de la revue 'les Annales', avril 15, 1917
'Les Carnets de Pegoud'
par Paul Bonnefon
 
Souvenirs de Paix et de Guerre

 

Voici la partie la plus dramatique souvenirs de Pégoud. Les pages que nous avons publiées précédemment retraçaient la carrière de Pégoud avant la guerre. Maintenant il va' mettre au service de la défense nationale son admirable virtuosité et son audace sans limites. Le cœur se serre à mesure qu'on se rapproche de la catastrophe si douloureuse qui allait priver le pays d'un de ses plus vaillants champions et la guerre aérienne de l'un de ses héros.

Comme tous les Français en état de servir, Pégoud fut mobilisé dès les premiers jours d'août 1914. Son ardeur patriotique est grande; il brûle de se mesurer dans les airs avec les pilotes d'outre-Rhin. Mais notre aviation militaire n'est pas au point: la création des escadrilles de combat, de reconnaissance et de bombardement demande quelque temps. Enfin Pégoud est chargé de missions périlleuses, au moment même où s'engage la bataille de Charleroi. Avec quelle intelligence il s'acquitte de tout ce dont il est chargé! Pour lui. faire son devoir est un plaisir. Il dépiste les mouvements de l'ennemi, signale les déplacements de son artillerie lourde, tantôt bombardant, tantôt bombardé, joyeux des coups qu'il porte, indifférent à ceux qui lui sont destinés.

 

De Maubeuge à Verdun

A Maubeuge, au début de septembre, son sang-froid lui vaut sa première citation.

On savait la ville, investie, mais on ignorait encore son sort. Le 2 septembre 1914, Pégoud est envoyé en mission, avec son mécanicien Lerendu, pour Reims et Maubeuge. Dominant la batailL de Suippes, l'aéroplane est atteint de quelques balles dans les ailes, ce qui, après un assez pénible atterrissage à Reims, oblige à venir à Bue pour réparations. Nouveau départ, le 6, et, vers 10 heures, on est au- dessus de Maubeuge, non sans quelque panne aisément réparée, au nord de Compiègne. Pégoud s'apprête à atterrir au camp d'aviation de Maubeuge, quand il remarque que les hangars sont vides. Aussitôt de gros obus noirs éclatent autour de lui. Des éclats atteignent même l'appareil. Il remonte à pleine puissance du moteur, et, perdu dans les nuages, peut observer quelque peu. La place a succombé, plusieurs villages des environs sont en flammes: il n'y a qu'à retourner au plus vite. Mais l'essence va manquer, car il vole depuis cinq heures! Après avoir dépassé Lille, l'avion se soutient encore pendant un certain nombre de kilomètres, mais à une faible hauteur. Désormais on ne saurait aller plus loin. Pégoud aperçoit un champ entouré de bois, en forme de fer à cheval. C'est là qu'il descendra à tout hasard, sans savoir si le pays est envahi. Il est près de Combles, dans la Somme, entre Albert et Péronne. L'ennemi est venu jusque-là, comme en témoignent des cadavres allemands gisant sur le sol. Pégoud cache, autant que possible, son appareil dans le bois et se met à explorer les environs, en quête d'essence pour repartir. Après bien des péripéties, il finit par en trouver deux bidons, chez un maréchal-ferrant qui en avait enfoui dans sa cave, et obtient trois litres de ricin chez un pharmacien. Il pourra se sauver. Dès le lendemain, à l'aube, il se met en route, et c'est heureux, car, au moment du départ, des uhlans apparaissent et se hâtent de tirer des coups de feu. Mais l'avion prend de l'espace et peut gagner Abbeville, où Pégoud et Lerendu se restaurent un peu, car, en vingt-quatre heures, ils n'avaient absorbé que deux œufs.

Ce sont là mésaventures coutumières à la guerre, trop heureux quand la présence d'esprit et l'énergie suffisent à les surmonter. C'est seulement le 27 septembre que Pégoud fit établir, sur son monoplan Blériot, un support de mitrailleuse, destinée à la chasse des appareils ennemis. Mais il ne s'ensuit pas que, jusque-là, ses explorations fussent sans effet direct: souvent on lui donnait pour mission de lancer des fléchettes sur les rassemblements allemands, et son ingéniosité s'en tire à merveille. Il le note avec satisfaction. « A Avillers, mentionne-t-il, le 29 septembre, lancé une boîte, de 500 fléchettes, qui jettent la débandade dans le parc. Remarqué la dispersion en tous sens. » Le lendemain et le surlendemain, Pégoud détruit deux Drachen.

