- de la Revue 'L'Illustration' no. 3983 de 5 juillet 1919
- 'Impressions de Versailles'
- par Gustave Babin
La Paix
Les deux plus profondes impressions que je garde de cette journée historique furent deux impressions militaires: ce furent les seules, d'ailleurs, ou à peu près, qui nous purent donner conscience que ce traité de Versailles était, pourtant, la conclusion d'une guerre, et de quelle guerre!
La première, ce fut, dès la sortie de la gare, au spectacle de la royale avenue qui mène à l'entrée du château, à cette noble grille de fer et d'or, sobre, mesurée, ni trop vaste, ni trop somptueuse, aussi peu kolossale que possible, symbole parfait de l'harmonie et du goût français, telle, enfin, qu'ils n'en ont pas à Potsdam de pareille.
Du seuil de la cour d'honneur jusqu'au fin fond de l'horizon, l'avenue de Paris, la route séculaire qui, tant de fois, fut foulée par les chevauchées d'apparat, la vaste route où, jadis, défilèrent, piaffants, les cortèges de la cour, était bordée d'une double haie de cavaliers immobiles, impeccablement alignés, jalonnée, de distance en distance, d'étendards glorieux; d'une double haie de petites flammes blanches et rouges, palpitant, au bout des lances, à la brise de ce beau jour, sur les verdures des ormes vénérables, sur le ciel voilé, très doux, car il faisait, samedi, ce temps charmant, mou, alanguissant, grisâtre comme toute la cérémonie elle-même, que les Anglais de l'époque victorienne appelaient the Queen's theater, le temps de la Reine. L'armée glorieuse veillait là, aux deux bords de cette voie triomphale, comme naguère au parapet des tranchées, force et discipline, sauvegarde et espoir; l'armée, ultime garante de l'exécution des écritures qu'on va tout à l'heure parapher, base unique de notre confiance dans l'avenir.
Derrière ces deux haies épiques, entre lesquelles va défiler tout à' l'heure la file peu solennelle des automobiles trop rapides, anachroniques dans ce cadre, se serre une foule bien sage, joyeuse en dedans, qui acclamerait sans doute, si elle avait le loisir de les reconnaître au trot d'un carrosse, les hôtes de ces limousines haletantes, mais qui ne fera que les entr'apercevoir dans un éclair.
En avant de la cour, sur la balustrade dominant la place d'Armes, des soldats alignés sont assis, heureux privilégiés qui, n'étant pas de service, vont assister, en bonnets de police, bons garçons de vainqueurs, à l'entrée des plénipotentiaires. La décorative cour, où des municipaux à pied, en grande tenue de service, évoquant, avec leurs shakos, leurs plumets écarlates, des souvenirs de l'ancienne armée, celle d'avant la guerre, assurent, sans rigueur, le service d'ordre, est déjà très peuplée une heure avant l'arrivée des premières autos officielles. L'animation qu'elle montre deviendra de la nervosité à mesure qu'approchera le moment fatidique et que commenceront à arriver les invités dits de marque. Un journaliste, qui sait au prix de quelles intrigues il a pu obtenir d'assister à la séance historique, peut alors passer un agréable moment, et fécond en réflexions savoureuses, à voir filtrer, à l'entrée réservée à ces favorisés du sort, les « belles madames » et les messieurs désuvrés qui, pour avoir tout le long de ces cinq années, répété à tout venant qu'ils « y seraient ce jour-là », n'en veulent point avoir le démenti, tiennent, avant tout, à pouvoir attester le lendemain qu'ils « y étaient », en effet, et qui s'empressent, et qui s'étonnent, s'irritent, au moindre contrôle, au plus léger retard, qu'on mette ainsi obstacle à la satisfaction de leur patriotique caprice.
