de la Revue 'L'Illustration' no. 3959 de 18 janvier 1919
'Les Armées Françaises au Bord du Rhin Gaulois'
par Gustave Babin

Les Armées Françaises en Allemagne

 

Premier Contact avec les Palatins

Sans doute est-il assez difficile, après un mois seulement d'occupation, de démêler exactement les sentiments qui animent, à notre égard, les habitants du Palatinat. D'ailleurs, ils semblent varier suivant les régions, plus favorables pour nous dans la plaine, un peu plus réservés dans la montagne. Pourtant, on peut faire, en se mêlant de son mieux à la vie des villes et des bourgades, un certain nombre de constatations directes. D'autre part, les observations recueillies par nos officiers, vivant en billets de logement chez les habitants, constituent, quant à l'état d'esprit des populations, de précieux témoignages.

Un fait apparaît à la base de tout: l'ignorance profonde dans laquelle est demeurée l'Allemagne — celle même de la rive gauche du Rhin, la plus proche de nous — des causes, des origines de la guerre. Beaucoup croient encore à une brutale, à une inique agression de notre part. Les plus modérés, les moins fermés à la raison, admettent qu'il s'agit alors d'un « malentendu » entre la Russie et l'Autriche. Bien peu nombreux sont ceux qui, ayant constaté que leur pays avait un littoral insuffisant, à son gré, osent avouer qu'il ambitionnait, sur la mer du Nord, des débouchés plus vastes.

Quant au dénouement de la lutte, à cette défaite absolue, après tant de promesses rassurantes, tant de serments, tant de rodomontades prodiguées par le kaiser et ses complices, elle a laissé les foules dans le désarroi et la stupeur.

La première impression de la population des régions désignées par les conditions de l'armistice pour être occupées par les troupes alliées fut une frayeur panique. On avait connu les brutalités de la soldatesque allemande installée chez elle, opprimant ses propres compatriotes. On se demandait avec anxiété, d'après cette expérience, ce que serait l'attitude de soldats vainqueurs. Aussi quand, à Spire, on vit arriver, aux jours de la retraite, une troupe déguenillée, farouche, parlant une langue inconnue, qui s'installa en conquérante, réquisitionna, pilla, souilla, on ne douta pas un instant que ce ne fût l'avant-garde des conquérants: on connut bientôt qu'il s'agissait simplement d'un corps hongrois en déroute.

Les Palatins étaient préparés à toutes les calamités et s'y résignaient. On m'a conté que, dans je ne sais quelle bourgade, aux environs de Spire, encore, un soldat, qui voulait s'informer de l'heure à laquelle mangeaient' ses hôtes, ayant eu l'idée, ne pouvant se faire entendre en allemand, de montrer la pendule, vit avec stupeur le maître de maison se précipiter vers ce meuble et le lui tendre avec mille grâces.

— Vos légionnaires, demandait, dans le plus pur latin, à l'abbé Gasse, aumônier de la Légion étrangère, le curé d'un bourg où l'on cantonnait, vos légionnaires doivent être des gens terribles, dangereux?...

— Mais non, répondit avec bonhomie le vénérable et vaillant aumônier, puisqu'on a laissé en Afrique tous les soldats de race allemande.

Quelques heures de contact suffirent a dissiper ces vaines craintes. A Landau, une respectable dame, donnant son plus beau linge, ses draps les plus fins aux officiers qu'elle avait à loger, leur disait: « Je n'aurais pas fait cela pour les Prussiens. Ils gâchaient tout ». Moins de deux semaines suffirent à nos soldats pour conquérir l'estime, sinon la sympathie de la population.

Depuis hier, lit-on dans une lettre datée de Deux-Ponts, le 11 décembre, nous logeons un colonel français, qui occupe notre chambre d'amis et le petit salon contigu. Lui, ainsi que son ordonnance, qui ne demeure pas chez nous, sont très avenants, mais ils ne comprennent pas l'allemand, de sorte que nous devons nous entretenir en français, ce qui va très bien. En particulier, jusqu 'à présent, nous n'avons pas eu à nous plaindre des Français; ils sont, en tous points, polis et aimables.