Avec soin l'aviateur note tout ce qu'il accomplit: ses rapports sont des modèles de netteté et de précision dans le détail.

Son aventure de Maubeuge et ses observations autour de Verdun, pendant la bataille de la Marne,lui valent la citation dont nous avons parlé, pour avoir fait preuve, « depuis le début de la campagne, de qualités exceptionnelles de hardiesse et de sang-froid, particulièrement au cours d'une mission à Maubeuge ». De plus, on nommait l'aviateur sergent à la même époque. Encouragé par ses nombreux succès, à partir du 15 décembre, Pégoud va se livrer avec plus de méthode, sinon plus d'ardeur, à la chasse quotidienne des avions ennemis.

En janvier 1915, il est nommé adjudant et décoré de la médaille militaire et est rattaché à une escadrille dont il sera la bonne humeur et la fierté. Dès lors ses exploits seront fréquents, sinon quotidiens.

Le 27 décembre, après une amicale fête de Noël, célébrée aussi gaiement que possible, Pégoud note cette randonnée, dans tous ses détails familiers:

«Temps nuageux. Matin, observation Verdun: aucun avion boche. A 13 h. 30, pars avec huit .obus vers Nantillois. A 1 400 mètres, sur Bras, rentre dans nuages. Brouil- lard, pluie continue sur Nantillois. Taxi toutes positions; vois rien. Essuie lunettes continuellement. Boussole coincée. Après une heure et demie d'ennuis de toutes sortes, pique pour me reconnaître. Aperçois à 600 mètres, sous brouillard, beau drachen. Lance mes huit obus, panique générale dans rassemblement. Reçois nombreux coups de canon. Remonte dans brouillard, me reperds, repique pour voir, vole à 1000 mètres, remonte brouillard, repique à 800 mètres. Equilibre appareil et boussole et prends direction sud-ouest. Reste une heure d'essence. Grinche comme un voleur. Sais pas où je suis et reçois coups de canon. Suis à 800 mètres; remonte, brouillard. Repique; aperçois gare, assez grande. Reçois coups de canon, remonte brouillard; repique après vingt minutes, me retrouve sur gare. Rugis comme un fauve. Essence: 15 litres. Reçois coups de canon, prends résolution de voler sous le brouillard à 800 mètres, prends direction sud-ouest jusqu'à épuisement essence, malgré coups de canon. Aperçois au loin petit village. Approche. Reconnais Etain. Respire à pleins poumons. Sauvé! Mille tonnerres! Pique plein moteur. Plein vent dan' le nez; avance pas; essuie toujours et toujours lunettes.' Casse un verre avec son encadrement. Survole Etain à 400 mètres; pique toujours plein moteur. Arrive à Verdun plein brouillard; à 50 mètres, reçois grêle et pluie. Ne vois rien. Œil me fait très mal. Atterrissage superbe malgré tout, comme impression. Respire nez au vent, pleins poumons. Mais mille polochons, ouvrirai l'œil plus i.ue jamais. Rapport fait de suite. Capitaine étonné avec officiers. »

Et voilà comment, moitié gouailleur, moitié sérieux, Pégoud retrace, en son langage pittoresque, ce qu'il vient d'accomplir. Cet incident s'est passé sur Verdun, où l'a- viateur a déjà donné d'autres preuves de son expérience, mais où il ne doit pas de- meurer longtemps encore.

Une Journée Bien Remplie

En janvier, son escadrille est désignée pour opérer à Sainte-Menehould et il s'y rend bien vite, non sans avoir salué Verdun, au départ, de quelque vol à renversement, comme il saluera, à l'arrivée; sa nouvelle résidence. Les détails abondent, dans ses notes, sur cette installation,. car ce vigilant sait voir et retenir les menus incidents de son existence et en tire aussitôt l'enseignement qu'ils comportent. Ce n'est pas le lieu de s'y arrêter. Recueillons plutôt, sous la plume de Pégoud, le récit d'une prouesse, accomplie le S février, et qui valut à son auteur les compliments les plus justement mérités.

