- de la Revue 'L'Illustration' no. 3952 30 novembre 1918
- 'La Marche au Rhin'
- par Gustave Babin
Entrées Triomphales dans les Villes de Lorraine et d'Alsace
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La « Marocaine » A Chateau-Salins
Aux Armées, 17 novembre
Nous avions quitté Nancy en pleine nuit. La pointe cl 'aube nous a surpris au bord de la Loutre Noire, au milieu du petit village ruiné de Moncel, où veillaient des sentinelles. Des ombres, déjà, glissaient, nous dépassant dans l'incertaine lumière: des zouaves, qu'on reconnaissait à leur chéchia; des spahis, enturbannés du haut cheich ceint de cordes de poil de chameau, gigantesques sur le ciel pâlissant, qui s'enfonçaient dans la brume matinale au trot rythmé de leurs chevaux de sang.
C 'est à Moncel que passait, en dernier lieu, le front, le village nous appartenant. La frontière était à 1.500 mètres en avant. Plus de poteau. Il fut, je pense, renversé en 1914, et on ne l'a pas remplacé. La première borne allemande « Saargemund (Sarreguemines)-Nancy » indique qu'on ia franchi la ligne abolie.
Le jour monte, et le paysage apparaît dans toute sa morne désolation: terres en friche, hérissées de noirs chardons desséchés, buissons fauves de fils de fer barbelés, un no man's land sinistre, où se dresse, de loin en loin, un pan de mur ébréché par le canon. Non plus que ceux de Bruges, les habitants de Château- Salins ne peuvent soupçonner l'horreur de ce désert qu'il faut parcourir avant d'arriver jusqu'à eux. Rigoureusement parqués dans leur placide petite cité, qui n'a souffert que de la chute d'une ou deux bombes d'avion, égarées loin du but, la gare, ils n'ont point vu même ce champ de bataille, calme depuis des mois pourtant, et où la terre semble encore en léthargie. Ce n'est qu'à l'approche de la ville que nous verrons reprendre les cultures.
Sur cette route, réparée en hâte, mais encore assez cahoteuse, où l'auto suit au pas, en titubant, une troupe en marche, on descend volontiers pour se dégourdir les jambes. Alors, on fait d'étranges rencontres: ici, un Russe, allant d'un train régulier, sans hâte, sous son mince bagage, vers un asile qu'il ignore; plus loin, deux soldats français, qui, sous l'ancien uniforme avec le képi et le pantalon garance, apparaissent pareils à ces Vieux de la vieille qu'a chantés Théophile Gautier, ou encore évoquent les classiques Deux Grenadiers. Ce sont des prisonniers qu'on a relâchés ou qui sont partis, simplement, à l'armistice, et que personne n'a inquiétés. Mais eux, pressés d'arriver, hâtent le pas vers leurs foyers et dédaignent de s'attarder au spectacle de victoire qui nous attire.
Un peu plus loin, voici, apparition surprenante, quatre Allemands, deux officiers, deux sous-officiers, tous quatre jeunes, roides, corrects, portant au bras droit le brassard blanc des parlementaires. Ils sont chargés de remettre au commandement français le matériel de guerre demeuré à Château-Salins: une cinquantaine de canons qui viendront en compte dans le lot respectable de bouches à feu dont les clauses d'armistice exigent la livraison. Un spahi les conduit au-devant du général Daugan, qui s'avance à la tête de sa glorieuse division, la première division marocaine.
Du sommet de la côte, d'où on le découvre tout à coup, Château-Salins, amas de toits plats, couverts en tuiles, égayé de hautains sapins, surgis de place en place, dominé d'un svelte clocher, fin comme une aiguille, se présente à l'arrivant sous l'aspect le plus avenant. Mais il nous apparaîtra plus aimable encore, infiniment, plus près de notre cur quand .nous aurons connu l'accueil si touchant qu'il réservait à nos troupes. Sans doute, je serai, ces jours prochains, le témoin d'entrées plus solennelles, de fêtes plus pompeuses, plus savamment ordonnées. C'est, je crois bien, toujours celle-ci, la première de toutes, impromptu, si émouvante en sa simplicité, sa cordialité, qui me laissera le plus profond, le plus durable souvenir.
Les habitants avaient préparé un arc de triomphe bien rustique, enguirlandé de branches de sapin. L'arrivée de nos troupes est si inopinée, si rapide, qu'ils n'ont pas eu le temps de l'ériger. Il gît sur la route. Ils ont renoncé. Ils ont abandonné le travail. Beaucoup d'entre eux, impatients, avides de voir plustôt leurs libérateurs, leurs frères retrouvés, sont allés au-devant d'eux, sur la grand 'route, et, enrubannés, fleuris, parés de cocardes, leur font à l'entrée un pittoresque cortège.
Pauvres braves gens, à quel odieux joug ils échappent! Dès les premiers mots, des mots qui flagellent, qui brûlent qui sanglotent, aussi ils nous font part de leur misère, après qu'ils ont, dans un vivat, dans un soupir, une larme perlant au bord de la paupière, exhalé leur joie.
Je demande à un bon vieux qui arbore sur sa poitrine, à côté de la médaille d'Algérie (1871), la médaille des anciens combattants de 1870: « Vous qui avez connu les deux guerres, étaient-ils plus méchants dans celle-ci que dans l'autre? Oh! monsieur! cinquante fois plus méchants! »
Voilà donc un progrès certain par eux réalisé! Les derniers qui partirent d'ici encore que ce fût à la suite de l'armistice s'acharnèrent à coups de talons de bottes sur les ceps de vigne.