Un gros industriel de la même ville va jusqu'à gourmander un peu un de ses correspondants qui semble lui avoir parlé de nous en termes irrévérencieux:

Vous avez réellement de l'occupation française une très mauvaise opinion, qui, d'ailleurs, n'est nullement fondée, attendu que nous n'avons jamais été molestés depuis l'occupation; au contraire, depuis que les Français sont ici, les civils et les propriétés privées sont respectés, ce qui n'était pas le cas avant l'occupation. Il y aurait lieu de souhaiter que Francfort fût également occupé par les Français, afin que vous ayez d'eux une meilleure opinion.

A Oggersheiin, où était l'état-major de la division marocaine, j'ai de mes oreilles entendu, de mes yeux vu un brave homme venant demander protection contre une exaction commise à son détriment par un policier allemand.

Enfin le gouverneur du Palatinat, qui réside à Spire, consacra pour ainsi dire officiellement ce jugement public, dans une note communiquée aux journaux, où, blairant certaines manifestations, pour nous trop sympathiques à son gré, il faisait savoir que « les Français se conduisent parfaitement. Leur attitude est correcte. On voudrait pouvoir en dire autant de celle de la population. »

Ces suffrages sont de prix. Quand on réfléchit aux affreuses souffrances endurées, pendant quatre ans, par ces soldats vainqueurs; quand on songe à ceux des régions envahies, qui, si longtemps séparés des leurs, connurent l'inexprimable angoisse de savoir leurs femmes, leurs enfants, leurs vieux parents livrés au brutal joug allemand, leurs foyers pollués, d'aucuns détruits, leurs champs dévastés; quand on imagine les comparaisons qui doivent forcément s'imposer à eux, entre leurs pauvres campagnes ruinées et ces pays intacts, luxuriants, et quand on voit leur attitude si digne, si noble, on demeure pénétré d'une indicible admiration pour ces héros au grand cœur, aussi calmes, aussi généreux, aussi cléments dans la victoire qu'ils furent valeureux durant la guerre, et d'appartenir à la même race d'élite dont ils sont issus, on conçoit quelque orgueil.

 

On s'Observe

Le contact pris, la première impression d'inquiétude dissipée, on se mit à s'observer, de part et d'autre. On peut espérer, d'après les témoignages hâtifs que je viens de noter, que l'opinion nous sera de moins en moins défavorable. Voici, en attendant que nous soyons fixés sur ce point, un résumé des constatations que nous avons pu faire de notre côté.

D'abord si, comme je l'ai indiqué plus haut, la région haute s'est montrée à notre égard plus réservée que la vallée, on n'a senti nulle part d'antipathie déclarée: simple affaire de nuances; question de tempérament local. Quant à l'accueil fait à nos troupes par la plaine rhénane, et à la facilité avec laquelle on s'est entendus, les relations suivies qui existèrent de tous temps entre l'Alsace et la Lorraine du Nord et cette région basse les peuvent expliquer. Il y a là comme un penchant qu'il suffirait, semble-t-il, de cultiver habilement pour en recueillir des fruits merveilleux.

