur matériel et organiser leur ligne de repli. Il fallut conquérir pied à pied les croupes boisées du Charmel. Ce fut le 26 seulement que nos bons alliés furent maîtres de cette localité et de toutes les crêtes parallèles à la Marne.

J'ai indiqué plus haut les services rendus à l'armée Dégoutte par la division qui y servait, la 2e. Elle avait remplacé une division de marines - les frères américains et les émules de nos coloniaux, reconnaissables à leur uniforme d'une nuance plus verdâtre que le khaki - celle qui avait conquis le bois de Belleau. Elle tenait ce bois, et ce fut de là qu'elle s'élança. Elle formait le pivot de l'armée Dégoutte, et l'on eut du mal à la retenir à cette charnière le temps que les éléments marchants avançaient. D'un seul bond, en effet, elle avait atteint son premier objectif, la ligne Torcy-Belleau, et le chemin de fer jusqu'à lactation de Bouresches. Elle dut là marquer le pas, jusqu'au moment où l'on eut besoin d'elle pour dégager, dans les conditions qu'on a vues plus haut, Monthiers et le bois de Pétret.

Le surlendemain, le 22, une compagnie de la 2e division pénétrait dans Epieds, au prix de farouches combats corps à corps. Elle ne put s'y maintenir. Il lui fallut encore deux jours de combats, où s'affirma, terrible, la ténacité yankee: le 25, les Américains emportaient le bois de Trugny, au Sud d'Epieds, y cueillaient les troupes qui le tenaient, et, emportés par leur élan, gagnaient à l'Est la route de Jaulgonne, à la Fère-en-Tardenois. Ainsi, en six jours, la division avait, sur certains points, réalisé un gain de terrain de 17 kilomètres en profondeur.

J'éprouve un vif regret de ne pouvoir, dans le cadre d'un article qui doit être bref, exposer en détail le rôle très heureux des troupes américaines dans la bataille engagée depuis six semaines.

Je dois me borner à rappeler, comme en courant, ainsi que s'accomplit toujours leur avance victorieuse, que ce furent elles qui reprirent la forêt de la Fère, et Villers, au Nord, et qui, enfin, bousculant l'ennemi, poussèrent jusqu'à l'Ourcq. Là, elles rencontrèrent deux divisions d'élite de l'armée impériale, la IVe de la garde et la VIe bavaroise de réserve. Elles ne laissèrent pourtant pas de les dominer et de leur imposer leur volonté. Elles les battirent.

Une autre division eut la gloire de marcher de Konchères à Fismes, et, le 5 août, d'entrer dans cette ville, après avoir libéré Cierges, Chamery, le Moncel, Villomé, Cohan, Dravegny, Villesavoye, etc., et avancé, notamment, dans les deux journées des 2 et 3 août, de 14 kilomètres.

Au cours de ces rudes et glorieuses journées, les soldats des Etats-Unis multiplièrent les hauts faits collectifs comme les prouesses individuelles. Mais je ne puis me tenir de rappeler, en terminant, l'un des épisodes dont ils sont le plus fiers, à bon droit; d'autant qu'il se produisit en des heures moins heureuses que celles que nous vivons, en pleine retraite, et qu'il est caractéristique de leur tenue au feu, de leur tempérament; qu'il atteste de quelle constance ils sont capables, même aux moments les plus critiques: ce fut la défense du pont de Château-Thierry.

Un groupement de mitrailleurs américains avait été mis .à la disposition du commandement français pour participer à la défense de la ville, que l'ennemi menaçait de déborder. A peine débarqués de leurs camions, les Américains étaient jetés dans la ville avec nos coloniaux. Le premier jour (31 mai), ils renforcèrent puissamment la défense, faisant l'admiration de leurs compagnons d'armes par leur flegme, par leur parfaite intelligence manœuvrière, dans ces combats de rues, comme par leur habileté de tireurs. Le soir, l'ennemi était repoussé aux lisières de Château-Thierry. Mais il revint à la charge la nuit suivante (1er juin, 21 heures). A la faveur de l'obscurité, s'abritant, par surcroît, dans des nuages de fumée, les Allemands se glissaient par le bord de l'eau vers le grand pont. Les mitrailleurs américains reçurent la mission de le défendre jusqu'au moment où nos troupes en repli l'auraient franchi. Ils s'en acquittèrent de façon à émerveiller nos marsouins eux-mêmes. Us demeurèrent en position de combat jusqu'au moment où le dernier soldat français eut franchi la rivière. Puis ils se replièrent avec leurs armes. Les premiers