«Temps très clair. A 9 h. 35, pars sur Morane, avec Le-rendu, et deux heures vol, pour reconnaissance avions boches et protéger nos avions. A 2 000 mètres, survolant région Grand-Pré, arrive un ïaube direction sur moi. Le charge à environ 50 mètres en dessous, avec mitrailleuse. Il fait demi-tour; le poursuis à environ 100 mètres de distance, continuant à le mitrailler. Après une minute de poursuite, Taube, très nettement atteint, fait une longue glissade sur l'aile gauche et tombe en chute, l'avant de l'appareil entouré de fumée, et de feu, et des lambeaux de toile déchiquetés aux ailes, disparaît dans le vide, vers sud Grand-Pré. Aperçois presque aussitôt deux Aviaticks, l'un survolant la région sud-est de Grand-Pré, l'autre survolant la région nord-est Mont-faucon. Attaque avec mitrailleuse le plus rapproché, celui vêts Grand-Pré. Aux premiers coups de feu, Aviatick pique plein moteur; charge sur lui verticalement avec moteur et mitrailleuse. Vu très nettement Aviatick touché par mitrailleuse. Après l'avoir vu piquer complètement dans le vide, redresse mon appareil à i 500 mètres, reprends de la hauteur en me mettant à la poursuite du deuxième Aviatick, survolant en ce moment Montfau-' con. L'aborde à environ 40 mètres en dessous, avec mitrailleuse. Aviatick soutient y lecombat pendant environ cinquante secondes, ripostant par fusil automatique. Se sentant touché, l'Aviatick pique dans un virage. Le charge en vol plané, verticalement, faisant tirer continuellement mon mitrailleur. Ai vu très distinctement Aviatik touché par mitrailleur aux ailes et à la queue. Après l'avoir vu disparaître dans le vidé, à 1400 mètres, redresse mon appareil; suis encadré par obus ennemis petit et gros calibre. Atterris Sainte-Menehould à 1 h. 45.

En atterrissant, rentrant avion hangar, ' et pas prévenu, ne vois pas Morane derrière moi, l'accroche avec aile gauche: deux ailes démolies, la sienne et la mienne. Escadrille M. F. 37 vient d'atterrir et en fais partie, à la date du 6 février 1915. Fais monter mon Morane de réserve pour remplacer le premier. Reçois félicitations de tout le centre, du commandant et son état-major. Le général Julien, rommandant le génie, vient ttie voir et me félicite, m'invite à dîner pour ce soir. Ensuite le commandant des étapes et plusieurs officiers me félicitent et m'invitent à dîner pour après-demain soir. Fais mon rapport; reçois félicitations sur toute la ligne. Me. prépare pour aller dîner avec général. Arrive hôtel Saint-Nicolas à 7 heures, où il mange avec, tout son état-major. Environ quarante couverts. Présentation à tous. Dîner très charmant; pas de cérémonie et d'étiquette, très intime. Reçois félicitations de tous, qui me demandent renseignements. Tout le monde se retire 8 h. 30. Chic et gentil. Rentré et couché. C'est là, en style télégraphique d'une sincérité manifeste, l'emploi d'une journée bien remplie par quelqu'un qui a fait tout son devoir, s'en réjouit, mais ne parade pas pour cela. Le motif de la seconde citation de Pégoud à l'ordre du jour de Tannée fait allusion à cette prouesse de l'aviateur. Pégoud la consigne, pour lui-même, dans son carnet intime, où il se montre dans son abandon de triomphateur modeste.

Audacieuses Randonnées

1er avril.

Suivons-le encore en quelques randonnées. Taxi neuf; moteur médiocre Plusieurs boches venus survoler Sainte-Menehould, lancent bombes. A 15 h. 20, pars sur machine avec Lerendu, poursuis Aviatick survolant région Sainte-Monehould à environ 3 000 mètres. Commence à le mitrailler à environ 1 000 mètres en dessous, prends de la hauteur, le poursuis avec mitrailleuse jusque dans ses lignes où il pique aussitôt.

