- de la Revue 'L'Illustration' no. 3953 de 7 décembre 1918
- 'Le Maréchal Foch à Strasbourg'
- par Gustave Babin
- Notes et Impressions
Dans l'Alsace Reconquise
Décembre 1918
J'ai quitté Strasbourg vendredi. Les derniers échos des cris de joie, des fanfares, des cliants s'y éteignaient à peine. La ville laborieuse se remettait au travail, après une semaine, presque, de fêtes ininterrompues, commencées avec l'entrée du général Gouraud, le 22, terminées le 27 novembre avec la réception solennelle du maréchal Foch. Une accalmie se fait, pour quelques jours, en attendant l'arrivée des représentants du gouvernement français.
Il faut avoir vécu ces heures d'ivresse pour en comprendre vraiment toute l'intense beauté.
La visite du maréchal Foch commença par une cérémonie strictement militaire, une revue à la-quelle, déférant au vu du commandant en chef des armées alliées, les « civils » s'étaient abstenus de courir. Ils eurent quelque mérite à refréner leur ardente curiosité.
Ils se dédommagèrent en se pressant en foule bien que l'arrivée du Maréchal, n'eût été connue que très tard dans la soirée vers la place Kléber, où allait avoir lieu le salut aux drapeaux. Tout Strasbourg s'entassait sur les côtés de la vaste esplanade, dans les rues que devait suivre le vainqueur. Au milieu de la place, bien dégagée, devant la statue du héros d'Egypte, les six drapeaux rangés au milieu de leur garde d'honneur, les petits détachements de chaque régiment qui les escortaient, correctement alignés alentour, la parade traditionnelle eut vraiment grand air.
Le maréchal Foch arriva à cheval, d'un joli trot. A l'entrée, il avait passé à son épaule le baudrier d'une arme admirable: un sabre d'honneur qui appartint à Kléber, une sorte de yatagan de style oriental, au fourreau rehaussé d'or, à la lourde poignée d'or, à la lame courbe toute damasquinée d'or. C'est de ce glaive étincelant qu'il salua les drapeaux inclinés devant lui, et l'image de bronze qui les dominait. Cela dura quelques minutes, et ce fut poignant profondément.
Déjà, dans le clocher ajouré de la.cathédrale où, depuis lé matin de l'arrivée de nos'troupes, le drapeau tricolore avait remplacé le drapeau rouge arboré par ordre d'on ne sait quel soviet avorté, les cloches sonnaient allègrement. Depuis deux jours, de l'aurore à la nuit, les accents de l'orgue ne tarissaient guère. C'était un cantique sans fin d'actions de grâces.
On avait commencé d'enlever les masques de planches que le chapitre avait fait placer devant les larges fenêtres ogivales, afin d'en protéger les inestimables vitraux. La nef s'emplissait d'une douce lumière, l'indécise clarté que dispensait un ciel maussade, et qui caressait, au flanc des piliers nerveux, les trois couleurs du drapeau national retrouvé, dominant les pâleurs, blanches et jaunes, du pavillon pontifical.
Le cérémonial fut exactement le même qu'à l'arrivée du maréchal Pétain: réception au seuil du porche de bronze, au milieu des bannières enluminées et brodées; allocution au delà de cet encombrant chantier que j'ai décrit; puis, le chanoine Schickelé, un tout petit vieillard au sourire paternel, exquis, prenant, avec une touchante familiarité, la main gauche de l'illustre soldat, le conduisit vers le sombre chur roman, surélevé d'une dizaine de degrés, au bas duquel attendaient l'officiant, précédé de la lourde croix processionnelle, les diacres, les enfants de chur rouges.
Notre confrère Paul Bourson, le vaillant lutteur qui, durant l'oppression, livra de si brillants combats pour notre cause, et que nous avons eu l'heureuse surprise de retrouver vivant, après quatre années d'inquiétudes, rapprochait, pour moi, de cette réception solennelle, certes la pompe de l'Eglise, le respect dû aux hôtes illustres qu'on accueillait le veut ainsi mais d'une solennité tempérée par je ne sais quelle indicible nuance de reconnaissante affection, dont le geste du chanoine Schickelé, guidant le Maréchal par la main, était l'expression saisissante; Bourson, dis-je, rapprochait de cet accueil le souvenir d'entrées cavalca-dantes de l'ancien kaiser.