Les souvenirs des occupations antérieures du Palatinat rhénan par les Français sont encore nombreux, d'aucuns excellents, d'autres... moins bons. Au petit musée de Landau, on avait organisé toute une section française, où figurent de vieux étendards aux soies fanées: drapeau de la réunion à la France, drapeau de la garde nationale; maquette d'un monument napoléonien, au socle entouré de tricolore; vieilles enseignes d'auberges françaises, de cafés. Par contre, à la cathédrale de Spire, quand on vous a fait visiter la crypte pleine de mystère, où reposent, autour de Rodolphe de Habsbourg, les Césars du Saint Empire, on vous attire insidieusement dans une salle close où, après vous avoir fait les honneurs de tout un lot d'étoffes précieuses, de vêtements pieusement conservés, de couronnes funéraires, de globes, de sceptres qui pesaient aux mains décharnées des empereurs défunts, on vous indique leur provenance en vous arrêtant, avec un demi-sourire, devant deux objets exposés côte à côte dans une vitrine: une barre à mine et un marteau rouillé, avec cette seule date « 1689 »; au-dessous, un cercueil de métal éventré où se reconnaît la marque de la pince, — trophées admirables pour propager et entretenir les vieilles haines. Ces gens, en vérité, n'avaient rien oublié. On donne encore, m'a-t-on assuré, à beaucoup de chiens de ce pays des noms rappelant la campagne de Turenne, quand il y a si longtemps que sont enfouis, chez nous, les derniers dogues affublés, au lendemain de la guerre de 1870, du nom de Bismarck. Les Palatins, évidemment, avaient meilleure mémoire que nous.

Enfin, si l'on se souvient à ce point, on n'en fait rien paraître. On s'applique à raffiner, même, en maints lieux, sur les prévenances. Quand le colonel Bouchez, commandant la lre brigade de la D. M., prit possession du pavillon qu'avait aménagé et meublé à son intention la municipalité de Frankenthal, il trouva la cheminée du vestibule ornée d'une magnifique gravure ancienne représentant Napoléon, et, dans sa chambre à coucher, une reproduction, au burin, également, de l'Empereur avec ses maréchaux. Le sous-préfet de Pir-masens avait prévu que le capitaine chargé auprès de lui du contrôle désirerait arborer sur la sous-préfecture un drapeau tricolore, et, dès leur première entrevue, sans attendre l'expression de ce désir, il s'enquit des dimensions du drapeau qu'on souhaitait. Il se proposait d'y mettre jusqu'à 150 marks. Il fallut modérer son zèle.

La veille de Noël, le soir du réveillon, il ast sans doute peu d'officiers qui n'aient trouvé, en rentrant chez eux, le traditionnel sapin sur leur table, et, à ses pieds, quelques friandises, des petits gâteaux, un en-cas; les ordonnances se virent offrir des cigarettes ou des cigares, et quelques delikatessen aussi. Nombre de maîtresses de maison attaquèrent au piano, en l'honneur de leurs hôtes, la Marseillaise.

Enfin, ils ne boudent aucunement. Qu'une musique militaire donne un concert, la foule y accourt en flots pressés. A Landau, à l'heure de la retraite, qui part chaque soir de la place Max-Joseph, j'ai vu les sentinelles avoir beaucoup de peine à écarter du terre-plein, réservé aux seuls militaires, d'audacieuses jeunes personnes, des gamins espiègles qui voulaient voir de plus près. Les premiers jours, les fenêtres étaient closes au passage des clairons, des trompettes et des tambours. Toutes sont ouvertes, à présent; beaucoup sont allumées, et à celles qui demeurent encore obscures, on distingue, cachés dans la pénombre, des curieux plus rigoristes qui voudraient bien voir, sans être vus. Dans les cafés, où, au sein d'une bonne tiédeur, s'entassent les buveurs de vin blanc et les fumeurs de grosses pipes, flegmatiques, peu loquaces, les cous instinctivement se tendent, les yeux se fixent vers la rue, au passage de la fanfare éclatante. A tout ce monde, d'ailleurs, on prodigue les spectacles militaires, et, chaque matin, la garde est relevée en musique.

Et je dois noter encore comme un excellent symptôme le succès qu'obtiennent les cours de français déjà ouverts dans les grands centres: ils sont très fréquentés.