Survolant région Somme-Py, poursuis deuxième Aviatick ayant direction sud. A mon approche, Aviatick fait demi-tour, à environ 1 800 mètres de distance, le poursuis avec mitrailleuse dans ses lignes, où il pique. Survolant région Hurlu, à 2500 mètres, charge un troisième Aviatick survolant la même région à environ 2 100 mètres. L'attaque à environ 50 mètres au-dessus, avec mon revolver, et mon mitrailleur avec carabine à répétition. Aviatick cherche à reprendre de la hauteur, en ripostant avec fusil automatique. Continue à le survoler de très près, mitrailleur et moi tirant sans relâche. L'Aviatick, certainement touché, pique brusquement au sol; n'ai pu surveiller sa chute, mon moteur commençant à bafouiller par manque d'essence. Atterris tout près terrain 16 h. 20. Reçu, au cours de la lutte, une balle dans aile gauche. Reçois confirmation du capitaine de l'escadrille et du capitaine d'artillerie de, la ligne de feu qu'Aviatik était tombé dans ses lignes, près du front. »

Le 28 du même mois, nouvelle expédition plus longue et plus fructueuse. « 28 avril. Temps beau; aucun appareil, disponible dans escadrille, pars sur Morane, avec Leren-du, à 9 heures pour surveiller région Mulhouse, Guebwiller Thann, contre avion boche. Survole toute la région atterris en surveillance, de moi-même, au sommet de la montagne sur les Vosges, norriniée le Rossberg. Côté de Thann, altitude 1 196 mètres. A 4 kilomètres du front. Terrain très mauvais et petit. Couvert de neige. Impression merveilleuse, féerique: domine toute la région. Aperçois Aviatick survolant région Guebwiller. Pars à sa poursuite du sommet de la montagne. Prends mon départ sur le flanc de la montagne, dans le vide, et me trouve de suite à 1 200 mètres. Fonce sur Aviatick qui, .m'ayant aperçu de loin, s'enfuit dans ses lignes. Le mitraille dans sa descente. Reviens atterrir à mon point d'observation, .goûtant délicieu ment les beautés de la région. Prends nombreuses photographies. Fais une visite à tout le sommet; descends sur le flanc, visite une étable de bestiaux abandonnée et. une auberge. Rapporte beau coup de souvenirs boches.

Enfin je repars avec Le rendu sur Morane, dans le flanc de la montagne et rentre à Lures à 13 heures. Je trouve capitaine et tout le monde affolé, dans l'inquiétude, ayant téléphoné partout et me croyant prisonnier ou tué. Leur fais un compte rendu et m'amuse beaucoup.

Déjeune, installe mes souvenirs boches dans ma tente. A 17 h 30, repars à nouveau sur Morane, avec officier mitrailleur, pour protéger contre avions boches la région Dannemarie et Altkirch. On a fait réglage de tir. Survole Unité la région, éloigne un avion boche. Vois un fort bombardement de nos pièces. Vois un Voisin qui atterrit entre le canal et le village. Rentre à Lure. Atterris à 19 h. 50. Dîne. Reçois félicitations de toute l'escadrille. Coucher. »

Avec Ses Compagnons d'Armes

Cette page donne assez exactement, en raccourci, une idée des occupations et des émations de l'aviateur. Ce sont celles que Pégoud préfère et il s'y abandonne avec une joie spontanée, chaque fois qu'il le peut. Mais il lui faut assez souvent demeurer sur la terre ferme, et là, il se mêle le mieux qu'il peut à la vie de ses compagnons d'armes. Voici, tiré d'un carnet de Pégoud, le récit d'une curieuse excursion dans les tranchées:

« 7 mai.-Temps couvert, pluie. Déjeune. A 14 heures, partons en voiture pour tran- chées de première ligne à Anspach-le-Bas. Traversons en, voiture la frontière, les villages alsaciens. C'est vraiment très joli, plein de verdure. Arrivons à X... où nous laissons la voiture, partons à pied, à travers bois, en baissant la tête pour éviter les balles et n'être pas aperçus, les Boches étant à environ 400 mètres de nous. Plusieurs pièces de 75 et 120 tirent à côté de nous. Arrivons au passage à niveau, tout près de la gare d'Anspach-le-Bas. Nous collons contre les créneaux et risquons vivement un coup d'œil. Au-dessus, le canon fait rage, autour de nous, pendant que les obus se croisent au-dessus de nos têtes. Prends un grand nombre de photos, et pardessus les créneaux, prends le village d'Anspach-le-Bas, à 200 mètres. Les Boches sont à 150 mètres, du côté de la gare d'Anspach. Plusieurs 77 et 120 ont éclaté dans le bois près de nous, en ramasse les éclats. Épatant comme souvenir. Vais aux tranchées en rampant dans les boyaux. Regarde au périscope. Merveilleux! On voit très nettement les tranchées boches, pendant que leurs balles font rage sur les tôles d'acier. »

Ce sont là distractions de saison: Pégoud n'en abuse pas. Il est trop absorbé par son service:

« 17 juin. - Mes mécaniciens ayant démoli ma mitrailleuse de son appui, en sortant l'appareil hier pour chasse, la fais monter avec artirculation. Le général Thevenay, gouverneur de la place de Belfort, vient nous rendre visite, à 17 heures, s'intéresse à tous les appareils et pilotes. Ensuite quelques vols sont exécutés devant lui. Buvons le Champagne dans nouveau pavillon nommé Arme-nonville, qui est de ce fait arrosé. Un boche étant signalé, mon appareil n'étant pas prêt, mon camarade Gilbert'part sur le sien qui est en ligne de départ. Le général prend congé de nous. Le prends plusieurs fois en photo. Gilbert atterrit, nous apprend qu'il a descendu un Aviatick vers Thann.- Son appareil et son moteur ont reçu plusieurs balles. Partons en voiture pour aller voir l'Aviatick. Les douaniers et gendarmes traînent dans la pente les deux cadavres, pilote et passager, qui sont absolument mutilés, brisés de toutes parts. Le passager absolument mutilé aussi, le crâne défoncé. Nous remontons plus haut, vers l'appareil, qui ne représente plus qu'un tas de débris informes. Fuselage absolument métallique, ainsi que les ailes. Moteur admirable, 6 cylindres représentant au moins 200HP, cylindre 130 X 180.Prends des photos au magnésium, emporte souvenirs. Gilbert crie la faim, descendons en vitesse. L'escadrille Caudron est avec nous. Arrivons à la Chapelle, mangeons à la popote de l'escadrille. Buvons Champagne en l'honneur de Gilbert. » '

Son Protégé Gilbert

C'est à la fin de ce mois que l'aviateur Gilbert, dont il vient d'être question, fut chargé d'aller bombarder les hangars de Zeppelins de Friederichshaffen, sur la rive allemande du lac de Constance. Gilbert partit le 27 au matin et Pégoud l'accompagna quelque temps, pour protéger sa route contre les avions ennemis.

« 27 juin. - Le matin 7 h. 30, pars protéger Gilbert jusque de l'autre côté de Bâle, environ 50 kilomètres de la ligne.-Gilbert continue sa mission d'aller bombarder Friederichshaffen. Je fais demi-tour, prends photo. Suis canonné très violemment, en tir très précis, par gros calibres, à l'est d'Altkirch. Remonte tout le front. Forée un Aviatick à piquer dans ses lignes. Surçyole région jusqu'à Colmar. Atterris à Corcieux. Reviens à Fontaine, fais faire le plein et préparer l'avion.

« A 12 heures, repars chercher et protéger Gilbert. Vole et sùttçple dans une mer de nuages. Fais trois fois Voyage de Bâle - la ligne de front. Rien! Atterris à 15 heures! Gilbert pas revenu. Ai beaucoup souffert du froid à 3 oço mètres; il gèle. La journée se passe; sommes;tous consternés. Pas de nouvelles. Gilbert pas revenu.

« 28 juin. - Enfin, ce matin, nous apprenons que Gilbert a été obligé d'atterrir par suite de panne, en Suisse, à Rheinfelden, à l'est de Bâle. A l'atterrissage, a cassé son appareil. Des soldats suisses l'ont fait prisonnier. Nous sommes très heureux qu'il ne soit pas resté aux mains de l'ennemi. »

Même activité en juillet.