Enfin, elles et ils ont franchi le barrage. Les unes ni les autres ne s'attardent à regarder, par les hautes fenêtres d'où l'on domine le majestueux parc de Le Nôtre, le parterre d'eau reflétant le ciel nuageux, les futaies vénérables encadrant, à la façon d'un manteau d'arlequin, la plus somptueuse toile de fond qui soit au monde, les bassins moirés de plantes aquatiques, ridés par le vent d'orage de vaguelettes, la foule patiente, maintenue dans l'allée centrale par des municipaux, dans les deux allées latérales par des soldats bleus casqués. Franchissant en trombe l'arc sous lequel, le 18 janvier 1871, se tenait, entouré de son Bismarck, de son Moltke, de ses feudataires prêts à l'acclamer « empereur allemand », le vieux soudard Guillaume, ils se sont rués vers les banquettes réservées, enlèvent de vive lutte les places encore libres, et, sourds au ronflement des avions qui, sur leurs têtes, glissent dans l'air à raser les terrasses du palais, comme aveugles au pittoresque spectacle du jardin et aux rares splendeur du cadre qui les entoure, ils et elles papoteront jusqu'au moment où se lèvera M. Georges Clemenceau.
Dans l'impressionnante galerie, sous ces nobles peintures du plafond cintré où Le Brun a symbolisé toute la splendeur triomphale de la monarchie française à son apogée, où l'on voit Louis XIV, beau et olympique comme Zeus lui-même, brandissant la foudre aux rives du Rhin, les banquettes réservées à la presse, et qu'envahissent, désinvoltes, ces curieux oisifs, occupent, au fond, du côté du Nord, la place même que remplissait l'estrade où fut acclamée, en la personne de son roi élu empereur, la Prusse triomphante. Nous sommes entassés là à quatre cents, cinq cents, peut-être. Faute d'une indication protocolaire quelconque sur nos cartes d'invitation, d'aucuns sont venus correctement, en redingote; la plupart sont simplement en veston, avec des feutres mous. Un seul d'entre nous, étranger, j'imagine, habitué de quelque cour désuète en vérité, ou peut-être, simplement, homme timide et encombré encore d'illusions, a arboré résolument l'habit noir avec la cravate blanche. Or, c'est lui seul qui a l'air au point, dans ce cadre royal.
Quelles méditations, d'ailleurs, on pourrait échafauder sur le laisser-aller qui règne dans cette galerie, représentation, pourtant, de l'ordre le plus strict qui ait peut-être jamais régné dans le monde civilisé? Toutes hiérarchies sont abolies, dans ce temple désaffecté de l'étiquette. Des académiciens nous coudoient, et si M. Maurice Barres a trouvé une place assise au dixième ou quinzième rang, M. Henry Bordeaux demeure debout, accoté contre une des glaces. Enfin, un ancien ministre de la République, sénateur, et portant, à sa boutonnière, au-dessus du « baromètre » législatif, le ruban de 1870, cherche péniblement une place sur l'une des dernières banquettes du fond.
La foule du dehors, cependant, voit, l'une après l'autre, arriver les diverses délégations et les hautes personnalités conviées à la cérémonie, représentants du Sénat et de la Chambre, membres ou anciens membres du gouvernement. Elle réserve à M. Clemenceau, à M. Wilson, qu'accompagne Mme Wilson, quelques chaleureux vivats. Mais elle n'a pas toujours le temps d'identifier, à leur descente de voiture, les représentants des différentes puissances, dont elle discerne à peine les fanions versicolores. Et seuls les curieux massés dans le parc, de l'autre côté du château, virent arriver les délégués allemands, que leurs limousines déposèrent au seuil du vestibule Nord, d'où l'on accède à la chapelle.
On vient de vous conter, par le menu, tout le cérémonial de cette séance mémorable et brève: quelques minutes avant que l'horloge sonnât les quatre coups du soir, tout était terminé.
Alors les hauts vitrages de la façade vibrèrent; le canon tonnait; deux batteries de 75, placées du côté de l'escalier des Cent Marches, lâchaient leur salve en rafale, sans rythme, comme pour un barrage: elles doivent tirer, je crois, 404 coups, une salve de 101 en l'honneur de chacune des quatre grandes puissances. Des hourras éclatent, saluant l'heure enfin venue de la paix divine. Telles seront, avec le bruissement des grandes eaux, soudainement ouvertes au premier coup du canon, et qui montent en gerbes irisées vers le ciel gris, à peine illuminé, de temps à autre, d'un blond rayon, les seules fanfares qui salueront l'acte formidable qui vient de s'accomplir.