M. l'abbé Pauly, curé de Château-Salins, qui fut du haut de la chaire de vérité d'une vaillance d'apôtre ou de prophète, donne une voix à toutes ces clameurs de souffrance: « Nous n'avions, dit-il, pas le droit d'écrire, pas le droit de penser, pas le droit de sentir. »
Pour l'heure, sa.ns songer à oublier jamais ces misères, ni à renoncer à l'implacable, à la sainte haine, on jette un voile sur les pensées tristes. C'est la joie délirante, aiguisée à ces douloureux souvenirs évoqués. « Tout le monde est fou, dit une ménagère. On n'aura pas de soupe, aujourd'hui. »
Les sons retentissants des clairons qui s'approchent, les accords assourdis de la musique, en tête du régiment, exaltent encore, surchauffent cet enthousiasme latent, prêt à éclater. Quand, derrière un peloton de spahis, groupés autour de leur fanion, sous lequel flotte une queue de cheval blanche, teinte, au bord, de pourpre, et comme traînée dans du sang, quand, derrière cette troupe étrange, insolite, inouïe, faite pour déconcerter et émerveiller tous ces spectateurs béants, apparaît le général Daugan, radieux, un frisson passe sur la foule pressée. Un cri monte, se propage de proche en proche, roule comme une vague jusqu 'au fond de la rue, jusqu'au parvis de l'église dont le bourdon égrène là-haut ses notes graves: « Vive la France! Vivent nos libérateurs! » Et des femmes se jettent au-devant du drapeau et le baisent, inclinées devant ce signe tangible de la Patrie comme devant l'ostensoir. Mais, vraiment, décrire cela!...
Le général Daugan, entouré de son état-major, s'est arrêté en avant de la place de l'Hôtel-de-Ville, que parent des tilleuls défeuillés par l'automne. Le 8e zouaves, la fourragère rouge à l'épaule, défile devant lui, aux accents entraînants de sa musique, massée de l'autre côté de la rue. Ah! la magnifique, l'impressionnante troupe! Les spectateurs, autour de nous, n'en reviennent pas! On leur avait représenté l'armée française désorganisée, rebelle, déguenillée, mourant de faim, en tout semblable, quoi! à l'armée allemande, à cette heure. Et ils voyaient en rangs réguliers, impeccables, des soldats de belle mine, en uniformes fanés à peine par les dernières semaines de la rude campagne, graves, sans forfanterie, beaux, enfin. Us comprenaient, maintenant, dans quelle trame de mensonges ils avaient été enveloppés quatre ans durant. Ils en eurent d'autres preuves.
De rares journaux français leur parvenaient parfois, en secret, par Sarrebruck. De façon générale, ils n 'avaient comme source de renseignements qu 'un suocéda.né, un ersatz de la Gazette des Ardennes, intitulé la Gazette de Lorraine, qui a, comme de raison, cessé sa publication avant-hier. Ils la lisaient peu, méfiants, encore qu'elle fût rédigée en français, puisqu'en qua.rante-cinq ans on n'était pas parvenu à leur apprendre l'allemand.
On cause, on échange ses réflexions, qui sont souvent bien amusantes.
Ils ont donc du caoutchouc sous leurs talons? me demande un brave voisin, émerveillé de la souplesse du pas. Je souris.
Les autres, poursuit-il, quand ils passaient de bon matin, il n'y avait plus moyen de dormir.
Et, maintes fois, cette observation se croise, d'une bouche à l'autre.
Ça n'est plus la même chose!
Non, plus du tout la même chose.
Pour tout dire, ils éprouvent quelque déception à ne plus retrouver les anciennes culottes rouges, qui étaient à leurs yeux la caractéristique de l'armée française, et qui leur étaient apparues, au début de la campagne, dans la brève poussée offensive. Par contre, le calot, que portent quelques hommes des services, des sanitaires, des convoyeurs, les enchante: « Tiens, l'ancien bonnet de police! » s'exclame, ravi à cette vue, un septuagénaire, qui dut le coiffer jadis.
Le bourdon vibre toujours, dans l'air vif. Les avions de la Marocaine, recon- naissables à leur croissant, ronflent dans l'air, si bas qu'à tout instant on tremble pour le coq du clocher.
La foule se grise de ce mouvement, de ce bruit, de cette musique, de ses propres cris. Chaque fanion qui passe, cha,que chef de bataillon, chaque chef de section, soulève une reprise d'acclamations.
Les agents de liaison, avec leurs bons chiens, qui marchaient presque en tête, derrière les spahis, avaient eu grand succès. On fit une ovation au génie, qui suivait; on en fit d'innombrables aux artilleurs un groupe de campagne, un groupe lourd qui s'intercalaient entre le 2e et le 3e bataillon du 8e zouaves. On vit à regret s'éloigner la dernière voiture régimentaire. Il y eut un entr'acte, où l'on put à loisir s'épancher.
Cependant les prisonniers libérés continuaient à arriver par petits groupes, des Anglais, dans un état lamentable, hâves, couverts de furoncles, si pitoyables que le cur se fendait à les voir. Et, comme on s'empressait autour d'eux, nos hôtes demeuraient stupéfaits de voir des médecins-majors, des officiers attentifs à les réconforter, à les secourir, et le général Daugan donner un camion pour les reconduire.
Comment!... Vous vous entendez donc avec les Anglais? Ils nous disaient que vous étiez à couteaux tirés!...
Oui, braves gens. Ils prenaient, une fois de plus, leurs désirs pour des réalités. Mais la réalité, vous la voyez aujourd'hui: c'est cet accord parfait entre alliés qui nous a valu le triomphe final.
Il y eut encore, dans cet entr'acte, un piquant Intermède. Dans deux voitures de bel aspect, l'une portant encore! le drapeau blanc qui doit être, désormais, de fabrication courante, de l'autre côté, arrivèrent de nouveaux parlementaires: des officiers et des ingénieurs, qui venaient remettre au commandement français, à Nancy, les voies ferrées de la Lorraine. On les accueillit avec la stricte correction d'usage. Mais on fut dans l'impossibilité de leur faire continuer leur route. La Légion étrangère quasi providentielle coïncidence, et comme on se retrouve! la Légion approchait, barrait la route à tout convoi, à toute voiture. Elle allait défiler devant eux, groupés à quelques pas en arrière, sous les tilleuls, près des autos françaises qui devaient les conduire au terme du voyage. Ce fut un spectacle pour eux peu banal, que peut-être ils se fussent passés de contempler, mais qu'on ne pouvait guère leur éviter. Le dieu Hasard est espiègle, parfois.