Impériaux arrivaient à la tête du pont, s'y engageaient. Il sauta. Bien peu d'Allemands l'avaient franchi. On les cueillit sur la rive Sud, où les Yanks, impassibles, superbes, avaient déjà remis leurs mitrailleuses en batterie. Et c'est là l'un des plus beaux faits d'armes de la guerre, et bien digne de tenter quelque imagier.

Tels sont, en gros, les premiers exploits de nos amis les Yanks, qui déjà en ont accompli beaucoup d'autres.

Leur ardeur combative a fait l'admiration de tous ceux qui en ont été les témoins. Leur bonne camaraderie au feu comme au repos, leur esprit vraiment fraternel, a conquis de même l'affection inaltérable de nos soldats.

Et si l'infanterie des Américains a de telles et si brillantes qualités, leurs autres armes sont dignes d'elle. Leurs aviateurs, me disait un bon juge, et qui les voit de tout près, sont incomparables. « Ces hommes sont des pilotes-nés », et la preuve en est que les accidents sont beaucoup plus rares sur leurs aérodromes que sur tous autres. Et leurs artilleurs aussi se sont révélés comme des techniciens de premier ordre.

Enfin, les hommes de l'art s'émerveillent de découvrir avec quelle rapidité prodigieuse ils se sont adaptés à la guerre. C'est, peut-être, qu'ils y sont venus avec une foi profonde.

Aux premières excursions que j'ai faites à ce qui était alors « le front américain », à leurs bases, à leurs camps d'entraînement, j'avais été frappé profondément de la haute conscience que ces soldats apportaient à l'accomplissement des plus humbles devoirs du métier. J'ai vu, de mes yeux vu, des recrues qui s'exerçaient à l'escrime à la baïonnette du même cœur qu'ils eussent disputé une partie de base ball; qui s'évertuaient à apprendre le coup sûr, infaillible, avec la même conviction qu'ils ont dû apporter, depuis, à appliquer, in anima vili, les leçons qu'ils recevaient alors de nos chasseurs à pied, - et qui, sans doute, y goûtaient un peu, déjà, des voluptés vengeresses qu'ils ont dû savourer sur le champ de bataille.

Les Allemands - et c'est une de leurs dernières erreurs - s'étaient imaginé, avaient espéré que la nouvelle armée nationale n'aurait pas le mordant de la vieille armée de métier. Nouvelle source de déception pour eux. L'une comme l'autre sont animées du même esprit. Dans les dernières attaques, on a vu paraître les divisions les plus neuves. Elles ont eu le même élan, la même « furia » au combat que celles que nous avions longuement, patiemment, préparées, et qui ont été, à leur tour, leurs sûres éducatrices, leurs entraîneuses magnifiques, et qui leur ont, d'un bras fervent, repassé la flamme sacrée.

Gustave Babin

 

P.-S. - II ne m'a pas été loisible de désigner, à mesure que je narrais leurs beaux exploits, les divisions américaines par leurs numéros. Un récent ordre du jour du général John-J. Pershing, leur commandant en chef, en donne l'énumération:

Je suis plein de fierté d'avoir à rendre hommage, dans le présent ordre du jour, aux services et hauts faits des 1e et 3 corps d'armée, composés des 1e, 2e, 3e, 4e, 26e, 28e, 32e et 42e divisions des forces expéditionnaires américaines.

Vous êtes arrivés sur le champ de bataille à l'heure décisive pour la cause des alliés. Depuis près de quatre ans, l'armée la plus formidable que le monde eût jamais vue avait envahi la France par la force et menaçait la capitale. A aucun moment cette armée n'a été plus puissante et plus dangereuse que le 15 juillet, lorsqu'elle attaqua de nouveau, afin d'écraser dans une seule grande bataille les vaillants hommes qui lui étaient opposés et d'imposer sa volonté brutale au monde et à la civilisation.