Car il venait, à chacune de ses visites à Strasbourg, à la cathédrale. Non pour y prier, non pour y remercier Dieu, comme le maréchal Pétain, comme le maréchal Foch, qu'on entendit, au Te Deum, mêler sa voix pieuse au chur des fidèles et des chantres, mais il lui plaisait d'y apparaître en Mécène, en artiste, si l'on veut, dans un de ses rôles favoris. Oui, il s'intéressait, ou feignait de s'intéresser à cette vénérable basilique, qu'avait atteinte et blessée le temps, et qui avait besoin de soins. Il affectait de donner aux architectes, qui peut-être, in petto, devaient bien sourire, des conseils pour les travaux à poursuivre.
Sa cour l'entourait. Il tenait en main le bâton de feld-marschall, et c'est de cet insigne de glo re, canne de parade entre ses doigts, qu'il indiquait les points à consolider, à restaurer. Pauvre sire!
Il confessait, d'ailleurs, dans l'abandon des conversations familières, n'aimer Strasbourg qu'à demi. Il n'y passait jamais plus d'un jour ou deux, en allant à Metz, qu'il préférait: « Il y a ici, disait-il, trop de bonnets rouges et trop de soutanes ». Car il n'ignorait pas les sentiments du clergé alsacien, pareils à ceux du clergé lorrain. Il l'englobait dans une même aversion, une même crainte, avec les révolutionnaires, les « bonnets rouges ». Et maintes fois il chercha, par de sournoises persécutions, à se venger des prêtres, suspects de trop de mémoire, de trop de fidélité à la vraie patrie. Mais, chose assez caractéristique, et qu'il faut dire, en bonne équité, il ne trouva jamais auprès des deux pasteurs des diocèses, Mgr Fritzen à Strasbourg, et Mgr Bensler à Metz, Allemands tous deux, pourtant, le concours sur lequel il avait pu se croire en droit de compter: ils firent l'un et l'autre primer toujours leurs devoirs d'évêques sur leurs devoirs de sujets impériaux.
Voici les bons, les fidèles ecclésiastiques d'Alsace vengés de ces méfiances, de ces dédains, rien que par la joie seule de pouvoir clamer aujourd'hui le Domine salvam fac Republicam nostram. Et de quel cur!... Nous avons pu en juger, en ces deux impressionnantes cérémonies célébrées, sous les mêmes voûtes, à quarante-huit heures d'intervalle.
Devant le « Père Rhin »
Vater Rhein: c'était le vocable dont ils avaient baptisé le vieux fleuve qui sépare, au témoignage même des historiens et des grands soldats romains, la Gaule de la Germanie.
J'ai, bien entendu, aussitôt que je l'ai pu, couru vers ses ondes illustres, vers sa « robe verte », jadis déchirée par Condé, ainsi que le rappelait Musset.
Et, en passant, il est singulier de constater l'influence lointaine, mais sûre, du grand poète sur notre état d'esprit.
Sans doute, bien peu de ces soldats, qui arrivent en triomphateurs aux bords du fleuve, pourraient redire par cur la réponse fameuse au Rhin allemand, de Becker. Ils ne l'ignorent pas complètement non plus. Ils la connaissent par ouï-dire, au moins, par une sorte de legs des ascendants, une tradition nationale, en vérité. Le poète français a été, là, poète au sens étymologique du mot, le votes, l'inspirateur, le prophète. On a vu, par une émouvante photographie parue dans le dernier numéro la 2e division marocaine baignant ses fanions dans le Rhin quel fut le premier geste de nos soldats, en foulant les rives si longtemps désirées. On m'a rapporté, d'autre part, ce propos d'un soldat, à Strasbourg: « Où est le Rhin, que j'aille m'y laver? » Autre geste symbolique: un soldat alsacien, évadé de l'armée allemande, libéré, affranchi, jeta, en passant le pont de Kehl, sa cocarde aux couleurs ennemies dans le courant. J'ai voulu aussi y baigner mes mains.
J'avais espéré pouvoir le faire au premier point où je me rapprochai du fleuve, à Neuf-Brisach. Une fâcheuse erreur de direction fit que notre convoi contourna seulement la jolie forteresse de grès rose, puis s'engagea sur une grand'route où nous ne pouvions côtoyer que des bras du Rhin, des bras demi-morts, des étiers, comme on dit dans mon pays. Mais la brume venue de la large nappe d'eau enveloppait de buée la vallée, givrait, le temps étant dur, les chardons de la route. Le lendemain, enfin, j'allai aux ponts de Kehl. Ils sont deux, comme on sait, deux beaux ouvrages, un pour la route, le second pour le chemin de fer, deux nefs sans fin de poutrelles de fer entre-croisées en arceaux, avec des clochetons de style gothique, en métal, qui, bien qu'hérétiques, au point de vue architectural, suggèrent impérieusement le rapprochement avec la cathédrale.