La Légion défila, comme avait passé le 8e zouaves, au milieu des vivats, des bravos, arborant la double fourragère rouge, que lui ont valu ses derniers exploits. Le colonel Eollet, fidèle, même à cette saison, même sous ces âpres climats de l'Est, à sa légendaire tenue de toile khaki, le dolman couvert, cuirassé de croix et de médailles, avait pris dans ses mains le drapeau, et, au milieu de la garde prestigieuse que l'on connaît, de ces légionnaires chevronnés, décorés, médaillés, fièrement campé à la gauche du général Daugan, face à la musique, jouant à pleins poumons la marche fameuse, il vit défiler son glorieux, son inégalable régiment, impeccable, astiqué, ganté même, allant d'un pas relevé, allègre, triomphal.
Quand arriva la dernière compagnie, le général Daugan lui fit faire halte. Il demanda au colonel Eollet, avec son glorieux étendard, de remonter de quelques pas, non loin de l'endroit où se tenaient, auprès de leurs voitures, les parlementaires allemands, causant entre eux dun air en apparence détaché, ou questionnant le capitaine interprète, mais risquant de temps à autre un regard furtif et intéressé par le spectacle inattendu qui s'offrait à eux sans qu'ils l'eussent souhaité. Le général se plaça face à ce groupe héroïque: le drapeau tricolore au milieu de sa garde. Les clairons sonnèrent. En quelques paroles jaillies du cur, frémissantes, qui nous remuèrent si profondément, nous secouèrent avec une telle véhémence que je n'eus point la force ni la présence d'esprit d'en fixer le texte, il salua, dans la prodigieuse phalange, l'un des meilleurs, des plus purs artisans de la victoire, et lui exprima la gratitude de la France; puis, les yeux humides lui-même, me sembla-t-il, dans un beau geste de chef, un geste inspiré, qui souleva la foule, exalta tous les curs à la fois, se penchant sur l'arçon de sa selle, il baisa à son tour les plis de la, soie pâlie aux soleils et aux intempéries des batailles.
Un souffle passa, irrésistible, comme l'affolante tramontane. Un patriotique délire transporta les assistants. L'épique défilé se termina dans une clameur formidable, une tempête de cris, de vivats, tandis que, sur un ordre du général au chef de musique, éclatait la Marseillaise ailée.
Ce soir, mes yeux sont brûlants, d'avoir versé trop de douces larmes.
Le Maréchal Pétain à Metz
19 novembre
L'entrée à Metz eut lieu cet après-midi, mardi 19 novembre. Le temps était gris, froid. L'émotion des Messins sincère, indubitable, mais calme, contenue. On avait la sensation d'une tendresse douloureuse, navrée encore au souvenir des souffrances passées. Des curs, des cerveaux si longtemps comprimés, ne peuvent rebondir d'un coup. Leur joie ne pouvait guère être bruyante. Mais des gens qui pleurent à chaudes larmes au passage d'un drapeau et j'en ai vu beaucoup, autour de moi ne sauraient lui manifester plus éloquemment leur sentiment intime, et l'émotion intense étrangle les paroles dans les gorges. Il y avait si longtemps qu'ils attendaient l'aube de ce jour, et d'une belle ferveur. « Ah! disait une femme à un groupe d'officiers, ah! vous pouvez vous vanter d'être les désirés! » D'ailleurs, certains manifestaient pour tous: « Je suis fatiguée, moi, disait une autre femme à sa commère; crie à ton tour! »
La population de la ville s'était accrue de foules innombrables accourues de tous les points de lointaines banlieues. Ce matin, dès la frontière, presque, à 18 kilomètres de Metz, nous dépassions des files ininterrompues de pèlerins, par groupes d'amis, par familles, emportant avec eux leur frugal repas. Les premiers paquets atteignaient déjà, quand nous y arrivâmes, Frescaty, où sur le terrain de manuvres, dominé de haut par le colossal hangar à zeppelins que tant de fois, à la jumelle, nous avions contemplé de loin, étaient rangés nos cavaliers.
La nouvelle du malencontreux accident survenu au général Mangin, connu d'un petit nombre, par bonheur, nous avait, d'autre part, profondément attristé. Tant de menues choses contribuent à créer l'atmosphère!
Et puis, un bon prêtre de campagne, avec lequel je m'entretenais un moment, a peut-être, d'un mot, expliqué nos sentiments confus: « Il me faut me pincer, disait-il, pour me persuader que je suis éveillé, que tout cela n 'est pas un rêve. » C'était sans doute l'impression du grand nombre, dans cette foule compacte que les jolis bonnets lorrains émaillaient comme des pâquerettes un pré. Car, pour la circonstance, on avait ressorti, à profusion, des armoires familiales, les vieux costumes, si seyants, de la province, les jupes vives ou sombres, les fichus brochés, les bonnets de dentelles, épingles d'une cocarde, et qui rappelaient, ainsi parés, les coiffures des femmes de la Révolution.
Arrivés de bonne heure, nous nous sommes répandus par groupes dans les rues.
Naturellement, j 'ai poussé tout d'abord vers la pla.ce où le maréchal Fabert se dresse en une très décorative effigie, entre deux pylônes couronnés d'attributs guerriers, en avant du parvis de la cathédrale. Nul n 'ignorait, en France, qu 'au porche de la vénérable église, toute dentelée et ciselée, Guillaume IJ figurait le prophète Daniel, Guillaume II ou à peu près lui, car un Daniel avec les moustaches en paratonnerre cela est peu biblique. Le sculpteur avait donc dû tricher. Les mous taches, poissées comme au blanc gras sur les joues de l'impérial cabotin, ont à peu près disparu. Reste un masque sans accent, aux pommettes saillantes et les prunelles au ciel, qui donne l'impression d'un sot cauteleux appliqué à rouler son « vieux Dieu ». C'est proprement, selon l'expression du vieil Hugo, le massacre prenant des airs de chattemite.