 

Leurs Opinions et Leurs Vœux

La bonhomie, la gaieté, le sourire du soldat français ont donc vite tranquillisé ces gens paisibles. A beaucoup de vitrines, la mention: « On parle français », sollicite la clientèle. On fait très bon ménage. Les Palatins semblent hospitaliers, complaisants; les troupiers leur en témoignent de bonne grâce leur gratitude. Quand elles ont vu cet accord parfait, des communes qui n'avaient pas de garnison française en ont sollicité une, comme si elles sentaient là une garantie, une sorte de sauvegarde contre on ne sait quels événements redoutés. Et si nous n'occupons pas, sur la rive droite du Rhin, la belle tête de pont de Mannheim, où se produisait quelque effervescence, ce n'est certes pas la faute du bourgmestre de cette ville, qui nous attend, qui nous appelle.

Car un sentiment domine l'opinion, dans ce pays habitué à être gouverné dans la manière forte: un ardent désir, une véritable passion d'ordre. Sur ce chapitre, il y a unanimité absolue: le laboureur, le vigneron, les fermiers, grands ou petits, dans les campagnes, les industriels dans les villes, ont besoin de tranquillité pour travailler, puis pour écouler leurs produits; les capitalistes redoutent des commotions qui pourraient mettre en péril leur avoir; les fonctionnaires, moins là-bas encore que chez nous, ne veulent « d'histoires » afin que leur soient conservées leurs places, qui sont largement rétribuées. Si nous garantissons cet ordre, cette possibilité de prospérité, notre cause est gagnée. Tant pis, par exemple, s'il se produisait quelque à-coup grave.

En dehors de cette aversion pour le désordre, qui est générale, une crainte hante les viticulteurs: celle que les vins français ne viennent leur faire concurrence; et le clergé, on l'a vu, a très peur de la séparation des Eglises et de l'Etat, dont le menacé le nouveau gouvernement bavarois.

Sur d'autres points, sur l'avenir même du Palatinat rhénan, les opinions sont plus diverses, plus incertaines. Il faudrait voir beaucoup de gens, dans des mondes divers, causer longuement pour se faire une idée exacte de l'état d'esprit.

D'une façon générale, on hait la Prusse d'une haine cordiale. Son hégémonie froissait, humiliait. Pour ceux qui commencent à entrevoir la vérité, elle est la grande responsable du désastre. Les Palatins semblent très partieularistes, très attachés à leur petite patrie: « Je suis né Palatin, disent-ils volontiers, je veux mourir Palatin. » — D'autres vont même plus loin: « Je veux rester Allemand. »

Quant au point de vue de la forme nouvelle à donner au gouvernement, la m^sse semble bien incliner vers la forme républicaine. Le prestige impérial apparaît définitivement ruiné. Du moins on nous l'affirme. Et ce faisant — cherchons à être dupes le moins possible — il se pourrait qu'on voulût nous faire; un peu la cour. Enfin on se résigne, au moins, à une république bavaroise. Pourtant l'esprit bavarois a peu de racines dans ce pays. On préférerait une république rhénane indépendante, si l'on pouvait parvenir à s'entendre avec les voisins de la rive gauche. Certains rêvent d'autonomie, — d'autres de neutralité. Quant à la grande République allemande, il n'en est à peu près pas question. Mais si l'on est partagés sur la question de forme, de nuance • du régime à instaurer, le vœu général est que les élections qui se préparent donnent un « gouvernement d'ordre ».

Au total, cette population a peu souffert de la guerre: l'aspect des foules, bien portantes, bien vêtues, l'atteste. Peut-être a-t-on vécu plus sobrement qu'on n'en avait l'habitude. Les restrictions ne furent, ici, jamais pénibles. On manqua de chocolat. On s'en plaint. Jugez par là!

On n'a pas la moindre conscience de ce que fut la guerre. Mon hôtesse, à Landau, cherchait à m'apitoyer en me faisant dire qu'elle.avait soixante-quinze ans. Je répondis que j'avais rencontré, sur les routes, des femmes de cet âge, sans abri, errantes vers de problématiques foyers, parce que le leur était menacé ou détruit par les hordes allemandes. Elle fit ajouter qu'elle avait la douleur de ne pouvoir embrasser son fils, capitaine d'activé dans l'armée bavaroise. Je n'eus que trop beau jeu à évoquer les lamentables légions des femmes réduites en servage dans nos départements envahis, loin de leurs époux au front, des.pauvres enfants sans défense emmenées comme esclaves. Je ne suis pas bien sûr que la vieille dame ait compris.