Le 11, Pégoud abat un Aviatick.

11 juillet. - On signale un Aviatick'survolant région Dannemarie. Neuf:minutes après, ne vois rien; continue ma patrouille vers Tliann,' Bel-fort et frontière suisse. Survole à nouveau Dannemafie et vois au loin, vers Bâle, un point noir grossissant. Bientôt je distingue un superbe Aviatick. Cherche à attirer sur nos lignes. Plusieurs simulacres attaque. Il ne vient pas, survole ligne front. Voyant ceci, fonce dessus et immédiatement passe en dessous de lui, pendant qu'il me tire avec sa mitrailleuse vers l'arrière. Son tir n'a pas de précision, étant gêné par son fuselage. Cherche à me placer toujours en dessous, y réussis par mes évolutions souples et rapides, épousant absolument les mouvements de l'avion ennemi. Arrivé par un bond à environ 50 mètres au-dessous, commence à le mitrailler avec une première bande de 25 cartouches, en visant un peu derrière le moteur, ensuite fauchant le pilote et le passager. Après une dizaine de cartouches, l'avion pique du nez en chute; des flammes sortent du fuselage; le poursuis dans sa chute, tirant toujours et rechargeant ma mitrailleuse. A 1600 mètres, me trouvant sur lignes ennemies dessus Altkirch, redresse mon avion,en surveillant la chute de l'Aviatick qui va s'écraser sur la route, à côté d'Altkirch, entre la voie ferrée et le village, où les débris restèrent très visibles. Suis fortement canonné. Rentre à Fontaine, pendant que notre artillerie tire sur le rassemblement provoqué par la chute de l'avion, à environ 2 kilomètres de nos lignes; grande joie à Fontaine. Téléphone au Grand Quartier, au Bourget et Remiremont, reçois félicitations de partout. Mon appareil. est pavoisé' par mécaniciens de l'escadrille: très beau. »

Dans la façon de procéder qui vient d'être analysée-, on voit la tactique aérienne de . Pégoud. Ce fut là son dernier exploit, non qu'il se reposât, mais les aviateurs ennemis, qui savaient sa présence sur cette partie du front, la fuyaient et rentraient dans leurs ' lignes aussitôt que cet adversaire redoutable était reconnu dans le ciel. Cette fuite n'est-elle pas le plus certain des hommages, l'aveu d'une supériorité qu'on se sait incapable d'affronter? Mais L'ennemi épie à son tour. Il suit la manœuvre de celui qu'il redoute, il n'ignore plus comme il combat et comment on pourra l'atteindre. Insoucieux du danger, conscient de sa force, Pégoud néglige un peu trop sa protection personnelle, convaincu que sa présence d'esprit saura toujours le sauvegarder. Le 15 juillet, il a été nommé sous-lieutenant de cavalerie et n'apprend l'événement que par hasard, à Paris, dix jours plus tard. « Fais courses, écrit-il le 27 juillet, sur son calepin. Apprends par journal que suis passé sous- lieutenant de cavalerie depuis le 15 juillet. Commande tenue.»

Bientôt, une troisième citation à l'ordre du jour de l'armée, très flatteuse encore et qui va compléter, par la croix de la Légion d'honneur, la série des récompenses déjà obtenues par Pégoud, vient récompenser toutes ces actions d'éclats. C'est alors que cette carrière étonnante d'audace va se trouver brusquement interrompue.

Derniers Combats

Son appareil ayant été mis hors d'usage vers le milieu de juillet, Pégoud était venu à Paris en chercher un nouveau et en avait profité pour faire effectuer sur celui-ci, un Nieuport, des modifications dont l'expérience lui avait enseigné l'utilité. Dès le début d'août, il avait réintégré son poste, mais le temps se montra alors trop souvent pluvieux et peu propice à l'action. Une quinzaine de jours pourtant, Pégoud put prendre les airs et sa présence s'y révéla surtout par le nombre des Aviaticks qu'il mit en fuite. Pourtant, le 28 août, il put engager le combat avec un Aviatick nouveau mo'dèle, qui soutint le choc et parvint, au cours de la lutte, à crever le réservoir à essence de Pégoud, de telle façon que le liquide s'écoula très vite. L'aviateur se trouvait alors à 2 000 mètres au-dessus de Mulhouse. Il dut descendre en vol plané et passer au-dessus des lignes ennemies, subissant, à 400 mètres, un feu nourri d'infanterie et d'artillerie, qui ne l'abandonna même pas à l'atterrissage.