Trois jours plus tard, vous avez contre-attaque, en coopération avec nos alliés. Les armées alliées ont remporté une victoire éclatante qui marque le tournant de la guerre. Vous avez donné à nos braves alliés plus que l'appui auquel nous nous étions engagés comme nation.

Vous avez prouvé que notre altruisme, notre esprit pacifique, notre sens de la justice n'ont émoussé ni notre virilité, ni notre courage. Vous avez démontré que l'initiative et l'énergie américaines sont aussi aptes aux épreuves de la guerre qu'aux fins pacifiques. Vous avez bien gagné les louanges complètes de nos alliés et la reconnaissance de nos compatriotes.

Nous avons payé nos succès avec la vie de beaucoup de nos braves camarades. Nous chérirons toujours leur souvenir et revendiquerons pour notre histoire et notre littérature leur bravoure, leurs exploits et leurs sacrifices.

 

dessin de J. Simont

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Les Américains de Couleur

La Participation a la Guerre de la Population Noire des États-Unis

La coopération de la population noire des Etats-Unis à la guerre, sous toutes ses formes, a vivement préoccupé le gouvernement américain depuis plusieurs mois.

On sait que les Etats-Unis comptent onze millions de noirs. Il s'agissait de tourner vers la guerre l'activité de cette fraction importante de la population, et de la soustraire aux effets que recherchait la propagande allemande, exploitant perfidement certains préjugés de race.

Dans ce but, un bureau spécial fut créé au ministère de la Guerre. Il travailla de concert avec le comité d'information publique, fit largement appel à la presse, aux orateurs noirs et aux représentants les plus éminents de la population de couleur.

Les résultats obtenus méritent d'être signalés, car nous devons connaître, sans distinction de race et de couleur, tous ceux qui viennent combattre et mourir sur le sol français.

 

L'armée régulière comptait, avant cette guerre, une faible proportion de troupes de couleur: deux régiments d'infanterie et deux régiments de cavalerie, soit, au total, 10.000 hommes seulement.

Ces régiments servaient dans les possessions insulaires (Philippines, Hawaï). Ils avaient combattu avec honneur pendant la guerre hispano-américaine en 1898 et avaient rendu d'appréciables services, soit à la frontière mexicaine, soit contre les Indiens.

Certaines personnalités s'étaient même affirmées, telles que celles de Charles Young, citoyen américain de couleur diplômé de l'Ecole de West Point, parvenu au grade de colonel, et de B. 0. Davis, officier de couleur, nommé lieutenant-colonel de cavalerie dans l'armée régulière. D'autres noirs étaient devenus colonels ou majors dans la garde nationale de certains Etats.

Mais cet emploi des noirs était encore très limité.

Dans quelle mesure convenait-il de le proportionner à l'effort dont la population de couleur était capable et de l'étendre à la nouvelle armée?

Le premier recensement établi en 1917, en vertu de la loi de conscription, comprenait 737.628 nègres sur un total de 9.586,508 inscrits, soit 8 % de la population mâle susceptible de porter les armes. De nombreux engagements volontaires attestaient d'ailleurs le désir de beaucoup d'entre eux de se battrp pour la liberté de leur pays et l'on observait même que les demandes d'exemption parmi les nègres étaient relativement peu nombreuses.

Un tel état d'esprit ne pouvait qu'encourager un gouvernement soucieux de rallier toute l'Amérique derrière lui à faire appel aux Américains de couleur.

En fait, de 1917 à août 1918, 277.000 hommes de couleur furent incorporés dans l'armée nationale. Ils y constituèrent un certain nombre de régiments dont plusieurs combattent déjà au milieu des nôtres. Ils formèrent en outre de nombreuses unités spéciales mises à la disposition des différentes armes et des différents services que comprend une grande armée moderne.

Leur emploi tend à se généraliser de plus en plus grâce aux dispositions récentes qui développeront les connaissances techniques nécessaires à leurs cadres pour faire d'eux une utilisation plus large. Déjà un millier de soldats noirs, dont beaucoup sont des diplômés de collèges, ont été promus officiers (sous-lieutenants, lieutenants et capitaines). Ce sont les jeunes gens qui avaient été instruits l'an dernier au camp de Fort des Moines. Depuis cette époque, l'instruction d'un certain nombre de candidats officiers noirs (infanterie et artillerie) a été prévue aux camps Pike et Taylor.