 

La Méthode Française

La Bavière confiait le soin d'administrer le Palatinat rhénan à un Président de la province (lieyierungs Président) résidant à Spire, qu'assistaient deux Chambres, le département de l'Intérieur et celui des Finances, et un Conseil général (Landrat).

La province est divisée en 16 cercles (Besirksamster) — correspondant à peu près à nos sous-préfectures, ce qui nous semble beaucoup pour un département — administrés chacun par un directeur, secondé par un assesseur et un assez nombreux personnel: c'était bien, je le répète d'après les Palatins, la colonie d'exploitation. Chaque cercle se subdivise en cantons, simples circonscriptions électorales et judiciaires, sans existence civile, ni représentation spéciale; chaque canton en communes, administrées par un maire et des adjoints nommés par le président de la province et choisis au sein du Conseil municipal élu au suffrage. Les maires des grands centres, — des chefs-lieux de canton, par exemple — ober- burgermeister (maire supérieur) — sont choisis avec un soin particulier: industriels ou commerçants notables, eux et leur assesseur doivent être conseillers en droit, c'est-à-dire ferrés sur les lois, et bien à même de les appliquer avec compétence; on exige d'eux des connaissances financières étendues; ils savent ce que c'est qu'un budget et peuvent l'établir en connaissante de cause. Ils constituent les cadres excellents d'une administration compétente et ferme, façonnée à la mode allemande, étroitement et minutieusement réglementée dans tous les domaines.

A cette organisation bien ordonnée, dont tous les rouages sont admirablement huilés, et qui fonctionne sans grincements, l'autorité militaire française avait à superposer un organisme de contrôle. Ce soin, aux termes des instructions du maréchal commandant les armées alliées, appartenait au général commandant chaque armée, qui assume, sur toute l'étendue du territoire dont il a la charge, les attributions des hautes autorités du pays en matière de décisions administratives, avec le pouvoir de prendre les arrêtés jugés nécessaires.

Ahn de réaliser l'exécution de ces instructions, le général Gérard a institué, à l'état- major de la 8e armée, un service de contrôle des administrateurs allemands, tête, organe de centralisation, avec lequel correspondent directement les organes de contrôle disséminés dans la province. Ces organes sont: à Spire, auprès du gouverneur, une mission chargée de contrôler ce haut fonctionnaire; dans chaque cercle, une commission, composée de -trois ou quatre officiers choisis pour leur compétence, contrôlant le sous-préfet.

Dans l'impossibilité où je suis d'exposer en détad cette organisation, je tiens pourtant à signaler la très intelligente idée qui a présidé à la création du Bulletin administratif du Palatinat, feuille de correspondance entre le haut état-major, les fonctionnaires de l'administration allemande et les officiers du contrôle. Hebdomadaire, le Bulletin porte, chaque dimanche, à la connaissance des administrations intéressées les décisions de l'autorité militaire; il documente les fonctionnaires, les unités d'occupation et, les populations sur les problèmes économiques et sociaux, voire l'histoire de la région; enfin, par l'insertion des réponses du commandement aux questions posées par les officiers du contrôle dans leurs rapports de chaque mercredi, il réduit considérablement la paperasserie administrative; il établit l'unité de doctrine en répandant partout les directives d'en haut. De plus en plus, ces rapports hebdomadaires et le Bulletin tendront à supprimer toute correspondance dépourvue de caractère confidentiel.

Comme de raison, le premier soin du général Gérard, en prenant possession de ses délicates fonctions, fut de se faire présenter les autorités des différents eercles, afin de leur expliquer sa conception du rôle de l'armée d'occupation, ses intentions, sa ligne de conduite. Je fus le spectateur très intéressé d'une de ces audiences. C'était, un froid matin ensoleillé, à Bad-Durckheim, assez jolie ville balnéaire, à 18 kilomètres environ à l'Ouest de Ludwigshafen, léthargique à cette saison, et que seuls animent un peu les uniformes bleus des marsouins du général Puypéroux, qui l'occupent.