Ceci, bien entendu, ne rebuta point Pégoud; il avait remarque, chez l'ennemi, la disposition nouvelle qui avait permis d'atteindre son moteur et de le vider si rapide- ment. « Ils m'en veulent, je le vois, mais ils ne m'auront pas! dit-il, défiant ainsi ceux dont il avait eu tant de fois raison. Trois jours après, le mardi 31 août, nouvelle alerte et nouveau combat. A 8 heures et demie, un avion allemand est signalé au-dessus de Montreux, venant sur Belfort. Aussitôt, sans hésiter et sans attendre d'ordre, Pégoud vole au-devant de l'adversaire. C'était - on l'a su depuis - un appareil blindé, monté par deux personnes et armé puissamment. Pégoud, lui, était seul pour conduire son avion et combattre l'autre. Il le rejoint et épuise aussitôt une bande de mitrailleuse. Pour recharger, il fait un grand virage, et, l'opération achevée, fonce sur l'Aviatick, sans chercher à éviter par des feintes les projectiles dont on l'accable. C'est alors que, pris dans le champ tle tir, une balle frappe Pégoud au cœur, et, l'aorte traversée, il s'écroule de 2 000 mètres, dans toute l'action de la lutte, en pleine activité de son moteur.

C'est fini. Deux ans, presque jour pour jour, se sont écoulés depuis la première expérience. Ceux qui, assistant à ce duel aérien, ne voulaient pas croire que Pégoud en fût le victime, accourent et trouvent l'héroïque pilote, mutilé et sanglant, gisant à Petit-Croix, sur le territoire de Belfort. Il repose maintenant au cimetière de Brasse, à Belfort, salué par l'émotion publique d'une région qu'il avait si efficacement protégée, et par la reconnaissance amicale de ceux qu'il nommait ses camarades de l'air. La croix de la Lésion d'honneur, qu'on lui avait promise lors de son premier exploit et qui avait été retardée parce qu'un fonctionnaire, soucieux des règles, s'était aperçu que Pégoud était seulement piloté civil et non pas pilote militaire, cette croix si bien gagnée fut déposée sur son cadavre, trois heures plus tard.

L'Allemand qui atteignit Pégoud avait, assure-t-on, écouté les explications fournies par le Français, un an auparavant, à Berlin, avec une générosité trop prodigue.

C'est-elle pas symbolique cette destinée de Pégoud? Le Français innove, imagine, crée, fait part aux étrangers de ce qu'il a trouvé; confiance trop souvent mal placée et dont il devient victime.

Au surplus, l'exemple de Pégoud ne fut pas seulement un cas accompli d'habileté et de vaillance personnelle. Son audace a contribué à fixer la tactique de l'air, et tel procédé qui, de sa part, semblait téméraire, est considéré maintenant comme un excellent moyen de vaincre. Il combattait le plus souvent seul, on l'imite; les dispositions de ses appareils sont acceptées comme ses méthodes de combat.

Quelqu'un qui fut bien à même d'apprécier le mérite de Pégoud, le général Démange, commandant le territoire de Belfort, s'exprimait ainsi, en confiant à la terre ce qui restait de l'aviateur massacré: « Les héros que produit, dans les circonstances présentes, notre belle terre de France, sont innombrables; parmi eux, celui que nous accompagnons aujourd'hui au champ du repos fut le héros des héros, sublime, comme le ciel qui était et demeure son domaine. Lieutenant Pégoud, modèle admirable de vaillance française, au nom de toutes les troupes de la région fortifiée de Belfort, je vous salue! » Ces paroles d'un chef, parlant pour tous, sont l'hommage le plus digne à la valeur du disparu et le témoignage le plus sûr de ce que la France perdit en le perdant.

Paul Bonnefon

Back to French Articles

Back to Index