Le premier transport des Messins libérés s'est exercé ici: on a ligotté de menottes les bras du criminel histrion, et, à son cou, pendu une pancarte de carton où se lisent ces mots, en élégante gothique, si mes yeux ont bonne mémoire: Sic transit gloria mundi. Sans doute n'est-ce que par respect pour le saint lieu qu'on n'a pas décapité l'odieuse image, et il faut convenir qu'on a mieux fait en s'en tenant à cette mise au pilori.
Après quoi ou simultanément les Messins ont proprement déboulonné et jeté bas trois statues qui depuis trop longtemps offensaient leur vue: le vieux Guillaume « l'inoubliable grand-père » et Frédéric-Charles le Prince Rouge auprès du Palais de Justice, sur cette admirable esplanade d'où l'on domine la Moselle et l'un des plus exquis, des plus nobles panoramas qui soient en France; enfin, plus loin, près de la porte Serpenoise, que le général Mangin, sans ce regrettable accident, eût franchi à cheval, une statue de Frédéric III. Et ainsi, toute l'impériale dynastie des Hohenzollern a son dû, l'aïeul, le père, le fils. Les deux premiers gisent, lamentables, au bas de leur piédestal: Guillaume Ier qui, d'un geste court, semblait indiquer la place où il fallait porter le coup suprême, semble dormir sur son bras replié, la poitrine bosselée, la tête rentrée dans les épaules. Frédéric III n'a plus de chef apparent, soit qu'on l'ait décapité, soit qu'il ait plongé profondément de la tête dans le sol. Le troisième attend qu'on décide de son sort.
Des sons de clairons nous ont rappelés vers l'Esplanade, en face de la statue de Ney, fusil au poing, pavoisée et enrubannée de tricolore, à laquelle de grands vieux ormes, des marronniers, des tilleuls, des buissons de troènes verdoyants font un cadre harmonieux. Le peloton de cavalerie d'honneur, avec son étendard, est déjà rangé en rectangle, en arrière du piédestal du « brave des braves ». De temps à autre un rayon, perçant les nues blafardes, met une lueur de gaieté sur ce noble cadre, austère, par ce jour gris.
Peu à peu, la municipalité qui a appelé au milieu d'elle Maurice Barrés, accouru des premiers vers sa chère Lorraine enfin libre les notables, les délégations viennent occuper les places qui leur ont été réservées. Mais l'attente doit être longue encore: la chute de cheval du général Mangin a retardé beaucoup la marche du cortège.
Enfin, le canon tonne au loin. Bientôt, la rumeur des vivats, roulant comme une houle, annonce l'arrivée des troupes. Les voici: l'escadron de cavalerie d'escorte, puis, derrière lui, sur un cheval blanc, le général Pétain, non: le Maréchal, car la nouvelle vient de se répandre que le commandant en chef des armées du Nord et du Nord-Est, recevant, à son tour, la récompense de ses éminents, de ses inestimables services, vient d'être élevé à la suprême dignité militaire. La consigne est donnée déjà au maire, aux autorités, de l'appeler « Monsieur le Maréchal ».
Le Maréchal est en tenue de campagne, sans une décoration apparente, enveloppé de la longue capote bleu horizon. Le surfaix de sa selle est de drap bleu sombre, bordé seulement de rouge: on ne saurait déployer, en un tel jour, moins de faste. Dans cet appareil sobre, la figure, grave, tendue par l'émotion, est belle, d'une beauté profonde. Une longue et vibrante acclamation le salue, la même qui vibrait à Château-Salins, la même qui l'accompagne ininterrompue depuis . son entrée en ville, à la tête de ses troupes victorieuses: « Vive la France! Vivent nos libérateurs! » Elle ne cessera de retentir dès que passera un drapeau, un simple fanion, dès que se présentera, impeccable en sa tenue, une unité nouvelle. Au passage d'un bataillon de tirailleurs sénégalais, on criera: « Vivent les noirs! » Et le détachement des artilleurs d'assaut, avec la visière de leur casque brisée, uniformément, en avant, avec leurs vestes de cuir, auront un vif succès de curiosité. Et à chaque instant reviennent sur les lèvres, comme les répons d'une litanie, des réflexions de ce style: « C'est autre chose que les Boches! » Ou encore: « Ça change de ce qu'on était habitués à voir! » Les Messins sont en extase.
Les gens, autour de moi, demandent: « Où est Pétain? » Car l'image n'a point popularisé, dans ces pays subjugués, les traits de nos admirables chefs. Et une autre question suit: « Où est Mangin? » Alors, il faut leur expliquer l'accident qui empêche l'énergique commandant de la 10e armée, le fidèle Lorrain, de recueillir en ce jour de triomphe, si longtemps, si ardemment souhaité de son cur, but suprême de sa carrière, le prix de ses magnifiques efforts, de sa vaillance, de sa ténacité!
Le maréchal Pétain, derrière lequel se dresse son fanion cravaté de blanc, aux mains de l'adjudant Bertrand, vieil ami de notre Mission de Presse, est entouré du général Buat, major-général, auprès duquel vient prendre place, à pied, le général Fayolle; d'un certain nombre d'officiers du grand quartier général; de l'état-major de la 10e armée, groupe éclatant sur le décor sombre des arbres défeuillés, des boulingrins tondus.
En même temps que tonnait le canon, les cloches de la. ville se mettaient en branle, et la voix sourde de la Mutte, le bourdon fameux de la cathédrale, dominait leurs voix claires, semblant mugir à l'infini, de sa note unique, la devise inscrite à son flanc d'airain: « J'annonce la Justice! »
Quand se fut écoulée la dernière colonne, le maréchal Pétain se rendit à l'hôtel de la Préfecture, où il devait introduire dans ses fonctions M. Mirman, commissaire de la République à Metz. Après une courte réception, il se rendit ensuite, à cheval, toujours, à la cathédrale.