Les diplomates se sont levés. Les uns s'empressent vers la sortie, vers les appartements de la Reine, d'autres vers les fenêtres de la royale galerie, qui se sont ouvertes sur le parc, comme forcées par l'acclamation populaire et les claquements secs, un peu grêles pour la circonstance, du 75. Le spectacle, en effet, est maintenant dehors.
Je ne sais ce qui se passa après le moment pathétique, fixé par Anton von Werner dans une emphatique toile, où l'Allemagne, représentée par ses rois, ses princes, ses grands-ducs, eut acclamé à cette même place son nouvel empereur: les historiographes officiels de l'époque étaient, je crois, moins prodigues de menus détails que nous ne le sommes actuellement. Sans doute y eut-il quelque copieux festin, où l'ogre Bismarck but et mangea de son redoutable appétit. M. Clemenceau offrit simplement une tasse de thé aux plénipotentiaires. Mais, avant de se rendre aux locaux du Sénat, qui donnent sur la rue des Réservoirs, il voulut, accompagné de M. Wilson et de M. Lloyd George, voir le parc où la foule se pressait, cous tendus vers le balcon de la galerie, et y contemplant, avec émotion, la poignée de soldats mutilés qui avaient été conviés à la cérémonie.
Dès qu'apparurent, au haut du degré, les trois présidents, une immense acclamation jaillit des poitrines. Ce fut, sans doute, le moment le plus émouvant de la journée. Ce peuple, savourant sa joie, s'en grisait tout à coup. Il n'y eut pas de service d'ordre qui tînt. Les cordons de troupes furent rompus, les beaux municipaux à plumets rouges enfoncés, culbutés, emportés par la vague humaine déchaînée. Une minute inquiétante passa. Il fallut qu'au-devant du petit groupe, des officiers, quelques agents, des policemen militaires américains, improvisassent, de leurs corps, bras dessus, bras dessous, une sorte de rempart en avant des trois hommes d'Etat, qui, eux-mêmes, riants, ravis de l'aventure, s'étaient pris par le bras. Ce fut une magnifique bousculade, par quoi se traduisait l'enthousiasme populaire. Enfin, que bien que mal, au milieu de ce délire, les trois présidents gagnèrent les parterres du Nord, d'où, en automobile, ils tournèrent à droite vers la rue des Réservoirs et gagnèrent le Sénat.
Tant que jouent les grandes eaux, comme jusqu'au bouquet d'un feu d'artifice, la foule cosmopolite s'attarde autour des bassins, dans les allées, à ce féerique spectacle. Il semble que tout l'univers soit représenté là, tant on entend d'idiomes divers, d'aucuns mystérieux à nos oreilles. Et chose étonnante encore, c'est le grand nombre d'Américains tout pareils, avec leurs faces rasées, leurs chapeaux haut de forme bien lustrés, leurs flottantes redingotes, à M. Woodrow Wilson: ainsi, autrefois, tous les chefs de gare allemands, le long des voies ferrées, s'appliquaient à ressembler, sous la casquette rouge, à Guillaume II. On a noté qu'à cette fête l'armée, en dehors des services qu'elle assumait, n'était officiellement représentée que par quelques généraux conviés à la cérémonie, groupés autour du chevaleresque Castelnau. Ni le maréchal Foch, retenu aux bords du Rhin, ni le maréchal Joffre, qui ne rentrait que le soir de son triomphal voyage en Angleterre, ni le maréchal Pétain n'étaient là... La foule des jardins, qui les guettait, se montra bien déçue de sa déconvenue. Mais tout à coup elle vit s'avancer au milieu d'elle, entouré d'un groupe déférent, empressé de ses pairs parmi lesquels le général de Langle de Cary, le général Dubail le général Maunoury, presque aveugle, le masque ravagé par sa glorieuse blessure, l'il gauche muré d'un bandage noir. Les groupes s'écartèrent, respectueusement, s'alignèrent en haies, les fronts se découvrirent, cl des voix qui tremblaient essayèrent de crier: « Vive Maunoury! »
Telle fut, devant cette figure symbolique, l'hommage de la France reconnaissante à ses soldats vainqueurs.
Gustave Babin