Dans une des salles de la sous-préfecture, une dizaine de fonctionnaires étaient alignés, par ordre de préséance, à la droite du Besirksamtmann, ou sous-préfet. Il y avait là l'adjoint au bourgmestre, remplaçant celui-ci, malade, le garde forestier, le pasteur, le curé, le rabbin, l'inspecteur de l'enseignement, etc. Trois étaient en uniformes plus ou moins dorés; les autres en redingotes, gantés et cravatés de blanc, tenant en main des haut de forme bien luisants. Un interprète les présenta et les nomma. L'un s'appelait Bailly.

Droit dans son uniforme khaki, la poitrine étoilée de la grand'croix de la Légion d'honneur, l'œil vif, volontaire, la voix ferme, le ton sans réplique, l'attitude juste aussi distante qu'il seyait, le général leur adressa une brève et précise allocution, traduite au fur et à mesure il leur rappela qu'ils avaient le devoir de se conformer aux conditions de l'armistice signé par le gouvernement allemand, qu'ils connaissaient. Aux termes de cette convention, ils devaient conserver leurs fonctions. La France leur permet de le faire, — à cette condition pourtant qu'ils s'acquitteront de leurs devoirs avec dévouement et fidélité, sous le contrôle de l'autorité militaire française.

Il leur renouvela les instructions générales concernant les armes. Aucune ne doit demeurer aux mains des habitants: « J'autorise les fonctionnaires à conserver leur épée, les gendarmes, les douaniers, les forestiers leurs sabres ou leurs baïonnettes, à l'exclusion de toute arme à feu. » Et la chasse est interdite aux civils, comme à nos soldats, — supplice de Tantale dans ce pays giboyeux.

« Je ne veux pas, continua le général, d'ouvriers en chômage. Le chef de district doit s'assurer que les soldats démobilisés ont tous des occupations. Au besoin, si les autorités éprouvaient quelque difficulté à leur en procurer, je m'emploierais à les y aider; je donnerais aux chômeurs du travail sur les routes... Je veux à tout prix éviter les causes de troubles; je veux à tout prix, dans l'intérêt même de la population, que l'ordre public soit maintenu. Dans ce but, le devoir de l'autorité civile est de seconder l'armée. Si elle était impuissante, le général ici présent — et il désignait son collaborateur, le général Puypéroux?— ferait intervenir ses troupes. »

Se tournant vers les trois ecclésiastiques, le général poursuivit:

« Je respecte les croyances religieuses: le curé, le pasteur, le rabbin pourront continuer d'exercer leur ministère, de célébrer leurs offices. Mais à condition que, dans leurs sermons, dans leurs prêches, ils ne disent rien qui soit contraire à mes ordres; ils ne les critiqueront ni ne les discuteront; sinon je me verrais contraint de fermer l'église, le temple ou la synagogue. »

Et ce fut enfin cette péroraison:

« Tous ont pu constater avec quelle bienveillance le soldat français se comporte envers la population. Au cas où vous ne le sauriez pas, je tiens à vous dire que l'armée allemande s'est abominablement conduite en France. Mais l'année française n'use pas de représailles. Elle veut seulement l'obéissance, l'ordre. J'espère que vous m'avez compris. Je vous rends votre liberté. »

Ils s'inclinèrent très bas, comme dans des révérences de cour, et se retirèrent à reculons. Quand ils furent sortis, le général Gérard chargea le commandant d'armes, colonel Garnier, de convoquer à son tour, le lendemain, tous les officiers ou anciens officiers habitant Durckheim, et de leur signifier qu'il les tiendrait pour responsables, étant donné leur situation, leur intiuenoe traditionnelle, de tout désordre, de toute agitation qui pourrait se produire.