Au seuil l'attendait à défaut de l'évêque allemand, Mgr Bensler, qui d'ailleurs n'a pas laissé parmi son clergé de mauvais souvenirs le vicaire général, Mgr Pelt, un Lorrain d'authentique souche, figure énergique et de puissant caractère, sous la cape de pourpre des prélats romains, qu'entourait le chapitre entier de la cathédrale, chanoines, abbés, en habits de ville, tous arborant, sur la. poitrine, des nuds de rubans ou des cocardes tricolores.
La Mutte continuait d'égrener sa note grave. L'ombre gagnait le temple auguste, où quelques personnes seulement avaient pu pénétrer. Les vitraux s'éteignaient dans le crépuscule. Quelques cires seulement scintillaient sur l'autel, et il n'y avait de lumière qu'une large nappe épandue dans le transept du côté de l'Epître, où était rangée la maîtrise.
Quand le Maréchal mit pied à terre, Mgr Pelt s'avança au-devant de lui. Dans une très sobre, mais très pénétrante allocution, il lui exprima la joie de tout le clergé lorrain, à voir rentrer à Metz les soldats français victorieux, et la profonde reconnaissance qu 'avait vouée la Lorraine à tous les chefs qui avaient assuré ce triomphe de la juste cause, et à lui en particulier.
Le Maréchal remercia, visiblement ému, et, en quelques mots, dit le bonheur qu'il avait éprouvé en venant, au terme de cette terrible lutte, vers la cité lorraine délivrée.
Prenant alors la gauche du Maréchal, le prélat le conduisit jusqu'au transept. La grande allégresse du Te Deum emplit les voûtes. La foule entière, qui s'était ruée sur les pas du Maréchal, accompagnait de ses voix la maîtrise, chantait, d'une ardente ferveur, de toute son âme. Moment solennel! moment inoubliable! Un Te Deum, enfin!...
« Partout où j 'irai avait clamé sous ces mêmes arceaux gothiques le P. Mon- sabré, le jour de Pâques 1871, dans un sermon dont les Messins savaient par cur la pathétique péroraison partout où j 'irai, je vous le jure, je parlerai de vos patriotiques colères; partout je vous appellerai des Français, jusqu'au jour béni où je reviendrai dans cette cathédrale prêcher le sermon de la délivrance, et chanter avec vous un Te Deum comme ces voûtes n 'en ont jamais entendu. »
Hélas! moins heureux que nous, le grand orateur catholique n'aura pas connu la joie ineffable qui vient de nous être donnée, ni lui, ni le vénérable évêque, le grand patriote qui présidait la cérémonie de ces Pâques lointaines, Mgr Dupont des Loges, dont le maréchal Pétain voulut, à l'issue du cliant d'actions de grâces, saluer la tombe, dans le chur qu'emplissaient les ténèbres. Du moins, leur parole, leur exemple à tous deux ont contribué à maintenir vivante au cur de la population messine, de la Lorraine entière, ce fervent amour de la France, dont nous avons recueilli, en ces jours heureux, tant de preuves touchantes, et leurs âmes communient, à cette heure bénie, avec celles de leur troupeau fidèle.
Le Général de Castelnau à Colmar
22 novembre
C'est le général de Castelnau qui vient d'entrer, cet après-midi, à Colmar, à la tête des troupes françaises. On n'aurait su rêver, pour une telle solennité, une figure plus belle, plus traditionnelle, plus représentative de la France, de son armée.
Quant à exprimer toute la gamme des émotions répétées, innombrables, que nous venons d'éprouver, en ces quelques heures, je me sens tout à fait au-dessous de la tâche, tant elles furent tour à tour souriantes et âpres, douces et poignantes.
La ville frémit à la fois d'amour pour la France, de rage contre ses oppresseurs d'hier. « La haine qu'ils ont laissée derrière eux, me disait hier soir Hansi le lieutenant Waltz retrouvé à son foyer, dans son paisible atelier, est quelque chose d'insensé, d'inimaginable! » On la leur a manifestée de façon cordiale. Je n'ai jamais connu, pour ma part, d'atmosphère pareille à celle de cette si jolie cité, ardente et tendre à la fois, qu'illumine le plus radieux soleil automnal qu'on puisse rêver, et qui s'éveilla, ce matin, poudrée à frimas, dans la limpide et blonde clarté d'un jour divin.
Je n'ai jamais vu, non plus, tant de drapeaux, tant de cocardes. Que ne sommes-nous à la saison des roses! De quelle parure des fleurs eussent embelli cette fête sans égale! Mais il ne reste, en ce moment, que quelques roses de Bengale attardées, de pâles asters, blancs ou mauves, et des chrysanthèmes superbes, des fleurs de luxe qu'on a fauchées sans y regarder: rien n'est trop beau pour ceux qu'on attend.
Et enfin, revoici, chez lui, le costume si charmant de la plaine alsacienne, les jupes rouges, bleues, vertes, les fichus souples, éehanerés sur des corsages brodés ou passementés d'or, les tabliers de soie à reflets changeants, et le grand nud de ruban, souvent de couleurs vives, broché de fleurettes, jaspé, moucheté, diapré. Mais les rubans noirs, les sombres papillons de deuil prédominent encore, dans cette foule bariolée, où les costumes nationaux sont plus nombreux, parmi les femmes, que les toilettes à la mode de Paris, insolites, aujourd'hui hideuses, par contraste, bien entendu. Et pourtant, dans cette orgie de couleurs, il y a des rapprochements, des contrastes saugrenus, contraires à toute esthétique et ravissants, quand même. Nous n'avions pas rêvé un spectacle de ce pittoresque, de cette splendeur. C'est une féerie, un enchantement, quelque chose d'inouï, d'inimaginable. Il faut presque, pour reprendre le mot de ce bon abbé rencontré à Metz, se pincer afin de s'assurer qu'on veille, au milieu de ces vieilles maisons si amusantes à voir, avec leurs façades de colombages, ou de gris rose, ou de crépi gris céladon, pavoisées, enguirlandées de sapin vert, riant aux éclats, dirait-on, de toutes leurs fenêtres grandes ouvertes au doux vent de victoire qui souffle.