Dans quinze des principales universités de couleur, 4.000 jeunes gens reçoivent une instruction technique et des connaissances en mécanique qui permettront de les utiliser dans les différentes branches de l'armée où ces connaissances sont requises.

Enfin, à l'université de Howard (Washington D. C.) un camp a été ouvert pour 300 élèves choisis parmi ceux des autres universités nègres. Ils y recevront une première instruction militaire dont ils feront profiter ensuite des milliers d'autres jeunes gens, dans leurs collèges respectifs.

On peut ainsi s'attendre à un emploi judicieux des ressources en hommes que représente une population de 12 millions d'individus.

Cette participation a été encouragée par le gouvernement, par la presse et par les orateurs de couleur. Elle s'est traduite sous diverses formes, parmi lesquelles d'importantes souscriptions aux « Liberty Bonds », de très nombreux achats de « War Saving Stamps et de généreuses contributions à la Croix-Rouge américaine ou à l'association bienfaisante entre toutes des jeunes gens chrétiens (Y. M. C. A.) que nous voyons en France.

Certaines compagnies telles que la « Mutuelle de la Caroline du Nord » à Durham, la « Mosaic Templars » de Little Rock, ont placé tout l'excédent de leurs fonds en « Liberty Bonds », la première pour 125.000 dollars, la seconde pour 100.000 dollars, montrant, par là, leur patriotisme et leur volonté de contribuer; à la victoire. Or ces sociétés sont des compagnies d'assurances exclusivement gérées par des nègres. Leur exemple a d'ailleurs été suivi par d'autres organisations (églises, clubs..., etc.).

Enfin, les nurses de couleur ont été admises dans les hôpitaux destinés aux soldats de couleur.

On peut en conclure que la propagande allemande a échoué devant le loyalisme des Américains de couleur.

Finalement, toutes les questions soulevées par leur coopération à la guerre ont été examinées et réglées dans une conférence à Washington.

A la suite des discours très remarquables du secrétaire à la Guerre, du président du Comité d'information publique, du sous-secrétaire à la Marine et du président du Shipping Board, les représentants militaires du gouvernement et de l'état-major français furent appelés à y prendre la parole. Après avoir montré la différence qui existe entre les contingents noirs de la France et la population de couleur des Etats-Unis, ils exposèrent l'emploi que la France a fait de ses troupes de couleur et les résultats excellents qu'elle en a obtenus.

Contrairement à une opinion, parfois émise en temps de paix, que l'expansion coloniale (cependant nécessaire à tout Etat moderne) affaiblirait la puissance militaire de la France vis à vis de l'Allemagne, ses colonies ont prouvé qu'elles pouvaient accroître cette puissance. Les indigènes soudanais, marocains, que la France avait délivrés de la barbarie africaine, les Arabes qui bénéficiaient de la civilisation française depuis trois quarts de siècle, tous sont venus combattre dans les rangs de l'armée française contre la barbarie allemande. Leur loyalisme ne s'est pas démenti un seul jour. Leurs actions d'éclat ne se comptent plus. Ils sont traités comme leurs frères d'armes blancs.

Cet exposé a soulevé, parmi les représentants de la population américaine noire, le plus vif enthousiasme et d'ardents témoignages d'affection et d'admiration pour la France.

A la suite de la conférence, le président Wilson a exprimé sa satisfaction pour « la belle philosophie de démocratie » dont s'étaient inspirés les délégués, comme étant, écrivait- il, l'idée dominante qui doit guider tout Américain dans la crise actuelle. Il a, d'autre part, invité ses concitoyens par lettre publique, et au nom des principes pour lesquels ils com- battent, à renoncer au procédé du lynchage vis à vis de la population de couleur. Ses paroles ont porté.

S'il était nécessaire de créer, parmi la population noire des Etats-Unis, un mouvement résolument orienté vers la guerre, on peut dire que ce mouvement est déterminé. Cette population est derrière son Président, aussi fermement résolue que la population blanche à obtenir par les armes la victoire du droit et de la civilisation.

Gustave Babin

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