Mais ces fonctionnaires sont admirablement disciplinés, zélés, intelligents et cultivés, pour la plupart; ils y ont d'autant plus de mérite qu'ils peuvent se demander comment ils seront payés à la fin du mois. ll s'agit de leur donner des ordres précis, mûrement étudiés, en évitant tous contre-ordres qui leur laisseraient l'impression de la nervosité, de l'incompétence, pour les voir ponctuellement exécutés. Ils sont d'une déférence extrême, d'une courtoisie parfaite. L'évêque de Spire, à qui certainement on avait dû l'aire une belle peur de ces croquemitaines qui arrivaient, ne savait comment remercier le général Gérard de permettre les messes de minuit, à Noël.

Mais la tâche qui s'impose au corps d'occupation est lourde, dans l'ordre politique comme dans l'ordre économique. La vie même du pays dépend de lui, de sa compréhension, de son sens pratique, de ses aptitudes à administrer, — l'avenir aussi de ce pays, et les conséquences que peut avoir pour lui, comme pour nous, cette mainmise pour de longues années sur une contrée fertile et industrieuse. Des problèmes multiples et compliqués s'imposent à son attention, à ses soins.

C'est à l'autorité militaire qu'incombent, par exemple, en conséquence du blocus, le contrôle du ravitaillement des usines en matières premières, en charbon, comme le soin de régler l'exportation des produits fabriqués. En examinant ici quelques cas particuliers, on se rendra compte de l'importance de ces questions.

Voici, par exemple, la sucrerie de Frankenthal, qui emploie 1.450 ouvriers et commis, à laquelle il faut fournir, mensuellement, 5.400 tonnes de charbon, qui lui venaient précédemment de la Sarre (60 %) et de la Ruhr (40 %). Après quoi se posera la question de la vente de la production — 12.000 tonnes — que répartissait, en dernier lieu, l'Office central établi à Berlin. Voilà donc des industriels coupés, du fait de la situation, et de leurs fournisseurs et de leurs clients. Or il importe d'assurer la bonne marche du travail, sous peine de s'exposer à ces chômages que le commandement, ainsi que l'exprimait aux notables de Durckheim le général Gérard, redoute par-dessus tout, et à juste titre.

A Edigheim, une fabrique d'ammoniaque, qui emploie 5.000.personnes, consomme 44.000 tonnes de charbon par mois, plus 16.000 de coke et 18.000 de briquettes.

Mais que sont ces chiffres auprès de ceux qui concernent la Badische-Anilin, de Ludwigshafen, — qui a abandonné désormais la fabrication des gaz asphyxiants, des ypérites et autres infamies, pour se remettre aux matières colorantes. Ici, 14.000 ouvriers, 80.000 à 120.000 tonnes de charbon par mois, 20.000 de coke, 20.000 à 25.000 tonnes de briquettes.

A Pirmasens, le retour des ouvriers démobilisés, qui avaient été remplacés par des paysans, des femmes, accourus vers les ateliers, pose au général Bourquin un délicat problème de main-d'œuvre, puisqu'il s'agit de renvoyer à leurs champs ces cultivateurs, déjà accoutumés à l'usine et à ses salaires de guerre, et de donner du travail aux rentrants.

Assurer le bon fonctionnement de cette formidable machine économique; garantir l'ordre, avec le travail; conserver au pays sa prospérité, faire connaître, par une souple et intelligente propagande, c'est-à-dire faire aimer peu à peu la France; lui gagner les esprits d'abord, les cœurs plus tard, s'il se peut, voilà l'œuvre à laquelle se dévoue actuellement l'armée, chefs et soldats unis dans un zèle commun pour le bien de la Patrie, ils sont à la hauteur de l'écrasante tâche et sauront, n'en doutons pas, la mener à bien. Et, à condition qu'on leur garantisse l'unité et la fermeté de direction, la suite, la continuité dans l'effort, ces victorieux nous assureront tous les fruits magnifiques de leur victoire.

Gustave Babin

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