La foule est charmante, cordiale, affectueuse. Et puis, ce qui rassure, c'est la quasi- certitude, où l'on est, qu'aucun ennemi avoué, au moins ne peut arborer, pour tromper, les couleurs françaises, ni à son balcon, ni sur sa poitrine. Il pourrait lui en cuire.
Bien que les dernières troupes allemandes n'aient tourné les talons que d'avant-hier, on a eu le temps de rétablir, à la 'façade de la maison commune, l'ancienne inscription d'avant 1870: « Hôtel de Ville. » Et quantité des drapeaux qu'on voit flotter sont de vieilles et vénérables reliques, pieusement conservées, jalousement cachées aux investigations policières de naguère; l'une des fenêtres de Hansi se glorifie d'en arborer un qui date de 1848, de la seconde République.
De bonne heure, la foule s'est portée vers l'octroi de la rue de Winzenheim, large carrefour de boulevards, où devait être reçu par le commandant Henry Poulet, commissaire de la République, par le maire, M. le docteur Lehmann, entouré de la municipalité, le général de Castelnau, commandant le groupe d'armées de l'Est. Là nous voyons se former, grossir de moment en moment, un chatoyant parterre d'Alsaciennes, le plus merveilleux, le plus enchanteur qui soit, qui doit précéder, dans sa marche à travers la ville, le grand soldat et ses troupes.
Des drapeaux, des oriflammes, des bannières tricolores, insignes des sociétés de la ville, s'éploient en larges plis au soleil. Des avions, blonds, remplacent dans le ciel pâle les familières cigognes chassées par l'hiver proche.
Au grondement du canon de tête, dont nous ne reconnaissons plus la voix, il y a peu de jours si terrible, la pointe d'escorte apparaît, passe, se range. Voici le général.
Il a repris le vieil uniforme classique, la culotte garance à bande noire, le dolman à brandebourgs et à passementeries, le képi rouge. Sur sa poitrine scintillent, au- dessus de la plaque de grand-croix de la Légion d'honneur, la Médaille militaire, la Croix de guerre, la médaille des Vétérans de 1870. Tl répond aux ovations en portant au képi une fine main gantée de blanc. Le surfaix de son cheval est du pourpre réglementaire; les fontes de la selle sont gainées de peau de panthère avec bordure de pourpre. Rappelez-vous, maintenant, le beau masque, bienveillant, très noble, la tête chenue, et rêvez: c'est magnifique à crier. Et les vivats éclatent en tempête. Une musique entonne la Marseillaise.
Derrière le général de Castelnau chevauchent le général Hirschauer, commandant de la 2e armée, également revêtu de l'ancien uniforme, rouge et noir; le général de Mitry, adjoint au commandant des armées de l'Est; le général Lacapelle, commandant le 1er corps d'armée. Le général Messimy est à la tête de la 162e division d'infanterie, composée du 127e qui entra le premier dans Colmar sur les pas du colonel Rapp admirable coïncidence des 43 et 327e régiments.
Le bourgmestre salue le glorieux soldat, au nom de la ville, de la Lorraine heureuse. « Ils avaient pris notre plaine... » dit un passage de son allocution.
Pas nos curs, protestent d'une seule voix les petites Alsaciennes assez rapprochées pour entendre.
Le général de Castelnau répond, remercie en quelques mots brefs, ne voulant pas, dit-il, retarder l'heure où il va entrer dans La belle et fidèle ville de Colmar. Aux accents du Chant du Départ, qui accompagnera une grande partie du défilé, la foule bariolée des Alsaciennes aux beaux costumes se met en marche, prenant la tête du cortège, derrière le peloton d'honneur. Le général de Castelnau suit, au pas, droit en selle, superbe, digne de Raffet, de Géricault, de Gros, du plus illustre pinceau. Puis viennent les généraux Hirschauer, de Mitry et Lacapelle, et les états-majors, en uniforme de parade, constellés d'ordres. Voilà vraiment l'entrée triomphale.
D'ovations en ovations, au milieu de foules frénétiques, à la tête de ses soldats superbes, le général de Castelnau arrive au théâtre où doit se terminer, dans une apothéose, le défilé. Au front de l'édifice, on a placé un immense tableau où se lit le texte de l'ordre du jour voté par le Sénat à la gloire des Armées, du gouvernement de la République, du citoyen Clemenceau et du maréchal Foch. Les notabilités de la ville sont aux fenêtres: d'un geste d'une souveraine élégance, le général de Castelnau les salue du képi, découvrant sa belle tête neigeuse, le bras largement tendu. C'est de nouveau le signal d'acclamations retentissantes qui montent de la rue, tombent des fenêtres, des toits de tuiles où s'agrippent des curieux téméraires. La populaire Madelon, qui, de si longtemps, a conquis ses droits à l'immortalité, est de la fête et scande le pas de l'artillerie.
Maintenant, nous n'avons que le temps de courir vers la place Rapp, où va avoir lieu le salut aux drapeaux et où sont groupés, dans un ordre irréprochable, les corps constitués, les délégations, parmi lesquelles on se montre celle des exilés, des malheureux qui, pour avoir trop ouvertement manifesté leurs sentiments de fidélité à la France, furent déportés au delà du Rhin, et qui viennent à peine d'être rapatriés.
Une sonnerie: « Aux champs! », puis la Marseillaise, et le général apparaît devant le groupe des étendards massés, éblouissant buisson, devant la statue de Rapp, enfant d'Alsace. « Aux drapeaux! » Le général salue, se découvre, de son beau, large geste. La Marseillaise vibre de nouveau... La cérémonie militaire est terminée.
La soirée fuit exquise.
Après la réception à la Préfecture, où M. Maringer, commissaire de la République, accueillit le général de Castelnau, il y eut, à la salle des Catherinettes, dans un vieux cloître désaffecté, une fête à ravir, où, par couples, des jeunes filles d'Alsace valsèrent avec de beaux uniformes, et où le général fut exquis, de bonne grâce, de vraie, de jolie galanterie française.
Et puis, la fête continua.