Le pont où passe la route était barré, à chaque rive, par un sévère cordon de sentinelles, établissant une manière de no-mans land. Mais la large voie ainsi laissée libre était remplie de groupes pressés, chargés de hardes, poussant de petits chariots, succombant sous le faix, et se ruant, pourtant, de toute l'énergie de leurs muscles las, comme vers la terre promise, vers la France: c'étaient des exilés qu'on rapatriait, des prisonniers de guerre, des soldats évadés de j'ombre des aigles, qui regagnaient la douce Patrie retrouvée.
Je ne saurais, dans le cadre étroit d'un article de journal, vous rapporter toutes les manifestations d'amour pour la France, d'ivresse, à la pensée de lui être enfin rendus, dont ces pauvres braves gens nous donnaient le spectacle. Je ne saurais traduire, avec des mots, les scènes touchantes dont nous pûmes être les témoins frémissants. Dans les cafés, les brasseries, où l'on buvait, très sobrement, en vidant des coupes de bière légère et blonde, à la victoire, à la joie divine de se retrouver, les soldats venus de France, les officiers alsaciens, en bleu horizon, rentrant pour la première fois depuis quatre interminables années, au pays natal, et ceux qui avaient fui la terre hostile, les exilés, les malheureux lâchés de force par les geôliers allemands.
Ah! les lamentables, les douloureuses confidences dont nous fûmes les témoins attendris! Ah! les récits d'un Kuebler, d'un Paul Bourson, pour ne parler que de confrères! Mais ils écriront, je l'espère, pour la honte éternelle de leurs bourreaux, le récit de leur calvaire, avec les mots vengeurs qu'il faudra. Je ne veux donner ici qu'une preuve des souffrances qu'ils ont endurées: ceux qui ont connu autrefois Paul Bourson, colosse de cent quatre kilos, l'ont retrouvé pâle, amaigri, décharné presque, et ne conservant de vie, dans son masque anémié, que les deux yeux bruns, pleins de flamme. Comment oublier cela, et comment faillir jamais, quand on l'a vu, au serment sacré de haine éternelle?
Et puis, ceux qui demeurèrent, en vertu d'on ne sait quelle inexplicable tolérance, souffrirent à peine moins. Non, peut-être, de très grandes privations matérielles, du moins les gens aisés. Rien d'essentiel à la vie ne manqua aux Strasbourgeois. On est même surpris de constater, pour certaines denrées le sucre par exemple une quasi-abondance. S'il en était ainsi partout dans les Alle-magnes et si le « Pays d'Empire » n'a pas été particulièrement favorisé, par quelque cauteleuse attention, c'est la preuve la meilleure de notre victoire militaire, et que l'armée ennemie seule a failli.
Mais le moral! mais les angoisses! mais la dure servitude! Les animadversions du monde, divisé en deux camps irréconciliables, avaient franchi jusqu'aux seuils paisibles des cloîtres, où viennent, d'habitude, s'éteindre et mourir les bruits du monde! Il y eut des rixes dans les couvents, entre les surs alsaciennes, françaises et... les autres. Et la détresse des âmes était telle, et tel leur désir de l'affranchissement, que des jeunes filles firent vu, si l'Alsace était rendue à la France, de se faire religieuses, de se consacrer à Dieu.
L'apaisement se fait... La vie recommence, la vie calme, paisible, la vie normale, la vie tout court.
On épure, peu à peu. Les mauvais éléments s'éliminent, automatiquement presque. Il n'y aurait, si l'on voulait user de la manière brutale, qu'à leur appliquer leurs propres projets. Mais!... Les fonctionnaires du kaiser demeurent dans leurs places jusqu'aux préliminaires de paix afin d'assurer la transmission des services. Leur sort est délicat, difficile, et, pour ceux qui, d'aventure, auraient du cur, assez dur, peut-être.
Sur le quai de la gare pontifiait encore un vieux « portier » à barbe grise, presque un vieillard, correct sous l'uniforme, la poitrine cuirassée de la plaque de cuivre traditionnelle, bien astiquée, luisante sous le reflet des lampes électriques. Comme le train allait s'ébranler, un bon fantassin bleu, chargé d'un « barda » énorme, haletant sous la pression des courroies de musettes et de bidons entre-croisées, lui demanda de lui indiquer son convoi:
Nach Paris, dit le vieux fonctionnaire, en montrant notre voie.
« Nach Paris! » Quel accent, aujourd'hui, prend ce mot dans une telle bouche! et de quel son il sonne à nos oreilles!
Gustave Babin