Toute la nuit, les rues furent pleines de fanfares, de sonneries de clairons, essoufflées un peu vers le matin, de vrai, de cordial, d'amoureux enthousiasme pour la chère France retrouvée.
A Strasbourg : l'Apothéose
25 novembre
Vendredi dernier, au matin, le général Gouraud, commandant la 4e armée, avait fait son entrée à Strasbourg, à la tête de ses troupes. Ç'avait été la première prise de contact de l'armée française avec la population strasbourgeoise, et ceux qui en ont été les témoins s'avouent impuissants à nous traduire leurs sentiments: ce fut touchant; ce fut grandiose; ce fut sublime. Ainsi Voltaire souhaitait qu'on écrivît au bas de chaque page de Racine, en manière d'appréciation, de critique, trois mots admiratifs, toujours les mêmes. Quand il s'agit de décrire ou d'analyser toutes les nuances de la joie et de l'enthousiasme, on a bientôt fait le tour du vocabulaire.
On eût donc pu croire, à entendre ces spectateurs de la première parade française dans la noble capitale de l'Alsace, que les Strasbourgeois avaient épuisé, ce jour-là. toute l'exaltation, toute la fièvre patriotique dont ils sont capables. Etrange erreur, puisque nous venons d'assister à un nouveau défilé de nos troupes qui fut vraiment triomphal, plus solennel encore que celui de vendredi, et aussi plus brillant, plus acclamé. Il n'y manquait que le soleil, alors que l'autre jour il rayonnait sur la foule en fête, sur la ville toute tricolore sous les drapeaux, verdoyante sous les guirlandes. Aujourd'hui, le « père Rhin » nous avait envoyé son brouillard le plus gris. Il n'y eut guère, à l'approche des troupes et de leurs glorieux chefs, qu'une légère éclaircie, brève comme un éclair. Mais quelqu'un avait eu l'heureuse idée de placer devant la statue de Kléber, l'idole, le palladium de Strasbourg, couronnée d'une immense bannière, entourée de faisceaux, encadrée de guirlandes, un énorme projecteur, qui, dardant sur le bronze ses rayons, en plein jour, le glaçait de lueurs vives, le transformait en une statue d'or.
C 'est là que se groupaient, avant d'aller se poster à la place qui leur était assignée, les délégations alsaciennes, les si jolis costumes féminins, les jupes voyantes, les grands nuds piqués de cocardes, des costumes d'hommes très curieux, pantalons blancs, un peu éclaboussés de boue, car on arrive de lointains villages, petite blouse bleue, cachant à peine la chute des reins, large chapeau de feutre, qui rappellent l'accoutrement des « maraîchins » de Vendée. Des musiques arrivent, jouant de vieilles marches françaises, vite réapprises, si tant est qu'on les ait jamais oubliées. En tête de certaines, un jeune homme porte une lourde corne, enrichie d'argent. Des étendards superbes, peints ou brodés, retombant en plis lourds sur leurs hampes, chatoient en nuances adoucies.
C'est ici le cur de Strasbourg, la place où se traduisaient toutes les émotions de la ville, même aux jours d'oppression; c'est là que les étudiants faisaient leurs monômes, sous l'il malveillant des policiers allemands; c'est là que, jeudi soir, après avoir renversé et brisé à coups de masse la statue du vieux Guillaume, ils ont apporté sa tête colossale, au pied du vainqueur d'Héliopolis, comme un trophée expiatoire. Toutes les fenêtres où l'on paie une place 150 marks y sont pavoisées, toutes, sauf celles des maisons allemandes, deux ou trois, auxquelles, comme à Colmar, on a interdit cette hypocrite manifestation. C'est d'une couleur prodigieuse: « Des bleuets, des lys, des coquelicots », eût dit l'ardent Déroulède. Et quel zèle il a fallu pour se procurer ces drapeaux! Beaucoup sont simplement d'anciens drapeaux alsaciens, blancs et rouges, auxquels on a ajouté une bande bleue, un morceau de lin hâtivement teint; nombre de ménagères ont encore les mains teintes d'outremer.
Le maréchal Pétain, qui va présider à cette entrée officielle, a été reçu à la porte de Schirmeck par les généraux de Castelnau et Gouraud. La cérémonie se déroula avec une ponctualité toute militaire.
Le maréchal et les généraux arrivent en a.utomobile: il a fait du verglas la nuit dernière; on a craint que le pavé ne fût très mauvais. Et cela met quelque variété dans le rite accoutumé. Le maréchal Pétain partage la première voiture avec le général de Castelnau. Le général Gouraud a avec lui le colonel Pettelat, son chef d'état-major. Les grands chefs ne font que passer, au milieu des vivats, devant la statue de Kléber, qu'ils saluent, et, à petite allure, derrière un peloton de chasseurs d'Afrique, se dirigent vers la place de la ^République l'ancienne place Impériale où ils vont assister au défilé. Tout avait été admirablement ordonné, réglé par un metteur en scène expert.
Un régiment de zouaves, le 4e, décoré de la fourragère rouge, ouvrait la marche. Son tambour-major, de la vieille école, lançait sa canne, la faisait tourner, multipliait les tours d'adresse avec une prodigieuse maestria; ses tambours, de leurs baguettes, faisaient de même. La foule, du premier coup, exulta.
J'ai emboîté le pas à cette entraînante musique qu'encadrait une double haie d'Alsaciennes, aux magnifiques costumes; à leur côté j'ai suivi ces rues si curieuses, où abondent les belles façades du vieux style français, alternant avec de pittoresques maisons alsaciennes; nous avons défilé le long de la cathédrale, toute rose, comme un temple égyptien, de son cloître de dentelle, et le long de cette noble promenade, le cours de Broglie, où l'on a recouvert d'une pyramide, au sommet de laquelle claironne le coq gaulois, une statue du Rhin d'une laideur vraiment obscène et déshonorante. Ce ne fut qu'un cri, qu'une rumeur ininterrompue de vivats.
Le maréchal avait pris place en avant du palais impérial. De cette même place, le triste Guillaume II a assisté à plus d'une parade. Il se plaçait sur la première marche du seuil, dominant la foule. Son vainqueur est plus modeste, enveloppé, toujours, de sa longue capote bleue, sans une décoration apparente, je me demande même, à cette heure où je rassemble mes souvenirs, si j'ai bien vu, sur sa manche, les sept étoiles, insignes de sa dignité nouvelle. En arrière se rangent les généraux de Castelnau, Fayolle, Maistre, Buat, major général, Humbert, Debeney, Gérard, vingt, trente autres, l'état-major le plus imposant, le plus impressionnant qui soit. Le général Gouraud, ayant derrière lui le colonel Pettelat, se place en face, droit, svelte dans son uniforme khaki ceint, au bras, d'un crêpe; l'illustre soldat vient en effet de faire une cruelle perte: sa mère, tendrement chérie, est morte; il repartira demain pour l'accompagner à sa dernière demeure. Cruelle épreuve, à la veille de ce jour triomphal. Quel drame, la vie! quelles rançons pour un peu de bonheur!
Entre temps, on jette un coup d'il à ce massif palais qui abrita, sans doute, les grands rêves du Picrochole allemand. Il est purement hideux, bête, d'une prétention sordide, avec ses assises en bossages, son fronton pseudo grec, où se dresse quelque Victoire ailée, tendant une palme maigre et dépenaillée, avec son dôme de tuiles, que surmonte un mât de pavillon soutenu par deux hérauts. Ah! ce mât, comme on le regarde, et tous ceux de la place, autour de laquelle s'érigent tous les édifices gouvernementaux, palais du Parlement, iivers ministères: car, au-dessous de leur couronne la pseudo couronne de Charlemagne, est-ce risible, à cette heure! ce sont nos trois couleurs qui y flottent, et jamais, jamais plus ils ne supporteront ni l'étendard des Hohenzollern, ni le drapeau de leur empire aboli. Sic transit... ainsi que le disait l'inscription vengeresse de la cathédrale de Metz.
Toutes les fenêtres de ces palais, même les plus éloignées, sont pleines de spectateurs qui crient, applaudissent, pleurent, parfois, de sainte émotion. Les vieux tilleuls de la place sont chargés de curieux, et jusque sur les toits, tout autour, il y a des groupes qui, dans la brume, semblent des groupes décoratifs de bronze.
Successivement nous voyons défiler les régiments des 38e, 131e et 60e divisions d'infanterie, entre lesquelles s'insèrent un détachement d'artillerie d'assaut, un bataillon indo-chinois... Un bataillon de territoriaux, du 84e régiment, est à l'honneur et est salué de chaleureux vivats, car ceux qui ont vu à l'uvre « les pépères » savent les éminents services qu'ils ont rendus, dans des postes souvent périlleux autant qu'obscurs, et qu'on les ait conviés à cette fête, cela apparaît à tous comme un acte de bonne et stricte justice. Les chasseurs à pied ont, naturellement, leur succès habituel. Et les canons lourds à tracteurs excitent une vive curiosité.
C'est l'un des défilés les plus parfaits, les mieux réglés qu'il m'ait été donné de voir. Et quand, le dernier soldat passé, le maréchal Pétain appelle à lui le général Gouraud et lui donne l'accolade, c'est une explosion formidable d'enthousiasme. Pauvres braves Strasbourgeois, il y a si longtemps que leurs vux appelaient cette heure bénie! Us ont été si comprimés!' Ils semblent qu'ils veuillent dépenser en ces quelques heures radieuses tout l'enthousiasme qu'ils ont accumulé, resserré dans leur cur en ces quatre dernières années d'épreuves, plus dures que toutes celles qu'ils avaient connues auparavant.
Il m'a été, à mon vif regret, impossible d'assister à la réception du Maréchal et des généraux par le Commissaire de la République et la municipalité, je tiens à le confesser. J'ai déploré de n'avoir point le don d'ubiquité. Déjà il fallait faire des prodiges pour gagner, à travers cette foule, la merveilleuse cathédrale, longtemps d'avance remplie de fidèles, vibrante des accents des orgues, où allait être chanté un Te Deum.
La splendeur de cette cérémonie devait faire grand tort, dans mes souvenirs, à l'impression que j'avais gardée de celle dont j'avais été, à Metz, le spectateur, et qui, pourtant, m'avait si profondément remué. Il y avait d'abord cette assistance, grave, recueillie, le cadre incomparable de ce monument, le rayonnement de l'autel, illuminé comme aux grandes fêtes dans la sombre abside romane: le chapitre de la cathédrale avait tenu à déployer en cette circonstance toute la pompe liturgique.
Le maréchal Pétain fut reçu au seuil du grand portail par M. le chanoine Moosser, qui le salua au nom du clergé d'Alsace et du chapitre. La basilique, malheureusement, est en réparations; un chantier entouré de planches, un échafaudage monstre, dont la construction a demandé une année, en obstrue la nef, sous les tours. On avait masqué ce mur de planches de jolies bannières très anciennes, de tapisseries des Gobelins, dons royaux. Puis, précédé d'une massive croix processionnelle, de prêtres en chapes d'or, d'enfants de chur rouges, le commandant en chef des armées françaises fut conduit par M. le chanoine Schikel dans le chur, où des fauteuils avaient été réservés pour lui et pour les généraux qui l'accompagnaient. Mais tous demeurèrent debout. Le maréchal Pétain était profondément ému, et ne cherchait point, je crois, à le dissimuler. Ses yeux étaient numides, et bien d'autres aussi. Quelle heure! Quel couronnement de carrière! Entrer à Strasbourg! écouter, sous ces voûtes majestueuses, que les siècles ont rendues plus augustes, cette hymne de remerciement au Très-Haut, cette hymne d'allégresse et de reconnaissance... cela, encore une fois, semble du rêve, et il n'est que des larmes, en vérité, pour exprimer une pareille, une si indicible émotion.
Maintenant, voici la Lorraine et l'Alsace entière occupées. Nous voici rentrés dans nos droits. Voici l'iniquité réparée...
Gustave Babin